Lucenay | 34 enfants violés ou agressés sexuellement par un père de famille régisseur de cinéma

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Des viols ou des actes sexuels toutes filmées dénudées
Dans le village de Lucenay les viols filmés de Romain G. 40 ans un père de famille aux 34 victimes âgées de 3 à 9 ans. Selon ses quelques 200 vidéos, 23 petits garçons ont été violés ou agressés sexuellement par ce régisseur de cinéma qui a travaillé sur la série “Kaamelott”. Tous ont été filmés nus

Enquête Le Monde : Un arbre, une corde, une lettre. Dans le sud du Beaujolais, un père de famille rate son suicide et révèle qu’il a commis de nombreux crimes envers des enfants.

Après un an d’une enquête controversée, il a été mis en examen, le 10 avril, pour « viols et agressions sexuelles sur mineurs » et « enregistrements d’images pornographiques de mineurs ».

Pour piloter cette enquête, les gendarmes ont dû fabriquer deux tableaux.

Le premier ressemble au trombinoscope d’une classe. Trois dizaines de portraits de petits garçons sont réunis, non pas dans les fichiers d’une école, mais sur un procès-verbal de la brigade de Villefranche-sur-Saône.

Des enfants aux prénoms de la fin des années 2010, âgés de 3 à 9 ans au moment des faits, portant sweat à capuche ou chemisette, les cheveux bruns en bataille, le regard sérieux, inquiet ou sidéré, capturé par la caméra d’enregistrement des auditions.

Quatre entrées composent le second tableau. Le nom et le prénom de la victime. Les infractions ensuite : enregistrement ou fixation d’image pornographique d’un mineur, agression sexuelle ou viol.

Dans chacune de ces trois cases, les enquêteurs ont renseigné un oui ou laissé un blanc, et inscrit les dates.

En tout, une soixantaine de faits dans chaque catégorie. Tous commis et filmés par le même homme, Romain G., dans le village de Lucenay (Rhône), dans le Beaujolais, entre 2020 et 2024.

A l’origine du vertige comptable de cette affaire, il y a trois élèves de CM1 qui racontent à leurs parents des agressions commises par le père de leur copain d’école au cours de soirées pyjama à son domicile.

Interpellé en décembre 2024 à la suite de ces accusations, Romain G. ressort libre, mais tente de se suicider.

A l’hôpital où il est soigné, il avoue avoir fait un nombre important de victimes et 200 vidéos de violences graves.

Incarcéré depuis, il vient d’être mis en examen, le 10 avril, par une juge d’instruction de Villefranche-sur-Saône pour des faits concernant au total 34 victimes.

D’après les vidéos retrouvées par les gendarmes, il a imposé des viols ou des actes sexuels à au moins 23 d’entre elles, et il les a toutes filmées dénudées.

Ces chiffres ouvrent la voie à la cohorte de questions inhérentes aux affaires majeures de pédocriminalité.

Comment Romain G. a-t-il pu atteindre un tel niveau de prédation sans être détecté ?

Quels protocoles d’accompagnement des enfants et de leurs proches ont été mis en place pour soigner ces blessures gravissimes ?

Quelle place la société accorde-t-elle aux mineurs et aux violences sexuelles pour que de telles affaires surgissent encore ?

Ces interrogations torturent Nicolas et Sophie – tous les prénoms des parties civiles ont été modifiés –, les parents de Paul, 8 ans.

Dans la pièce baignée de soleil où ils ont accepté de parler à des journalistes, d’angoisse, les deux tricotent leurs doigts, tentant ainsi de sortir de la honte et de la culpabilité qui les ont foudroyés depuis le coup de téléphone d’un gendarme.

L’hiver dernier, alors qu’ils sont avec leur fils en voiture, le portable sonne ; elle conduit, lui décroche. « Paul est concerné par l’affaire », commence l’enquêteur.

« Câlins interdits »

« Il existe trois catégories de victimes : les images, les agressions et les viols. Votre fils fait partie des trois. »

Le cerveau de Nicolas se fige, il demande au gendarme de lui envoyer un e-mail. Arrivés dans leur maison de Lucenay, le père envoie Paul jouer dans sa chambre, s’enferme dans la sienne avec Sophie. Il s’écroule, est mis en arrêt maladie pendant un mois :

« Mon fils, c’est l’endroit le plus faible chez moi, j’aurais préféré que ça soit moi », s’émeut Nicolas, sa main cramponnée à celle de sa femme.

