Viols d’enfants en streaming | Les pédo réclament des pratiques de plus en plus violentes

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“Des hommes occidentaux, de tous âges et de toutes catégories socioprofessionnelles”
Illustration | © Crédit : Aseyn/Libération
La commande et le visionnage en direct de violences sexuelles sur des mineurs dans des pays en développement sont en plein essor. Face à la radicalisation des pratiques, la justice française entend désormais faire des instigateurs des complices de viol.

«Le couteau m’a transpercé le bras… Mais ça ne m’a pas arrêtée !»

Laurence Ligier est la fondatrice et directrice de Cameleon, une association qui accompagne les victimes de violences sexuelles aux Philippines depuis vingt-huit ans. Là-bas, son combat ne plaît pas à tout le monde et cela lui a valu quelques cicatrices.

A l’autre bout du fil, elle adopte le ton léger de celles et ceux qui côtoient l’ignoble au quotidien.

Alors, pour minimiser les deux tentatives d’assassinat dont elle a été victime, elle remercie son «bon niveau en taekwondo» et conclut l’échange d’un «bref» puis un silence, mais on devine un sourire.

Aujourd’hui, son association emploie une soixantaine de Philippins qui font de la prévention et accueillent des filles de 5 à 22 ans victimes de violences sexuelles.

Depuis quelques années, elle constate l’essor d’une pratique inquiétante : le live streaming.

Des hommes occidentaux, de tous âges et de toutes catégories socioprofessionnelles, se rendent sur des sites pornographiques afin de trouver des femmes, dans des pays en développement, prêtes à exposer des mineurs, parfois des nourrissons, et à les violenter face caméra en direct. 

Dernier exemple en date : fin juillet, un ex-agent de la Direction générale de la sécurité extérieure a été arrêté du côté de Strasbourg pour avoir commandité des viols de jeunes enfants au Kenya. 

Un mois plus tôt, c’était un garagiste de 55 ans qui était interpellé près de Lille pour avoir «acheté» des viols d’enfants en ligne auprès d’une famille colombienne. 

Enfin, plus récemment, Juliette S., infirmière d’un hôpital à Montreuil, a été mise en examen pour avoir agressé sexuellement des nourrissons sur les ordres de Redouane E., qui réclamait des images de ces violences pédocriminelles.

«Un cercle vicieux»

Selon les experts, le live streaming est né au début des années 2000 aux Philippines.

«Ce sont d’abord des réseaux mafieux qui ont vu les enfants dans les rues et qui se sont dit que ce serait un bon moyen de se faire de l’argent, décrit Véronique Béchu, ex-cheffe du pôle stratégie de l’Office mineurs (Ofmin) et désormais directrice de l’observatoire e-Enfance de lutte contre les violences numériques faites aux mineurs. Ils les ont installés sur l’île de Cebu [au centre de l’archipel, ndlr], qui est devenue l’épicentre du phénomène. Là, ils ont mis en place toutes les connexions internet, les ordinateurs, dans les bidonvilles. C’était du crime organisé.»

Mais depuis, l’exploitation sexuelle de ces enfants a été perçue comme une potentielle manne financière pour des familles très pauvres d’autres régions des Philippines, qui se sont emparées du phénomène et l’ont adopté comme moyen de subsistance.

«Souvent, ce sont les proches ou la propre famille qui exploitent l’enfant pour satisfaire des “clients” connectés depuis l’étranger», déplore Laurence Ligier.

Et si la quasi-totalité des pédocriminels «consommateurs» sont des hommes, les agresseurs sont en majorité des femmes, souvent les sœurs, les tantes ou même les mères des enfants.

«Cela reste moins pénible que d’aller travailler dans les champs pour un salaire dérisoire. Beaucoup de ces femmes ont elles-mêmes été agressées sexuellement lorsqu’elles étaient enfants, c’est un engrenage, un cercle vicieux»

, souligne Laurence Ligier.

«C’est pour cela qu’il est extrêmement compliqué de rompre la chaîne de reproduction. Chaque génération reprend la pratique. Il faudrait extraire les victimes du cercle familial, ce que font beaucoup d’associations ou d’ONG.»

, précise Véronique Béchu

Concrètement, une famille peut gagner entre 30 et 40 dollars par session (26 à 35 euros) qui peuvent s’enchaîner dans la même soirée. Encore plus si plusieurs enfants sont utilisés. Des sommes importantes pour les locaux, dérisoires pour les hommes qui les dépensent. Ceux-là font des virements par Paypal ou envoient l’argent par Western Union.

