Paraguay | Grève historique pour les fillettes violées et les femmes assassinées

Dans le cadre de la Journée internationale de la femme, 64 partis politiques, syndicats et associations appellent à arrêter le travail ce mercredi 8 mars au Paraguay. Un mouvement historique dans un pays où seulement deux jours de grève ont été organisés depuis le retour à la démocratie, il y a 28 ans. Lancé au niveau international pour sensibiliser aux inégalités entre les genres, l’appel prend toute sa dimension dans une société paraguayenne où les femmes « ne sont pas traitées comme des êtres humains, mais comme des objets à la merci des hommes ».

Une fillette de douze ans, enceinte après le viol d’un policier, sera obligée d’accoucher puisque l’avortement est illégal et passible d’une peine d’emprisonnement au Paraguay.

Un prêtre multirécidiviste, qu’une juge envoie en prison pour agression sexuelle, échappe finalement à l’incarcération pour « raisons médicales ».

Un avocat général qui, piétinant le déroulement légal de tout procès, prononce son réquisitoire non pas contre le prévenu mais contre la victime, mettant en cause l’étudiante alors même que le professeur avait avoué l’agression sexuelle.

Ces trois faits divers sont tirés de l’actualité paraguayenne du seul 2 février dernier.

Si sordides soient-ils, le fait que ces cas soient « médiatisés est un progrès », pour Maccarena Chilavert.

Car, pour la coordinatrice du Mouvement du 8-Mars à Asunción,

« plus le harcèlement sexuel, plus les viols contre des mineures, plus les meurtres de genre seront connus du grand public, plus on pourra penser changer notre société et moins nous, les femmes, aurons peur de vivre à l’intérieur de cette société ».

Un panorama « machiste et patriarcal »

Selon des statistiques officielles, 90 % des Paraguayennes ont déjà été victimes de violences physiques ou de maltraitance psychologique de la part d’un homme de leur environnement proche.

En deux mois seulement, depuis le début de l’année 2017, onze femmes ont été tuées sous les coups de leur mari.

Un chiffre d’autant plus fort qu’il est à mettre en perspective avec la population du Paraguay, moins de 7 millions d’habitants, et qu’il ne prend pas en compte les zones rurales, soit la moitié du pays.

En 2016, une grossesse sur cinq au Paraguay concernait des filles âgées de 9 à 16 ans.

« Dans ce panorama machiste et patriarcal, poursuit Maccarena Chilavert, un événement comme celui du 8-Mars est une avancée énorme pour un pays comme le nôtre ».

Si 64 partis politiques, syndicats et associations paraguayens appellent à faire grève ce mercredi, il n’est pourtant pas envisageable de voir défiler des dizaines de milliers de personnes dans les rues à cette occasion.

Car quand bien même la grève est un droit inscrit au Code du travail paraguayen, sa mise en application sur le terrain reste exceptionnelle.

Depuis la fin de la dictature (1954-1989), seulement deux grèves générales ont pu être organisées.

« Quand il y a une grève dans un pays aux conditions de travail très précaires comme au Paraguay, chacun fait comme il peut selon son patron, son poste de travail, détaille Coralie Arbo,autre coordinatrice du mouvement sur Asunción.

Mercredi, poursuit-elle, certains s’arrêteront de travailler toute la journée.

Pour d’autres, ce sera une demi-journée ou une heure de grève.

Pour ceux qui ne peuvent pas se permettre de prendre le risque de perdre leur travail, ce sera plus symbolique, par exemple via une photo avec un tee-shirt spécial postée sur Facebook ».

A 18 h en tout cas, une marche est prévue afin de

« permettre à un maximum de gens de prendre conscience que ces situations de violence que doivent affronter les femmes chaque jour au sein de notre société hyper-conservatrice ne sont pas des situations qui devraient être considérées comme normales ».

« Une situation de violence conjoncturelle contre les femmes »

Hors de la capitale Asunción, le débat autour des droits des femmes est « encore moins à l’ordre du jour », selon Sofía Masi Verón.

Femme et journaliste à Ciudad Del Este, elle « cumule les facteurs de risque », selon sa propre expression.

Fondée il y a à peine 60 ans, en pleine période totalitaire, la ville s’appelait à l’origine Puerto Presidente Stroessner, du nom du dictateur.

Pour la journaliste,

« la grande majorité des familles qui sont venues y habiter étant des ferventes supportrices du régime, il en résulte aujourd’hui une situation de violence conjoncturelle contre les femmes et toutes les minorités ».

Encore plus qu’à Asunción, la grève sera « à la carte » dans une ville où les syndicats et les associations des droits humains sont quasiment inexistants.

A Ciudad Del Este,

« le fait de générer le débat actuel sur le droit des femmes grâce au prétexte du 8-Mars est déjà une victoire » pour Sofía Masi Verón.

Outre la deuxième ville du pays, le mouvement de protestation est en train de s’étendre à Encarnacion (sud-est), Pilar (sud-ouest) et au centre rural (Caaguazú, San Pedro).

« Quand la justice d’un pays ne sert pas à protéger ses citoyens »

A Asunción, les actions de mobilisation ont déjà commencé.

Jeudi matin, un groupe d’étudiantes et de fonctionnaires a ainsi manifesté face au Sénat.

Des traces de mains peintes sur les vêtements pour symboliser les attouchements sexuels, elles protestaient contre Cristian Kriskovich.

Professeur de droit, il devait prêter serment devant les sénateurs pour sa nomination à la Cour suprême, organe le plus élevé dans la hiérarchie de la justice au Paraguay.

Accusé par une étudiante de l’avoir agressée sexuellement, il avait avoué les faits.

Pourtant, c’est l’étudiante qui, aujourd’hui, est sous le coup d’une amende de 450 000 dollars américains pour avoir « écorné l’image » du professeur.

A la tête de la protestation de ce jeudi et de celle du 8-Mars, Coralie Arbo est consciente qu’en tant que fonctionnaire, elle est « exposée à tout type de représailles ».

Mais

« quand la justice d’un pays ne sert pas à protéger ses citoyens, ces formes de manifestation restent les seuls moyens d’action possible ».

Source : RFI

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