En vingt ans de relation, elle n’avait jamais vu ses larmes.

« C’est pire qu’un coup de couteau, parce qu’un coup de couteau ça se voit, ça peut s’opérer et cicatriser. »

Bombe à fragmentation lente, la pédocriminalité déchire tout sur son passage. Nicolas et Sophie ont dû appeler leurs proches, bredouiller des phrases contenant les mots « Paul » et « viol », affronter ce sentiment de défaillance parentale de n’avoir pas protégé leur petit garçon, asseoir ce dernier et lui dire :

« Pendant que tu dormais, quelqu’un t’a fait des bisous et des câlins interdits. »

Et continuer à l’accompagner tous les jours dans cette école primaire de Lucenay. La plupart des victimes y sont encore scolarisées ; dans certaines classes, la majeure partie des garçons sont concernés.

Jusque-là, ce village du Beaujolais aux routes sillonnées de berlines était surtout connu pour son golf. Les baies vitrées de confortables maisons donnent sur les vignes et les champs de colza.

Cette carte postale apparaissait idéale à ces parents, cadres, employés à Lyon, à 25 kilomètres de là, mais désireux d’offrir la campagne à leurs enfants en bas âge. Le ronronnement d’une tondeuse à gazon berce des rues aux noms éloquents, comme « chemin de la Poésie » ou « montée des Ecoliers ».

En haut de cette allée se tiennent les deux établissements scolaires, la maternelle avec ses petits vélos colorés, et l’élémentaire avec ses poules dans le jardin.

A l’heure de la sortie, les témoins peinent à évoquer une affaire dont ils ne connaissent que les premiers contours flous révélés par la presse locale, il y a un an – ont alors été évoquées des agressions commises sur trois enfants seulement.

« C’est difficile, on se sent contaminés », justifie une grand-mère d’élève, avant d’étreindre son petit-fils.

« Il y a eu Mazan, espérons qu’il n’y aura pas Lucenay », s’inquiète un autre.

La pédocriminalité tétanise cette commune de 2 000 habitants, car elle oblige à mentaliser les images d’un homme de 40 ans commettant des sévices sexuels sur des petits corps. Un voyage psychique que trop peu parviennent à supporter, renvoyant les survivants à la solitude de leur traumatisme.

« Je n’ai pas les images et je ne les veux pas », dit Sophie, la maman de Paul.

« Moi, je les ai dans le crâne, et c’est ça ce qu’il a réussi à faire, à me forcer à imaginer de la sexualité d’un adulte sur mon môme de 6 ans au moment des faits. Mais on fait quoi avec un enfant de 6 ans, sérieusement ? », s’insurge Nicolas.

Celui qui a imposé sa prédation et ces représentations, imaginaires ou filmées, à des centaines de personnes, s’appelle donc Romain G. Depuis un an, il dort en cellule dans une maison d’arrêt lyonnaise.

Signaux faibles

Ancienneté de sa perversion, sérialité de victimes très jeunes, attaquées en dehors de la sphère familiale, multiplicité des modes opératoires… ce régisseur de cinéma de 40 ans porte une « déviance pédophilique caractérisée », se traduisant par « des fantasmes sexuels excitants sur des enfants prépubères de 3 à 9 ans, d’impulsion sexuelle et de comportement de viol répété avec des stratégies pour se tenir au secret », écrit l’expert psychiatrique qui l’a examiné en détention, constatant sa « dangerosité criminologique ».

Où commence le basculement de Romain G. dans la grande criminalité sexuelle ? Lui-même cherche à retracer son parcours dans un texte qu’il rédige en prison :

« L’histoire de l’enfant que j’étais et comment j’ai été violé et j’ai violé des enfants. »

Dans toutes ses auditions, l’intermittent du spectacle invoque les violences sexuelles pratiquées sur lui par son cousin plus grand, quand il n’avait que 8 ou 9 ans.

Les chercheurs estiment qu’un tiers à la moitié des agresseurs sont d’anciens agressés. (ndlr : ceci est une infox relayée tel un mantra, particulièrement en France par des associations de protection de l’enfance et divers articles de presse, la proportion, en fait, est bien moindre, lire ce post)

La corrélation existe, mais il n’y a pas d’automatisme. Vingt-cinq ans plus tard, il deviendra le parrain du fils de son cousin agresseur, et violera une dizaine de fois le petit garçon, de ses 3 ans à ses 5 ans.