Dans l’esprit de certaines familles, l’absence de contact physique avec le «client» rend les faits «moins graves» :

«Ce n’est pas comme un viol ou de la prostitution», justifient-elles.

Les enfants sont culpabilisés. On leur explique que s’ils refusent de subir telles violences sexuelles à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit :

«leur petit frère n’aura pas rien à manger».

«Parfois, ils ont presque l’impression de rendre service à leur famille», observe Laurence Ligier.

Pire :

«certains adultes hésitent moins à violer les tout-petits, persuadés qu’ils se laisseront faire et qu’ils ne parleront pas».

La pédocriminalité s’était déjà bien adaptée à la mondialisation, voilà qu’elle s’adapte à l’ubérisation du marché : plateformes en ligne, lien direct entre le consommateur et le producteur… Un mode de consommation qui s’accompagne d’un jusqu’au-boutisme de certains clients.

«On observe très clairement une radicalisation des pédocriminels, qui veulent des enfants de plus en plus jeunes et réclament des pratiques de plus en plus violentes»

, affirme Yann Lescop, de l’association Point de contact, créée en 1998 dans le but d’aider aux signalements de ces contenus sur Internet.

Il décrit une sorte de continuum de la pédocriminalité.

«Aujourd’hui, cela peut démarrer par l’intelligence artificielle, à qui l’on va demander de dénuder des adultes, puis des enfants. On va ensuite se tourner vers des contenus réels, de plus en plus violents.»

«Les individus qui ont un comportement pédocriminel vont dans un premier temps consulter des images, puis en détenir et ensuite en partager, acquiesce Véronique Béchu. Plus on partage, plus on en veut.»

L’affaire «Ratatouille», un dossier «historique»

Tendant toujours plus vers l’ignoble. Le 3 novembre, Bouhalem Bouchiba, un ancien graphiste français de Pixar, a été condamné par la cour d’assises de Paris dans l’affaire dite «Ratatouille», du nom d’un des films sur lequel le sexagénaire avait travaillé, pour avoir commandé des agressions sexuelles, des viols et des actes de torture sur des enfants.

Des «shows» qu’il a qualifiés lui-même de «dégueulasses» devant les enquêteurs. Selon ses propres aveux, celui qui avait déjà été condamné pour des faits d’agression sexuelle sur sa belle-fille et utilisait le terme de «porcs» pour désigner les enfants, affirmait avoir «toujours voulu [aller] à l’extrême limite».

Selon l’ordonnance de mise en accusation consultée par Libération, Bouhalem Bouchiba était accusé d’avoir demandé à des femmes de «découper» et de «cuisiner» des enfants, sans savoir si les exécutantes allaient réellement jusqu’au bout car, selon ses dires, il éteignait la caméra.

Si ce dossier est emblématique, c’est parce que pour la première fois, un consommateur de live streaming n’a pas été condamné pour «détention et diffusion d’images pédocriminelles» mais pour «complicité de viol par instigation et traite d’êtres humains».

Autrement dit : la justice considère désormais que l’homme qui a commandé le viol est complice. Résultat : vingt-cinq ans de prison.

«Cette décision est historique»

, ose Agathe Morel, avocate de parties civiles dans ce dossier.

Familière des dossiers extrêmes, le conseil a été marquée par la violence et la cruauté des faits reprochés au graphiste qui, par ailleurs, n’a pas fait appel.

Véronique Béchu salue, elle, le travail d’investigation «tellement bien fait qu’il n’y a pas eu besoin de retrouver les contenus pour caractériser les infractions». En l’espèce, en l’absence de saisie de disques durs remplis de fichiers pédocriminels – un classique dans ces affaires –, les enquêteurs se sont notamment appuyés sur des échanges entre le client et certaines femmes ou entremetteurs – des money-runners – ainsi que sur des flux financiers.

Si la justice est toujours en retard par rapport aux criminels, cette condamnation là pourrait être un virage judiciaire.

«Je pense que cela va créer un précédent et permettre de faire encourir jusqu’à vingt ans de prison à des mis en cause qui étaient jusqu’ici poursuivis pour des délits, passibles de dix ans, conclut Agathe Morel. Cela change tout.»

 

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