Romain G. grandit envahi d’images sexuelles d’enfants. Il fait des études de cinéma, devient assistant, travaille sur le tournage de la série Kaamelott, et rencontre sur les plateaux Elodie, la mère de ses deux enfants. Ensemble, ils emménagent à Lucenay :

« C’était mon joyau, une belle maison, deux enfants, une femme », a-t-il expliqué aux enquêteurs.

Une manière de blanchir la pédomanie qui le dévore.

Selon sa compagne, le tableau est moins idyllique. Est-ce dans les violences psychologiques qu’il lui imposait qu’ont émergé les premiers signaux faibles de sa prédation ?

Elodie considère avoir été sous l’emprise d’un homme « très manipulateur », qui avait « un problème avec la gent féminine ».

« Il se vengeait sur moi. Sur l’échelle du violentomètre, toute la partie orange, c’était mon quotidien avec lui. »

D’après plusieurs de leurs proches, Romain G. traite particulièrement mal sa fille, par rapport à son fils.

A la fin de 2019, il se fissure psychiquement, compensant, d’après les psychiatres, la crainte de l’effondrement de sa vitrine à coups de passages à l’acte pédocriminels.

Leur maison de Lucenay devient une sorte de parc d’attractions, où « tout est fait pour les enfants, il y a une piscine extérieure, une cabane, des toboggans, des illuminations de Noël sur toute la maison, les jeux vidéo, les films », témoigne le père d’une victime.

Romain G. se sert de ses deux enfants pour atteindre leurs copains et les agresser. Dans son portable, il y a des dizaines de textos sucrés remplis de smileys à l’intention de leurs parents pour organiser des soirées pyjama. Il tient par-dessus tout à ce que tous ces enfants aient « une belle enfance ».

Les vidéos qu’il a réalisées documentent le degré de violence qu’il a imposé à ces enfants sans jamais être repéré, et l’ampleur des blessures psychiques avec lesquelles ces petits garçons vont devoir grandir. Romain G. cible des garçons des écoles de son fils et de sa fille, de la maternelle à l’élémentaire au fil des années, ou ceux d’amis, saisissant toutes les occasions d’avoir accès aux corps des enfants.

Il opère jour et nuit, les accompagne aux toilettes et les masturbe. Il s’occupe de les doucher, souvent en présence de son propre fils, qu’il prétend ne pas attaquer, et prétexte des soins d’hygiène pour pratiquer des pénétrations digitales ou des fellations sur les garçons.

La nuit, il se glisse dans les lits des enfants, profite de leur vulnérabilité accrue pour multiplier les agressions et les contraindre à des pénétrations anales. Il n’hésite pas à leur éjaculer dessus, sur le visage ou les fesses.

Sur certaines séquences, les petits portent une couche, une tétine dans la bouche, lisent un livre, ou s’accrochent à leur doudou pendant les sévices.

Enfants assoupis ou aux yeux bandés

Lui se raconte qu’il protège les enfants des images de sa prédation, y compris lorsqu’ils sont éveillés car, parfois, il leur occulte les yeux. A certains, il propose son « jeu du goût », en leur expliquant :

« Je te mets quelque chose dans ta bouche et tu dois essayer de deviner ce que c’est », puis il leur met un masque occultant et insère son sexe dans leurs bouches en leur demandant si ça a bon goût.

« La seule barrière que j’avais, c’était de ne pas les traumatiser, qu’ils ne voient pas ce que je fais et ne le comprennent pas, j’ai trop souffert moi-même des conséquences [du viol] et c’était vraiment important qu’ils ne le remarquent pas », déclare Romain G. à la juge d’instruction, le 10 avril.

Face à ces vidéos d’enfants assoupis ou aux yeux bandés, souvent pétrifiés, les gendarmes se posent la question de la soumission chimique.

« Il a été constaté sur les vidéos que les enfants victimes lorsqu’ils dorment ou éveillés n’ont pas de réaction physique ou de système de défense, ils restent inertes malgré les pénétrations sexuelles ou digitales qu’ils subissent », écrivent-ils.

Consommateur d’antihistaminiques, de CBD et de puissants somnifères, Romain G. détient chez lui des molécules pouvant être utilisées pour sédater les enfants la nuit.

Mais lorsqu’on y regarde de plus près, aussi jeunes soient-ils et inconscients de la sexualité, ceux qui sont agressés éveillés montrent des signes de protestation, refusent de participer au « jeu du goût », se raidissent, disent qu’ils ont mal, ou tentent d’enlever les mains de Romain G. de leur corps.

Il est parfois seul avec les enfants, parfois leurs parents prennent l’apéro juste en bas, ou dorment dans la pièce d’à côté.

Il filme tout, au moins avec son téléphone, voire avec une tablette ou une autre petite caméra dissimulée dans un réveil. Il se repaît de ses vidéos, qu’il découpe, agrège entre elles, constelle de gros plans, de ralentis, d’arrêts sur image ou de bandeaux noirs ajoutés sur les yeux de ses propres enfants lorsqu’ils sont présents sur les vidéos.

Il nomme ensuite le fichier : le nom de l’enfant, agrémenté des mots « salle de bains », ou « sleepover » (« soirée pyjama » en anglais). Il les range ensuite dans des dossiers encore aux noms des enfants, certains en contiennent une dizaine, de plusieurs dizaines de minutes, comme autant de violences de longue durée.

En tout, Romain G. s’est constitué une collection de 127 vidéos et 197 photos, conservée dans la section « photosferme » de son MacBook Pro. Radicalisé dans les tréfonds de sa pédocriminalité, il n’a rien fait pour s’arrêter, commettant à chaque fois des passages à l’acte encore plus destructeurs.

« Romain est un obsédé »

Il faut attendre un petit déjeuner à Lucenay, à la fin du mois de novembre 2024, où une mère demande à son fils Raphaël, copain de la fille de Romain G., s’il aime bien dormir chez elle.

« Oui, parce que là-bas, il y a mon jeu préféré, Les Aventuriers du rail. »

Raphaël s’interrompt, puis repart :

« Tu sais quand j’étais dans la salle de bains en train de m’habiller, j’avais mis mon haut et j’étais tout nu en bas, Romain, il est rentré dans la salle de bains, il m’a demandé de me mettre allongé par terre, puis il m’a dit de lever les jambes au dessus de ma tête. »

« Mais pourquoi ? », le relance sa mère

« Je sais pas, mais il a demandé la même chose à Jean, et Jean m’a dit : “Romain est un obsédé.” »

Alarmée, la mère de Raphaël échange avec les autres mamans de l’école. Celle de Léopold se remémore une nuit sous la tente, à la fin de l’été 2024, que son fils a passée dans le jardin de Romain G.

Elle l’interroge : l’enfant de 8 ans explique qu’il lui a fait des choses « dégueulasses », mais craint que son agresseur aille en prison. Mais il va parler, et retrace ce coucher aux côtés de la fille de Romain G., de Jean, et du père qui dort avec eux.

En pleine nuit, Léopold se réveille et le voit « allongé avec un grand flash et en train de regarder mon zizi et de le toucher. Il m’a ouvert le zizi ». A quatre reprises, la lumière de son téléphone allumée, l’homme agresse l’enfant qui ne cesse de changer de position pour tenter de s’échapper.

Après ces attaques, les enfants reprennent leur vie d’enfant à l’école de Lucenay. Parfois, dans la cour de récré, ils se cachent dans un coin pour évoquer entre eux le père de leur copine de classe qui a touché le zizi de plusieurs d’entre eux, ils trouvent ça bizarre, mais ne savent pas trop quoi faire.

Le 5 décembre, la mère de Léopold dépose plainte. Le 14 décembre, Romain G. est convoqué et placé en garde à vue à la brigade territoriale d’Anse (Rhône).

Devant le gendarme qui l’auditionne, il qualifie de « bêtise » l’histoire des enfants nus dans la salle de bains, mais se défend plus sur le récit de Léopold. Il assure que Léopold ment.

« A votre avis, qu’allons-nous trouver dans vos appareils numériques ? »

« Rien. »

« Aucun porno ? » « Avec les enfants, non. »

Dans son téléphone, quelques photos d’enfants nus à la piscine ou en vacances font bien tiquer l’enquêteur, mais Romain G. se justifie :

« Ce sont des souvenirs. »

L’enquête est renvoyée au parquet de Villefranche-sur-Saône pour appréciation.

« Je me suis haï pour ça »

Le 14 décembre à 22 heures, Romain G. se retrouve sur le parking de la petite brigade de gendarmerie d’Anse. Il appelle sa compagne, qui lui enjoint d’aller dormir ailleurs.

Il démarre, se rend à l’hôtel Radisson Blu de Lyon et prend une chambre pour la nuit. Là-bas, il s’empare de plusieurs feuilles blanches et d’un crayon à papier. Dans la marge, il inscrit :

« 14/12/2024, 23 h 10 ».

Puis :

« Je ne sais pas comment commencer cette lettre car elle sera terrible à écrire et à lire. J’ai peur, également, qu’elle soit très confuse. »

Il s’adresse d’abord à ses enfants, à qui il conseille d’oublier son existence :

« Je vous aime, vous êtes des merveilles d’enfants et je vous souhaite une belle vie avec maman. »

Puis à sa compagne, à ses parents, à son frère et à sa sœur, et à sa collègue :

« A toutes les personnes qui ont croisé ma route, oubliez-moi, je suis tellement désolé de vous avoir rencontrées. »

« J’en viens à la partie la plus difficile de cette lettre. Aux familles et aux enfants, rien de ce que j’écris ce soir ne viendra apaiser votre douleur, votre colère et votre tristesse. (…) Ce soir, je suis lâche et je préfère fuir la justice. Je pense être né comme ça, je n’ai pas choisi d’aimer les garçons… les trop jeunes garçons. (…) Je me suis haï pour ça, mais je n’ai pas eu la force d’en parler. J’ai essayé de faire comme si de rien était, mais la vie fait qu’on croise des enfants. » Il termine sa lettre par trois pardons, aux gendarmes et à l’avocate auxquels il a menti, et aux clients de l’hôtel pour les « désagréments que mon probable suicide va engendrer. Je vais essayer d’attendre le petit matin et de n’emporter personne avec moi ».

Il est 00 h 50 quand Romain G. finit sa lettre. Il n’y trouve aucun réconfort.

« J’ai peur », griffonne-t-il.

Il vide ses poches, sort de sa chambre et erre dans les hauteurs du hall de marbre de grès de la tour. Selon lui, il tente plusieurs fois de sauter. L’aube point à peine lorsqu’il reprend sa lettre, et rajoute :

« 15/12, 7 h 14. Je n’ai pas eu le courage de sauter. J’ai essayé trois fois cette nuit. Je vais partir trouver une autre méthode. »

Dans un magasin de bricolage, il achète une longue corde jaune. Puis marche près de deux heures sur des voies ferrées, mais aucun train ne passe. Il envoie des messages à sa compagne, évoque son suicide, laquelle prévient le père de Romain G., qui appelle les gendarmes, paniqué.

« 15/12, 14 h 30. J’ai trouvé l’arbre parfait. Je dois trouver maintenant le courage de faire ce que je dis. Adieu. »

Au bas de l’arbre, le père de famille dépose sa lettre de suicide. Après une heure à monter les 3 mètres le séparant de cette branche d’un chêne de la forêt de Charnay (Rhône), il place la corde autour de son cou, mais ne bouge pas, terrorisé à l’idée de basculer dans le vide. C’est dans cette position que les gendarmes le découvrent, grâce à la géolocalisation du AirTag qu’il porte avec ses clés. D’abord, Romain G. refuse les tentatives d’échange des forces de l’ordre. Puis se déverse :

« Je dois sauter, mais j’ose pas », « je devais m’endormir tout seul et tomber », « je dois mourir, je suis un monstre », « j’ai fait du mal à ma famille et plein de personnes ».

Au sol, les gendarmes ramassent les quatre pages volantes.

Les pompiers débarquent et se veulent rassurants : au vu de la hauteur, s’il saute, il n’y aura pas de risque mortel, pour peu qu’un gendarme le rattrape par les jambes. L’enquêteur de sa garde à vue de la veille monte dans le chêne, coupe progressivement la corde. Romain G. accepte de descendre à l’échelle des pompiers et est évacué aux urgences de Villefranche-sur-Saône, puis transféré en psychiatrie au centre hospitalier de Saint-Cyr-au-Mont-d’Or (Métropole de Lyon).

Un mois plus tard, le 13 janvier 2025, une psychologue de l’hôpital réalise une dénonciation, au titre de l’article 40 du code de procédure pénale, au parquet de Villefranche-sur-Saône.

Elle a rencontré trois fois Romain G. en entretien. Le 20 décembre 2024, il lui avait confié :

« J’ai été convoqué à la gendarmerie car trois enfants ont parlé de jeux sexuels dans la salle de bains. J’ai tout nié pendant la garde à vue dans l’intention d’aller mettre fin à mes jours puis j’ai laissé une lettre. »

Le 3 janvier, nouvel entretien :

« Un ami est venu me rendre visite à l’hôpital le 1er janvier. Je n’étais pas informé de sa venue. Je me suis effondré en larmes et lui ai demandé de partir après quelques minutes. Je ne voulais pas qu’il reste, car j’ai abusé de son fils. »

Le 6 janvier, « la police va savoir, car ils vont sûrement retrouver les vidéos, il y en a environ 200. L’hospitalisation, c’est une protection, un cocon, la police ne vient pas me chercher ».

Deux semaines après le signalement des soignants, les gendarmes le replacent en garde à vue à l’hôpital. S’ensuivent des auditions méticuleuses : Romain G. donne la localisation de ses vidéos, déroule une très longue liste d’enfants, leurs identités, les numéros de leurs parents, ainsi que toutes les violences qu’il a commises sur eux.

« Combien d’enfants ont été victimes de votre part ? », conclut l’enquêteur.

« Une trentaine d’enfants dans l’ensemble de mes actes », « 35 ou 37 ».

Inscrit dans une démarche de reconnaissance des faits, il a accepté un traitement de castration chimique.

Sollicitée, l’avocate du suspect, Me Clémentine Vergnais, n’a pas souhaité s’exprimer sur l’affaire pour le moment, indiquant que son client « réserve ses déclarations pour la juridiction ».

Incurie judiciaire

Tous entendus, les petits identifiés se souviennent du « jeu du goût », des parties intimes touchées dans les toilettes ou la salle de bains, ou de ce jeu étrange qui consistait à s’allonger à sa demande sur le dos et à mettre ses jambes derrière la tête, afin d’exhiber leurs parties génitales.

Le filleul de Romain G., constate le gendarme, « se renferme dès que des questions précises sur les faits [sont] abordées ».

A Lucenay, la nouvelle de l’arrestation de Romain G. pour trois agressions sexuelles se répand, mais l’étendue de sa criminalité n’est pas révélée.

Les informations transmises aux parents sont parcellaires, regrette Sophie.

« A un moment, j’ai dû appeler le gendarme pour savoir s’il fallait que je fasse des tests MST sur mon fils, j’ai à peu près compris que ça n’allait pas être nécessaire. »

Avec Nicolas, ils souffrent de l’incurie judiciaire d’un dossier maintenu au niveau local de la brigade d’Anse.

« C’est comme si on avait envoyé l’équipe de la Duchère [un quartier de Lyon] en Ligue des champions… On est sérieux, là ? Ce n’est pas assez grave, ce qu’il s’est passé ? », proteste le père de Paul.

La juge d’instruction les a laissés seuls avec leurs images effrayantes, n’ayant toujours pas pris le temps de leur annoncer ce que leur fils avait concrètement subi.

« Je partage la colère légitime des parties civiles qui ont dû attendre de nombreux mois avant de savoir ce qu’avaient subi leurs enfants, sans que rien ne puisse expliquer une latence aussi importante et ce qui est humainement inacceptable », dénonce Me Marine Regnier, avocate de plusieurs familles.

Conseil de victimes et de l’association Innocence en danger, Me Jean Sannier alerte sur la gravité de cette affaire de pédocriminalité, laquelle « fracture non seulement des vies, mais l’idée même d’humanité ».

En réaction, la procureure de la République de Villefranche-sur-Saône, où est instruit le dossier, annonce la tenue prochaine d’une réunion avec l’ensemble des parties civiles pour « répondre à leurs interrogations », en présence de la juge d’instruction.

« Sur les reproches faits sur la conduite de cette enquête, des moyens ont été mobilisés sur ce dossier, mais il s’est avéré que cela a nécessité des investigations longues, assure Laëtitia Francart. La justice s’est d’abord assurée de vérifier la réalité des actes subis par chacun des enfants avant de communiquer », démine-t-elle.

Le soleil s’adoucit dans la pièce. Nicolas rattrape la main de sa compagne :

« Moi, je le pardonne, ce type. Il n’arrête pas de dire qu’il est un monstre, mais notre haine nourrit sa perversité. Il est quelqu’un tant qu’on le déteste, mais si on le pardonne, il n’est plus personne », élabore-t-il à l’endroit de Romain G., qui a rédigé une trentaine de lettres en détention pour autant de familles touchées.

« Moi, je n’ai pas pardonné, il a réussi à ce que ses actes deviennent l’échelle de mesure de l’état de notre gamin, et c’est dur », renchérit Sophie.

Son fils, elle le surveille désormais comme un enfant malade, contaminé par une pathologie à incubation lente : la violence sexuelle.

Et lui, Nicolas, comment perçoit-il son petit Paul après tout ça ?

« Je l’aime encore plus », pleure le père.

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