Témoignage | J’ai été violé par mon frère

Se voiler la face en pensant que cela n’arrive qu’aux filles est un leurre. L’abus sexuel intrafamilial existe aussi au masculin.

Laurent Boyet

Laurent Boyet (46 ans) a été abusé par son frère aîné dès l’âge de 6 ans.

Dans un livre témoignage choc, il brise le silence : « Toute ressemblance avec des personnages existant ou ayant existé ne sera pas fortuite. Mon frère m’a violé pendant trois longues années. Trois années interminables. “Tous les frères font comme ça”, je t’entends me répéter cette phrase encore et encore…

Il aura fallu attendre 37 ans pour écrire ces mots sans avoir la nausée, une irrésistible envie de vomir, avec une indescriptible douleur au bas du ventre.

C’est ainsi que commence le récit d’un calvaire.

Celui d’un petit garçon victime des pulsions perverses d’un frère de dix ans son aîné.

Dès les premières pages, les mots sont volontairement crus et les abus décrits au scalpel.

Un texte livré brut, aigu comme un cri, qui plonge le lecteur, sans aucune fioriture, au cœur de l’abject.

« Une fellation, une sodomie, ses éjaculations sur mon petit corps écrasé comme un pantin désarticulé sous le poids de ses 16 ans, j’ai volontairement voulu que l’indicible ne soit pas édulcoré. Pour comprendre, il faut savoir et pour savoir, il faut dire l’insoutenable », nous précise Laurent Boyet.

“Un secret de frères”

« Ma vie a basculé un matin d’été. Mon frère et moi partagions la même chambre et le même lit. Il était là couché à côté de moi. J’imaginais nos activités du jour, déjà heureux de les vivre. Les parties de football comme les chansons de Simon & Garfunkel qu’il me jouerait à la guitare sous le grand chêne », se remémore Laurent Boyet.

Mais, ce matin-là, il y eut irrémédiablement un avant et un après.

J’ai pris cent ans en quelques instants.

Une main sur sa hanche, l’autre sur son sexe d’enfant, le petit garçon ne comprend pas ce qui vient de se passer.

Seuls témoins de l’acte posé, ses cuisses qui le brûlent désagréablement et ses fesses qui font mal.

« Chuuut… Tous les frères font comme ça, c’est des secrets de frères, cela ne se répète pas, fais-moi confiance », lui glisse à l’oreille avec malignité son abuseur.

Entre confiance et silence complice

« Il avait beau s’évertuer à essayer de me convaincre que son “secret de frères” était tellement génial, cela faisait très mal », poursuit Laurent Boyet.

« Alors, je suppliais d’arrêter, je plantais mes ongles dans le matelas, je mordais mon oreiller. Et puis je restais là, tétanisé, abruti par ce qu’il venait de me faire et refaire encore. »

Les mêmes abus vont se répéter un jour sur deux, un jour sur trois, parfois tous les jours.

L’enfant en sursis est perpétuellement aux aguets, tapis dans une position fœtale au coin du lit, au plus près du bord, espérant que le “secret de frères” ne vienne pas le faire souffrir et raviver des plaies encore à vif de la dernière agression.

Mais s’il sent au fond de lui que “quelque chose n’est pas normal”, il a confiance en son grand frère, son modèle.

Et cette confiance va bientôt faire place à un silence complice.

« Il était mon héros. Comment aurais-je pu imaginer, en fait, qu’il allait me broyer pour satisfaire son plaisir, me noyer pour toute une vie ou presque ? En me taisant, je suis devenu son jouet. »

“Non, tous les frères ne font pas comme ça !”

C’est vers l’âge de 12 ans que Laurent Boyet va prendre conscience que « non, tous les frères ne font pas comme ça ! »

Un soir, ses parents croient leur fils couché, mais il est caché derrière la porte du salon.

La télévision est allumée. Au programme : une émission sur l’inceste.

« Quand j’ai compris que ces douleurs réitérées qui m’avaient été infligées, que chacun de ces coups de rein était interdit, je me suis écroulé en sanglots. Son “secret de frères”, tu parles ! Mon frère m’avait violé ! Mon silence m’a alors fait honte. Il m’a renvoyé une image sale et monstrueuse de moi. De victime, je me suis senti coupable. Et cela me poursuivra des années durant, jusqu’à me haïr parfois ! »

Une sexualité coupable

« J’ai toujours été attiré par les femmes. Mais il m’a été longtemps difficile d’imaginer que mon sexe, à l’égal de ce sexe qui m’avait fait tant de mal physique et moral, puisse aussi procurer du plaisir. J’ai eu longtemps peur de faire l’amour, peur des peaux qui se touchent. J’ai eu ma première expérience sexuelle assez tard, à 22 ans, et je n’en garde que très peu de souvenirs. Mais c’était un passage obligé. Je devais “le” faire, passer le cap, simplement pour pouvoir répondre à une question : et si tous ces viols avaient fini par faire naître en moi des envies homosexuelles ? Et si finalement je n’avais rien dit parce que j’avais aimé ce sexe agresseur en moi ? C’était autodestructeur. La première femme de ma vie effacera toutes ces zones d’ombre. Non, je n’avais pas été consentant ! »

“Ma mère s’en est toujours doutée !”

Il y a quelques années seulement, Laurent Boyet se décide à prendre la plume pour avouer par courrier aux siens ce que son frère, le fils prodigue, le préféré tant aimé, lui avait fait.

Il se prépare à tout, mais pas au rejet.

L’une de mes sœurs s’est érigée en chef de clan.

Elle m’a téléphoné en me signifiant qu’il était inacceptable que je fasse autant de mal à la famille avec des colportages insultants et que j’étais banni de la meute.

Mais la pire des ruptures pour l’enfant torturé sera l’aveu maternel :

« J’ai toujours pensé que malgré mes attitudes, mes regards, mes replis sur moi pour tenter de faire comprendre que quelque chose d’anormal se passait, ma mère ne voyait rien. Or, elle me fera comprendre qu’elle s’était toujours doutée des abominations dont j’étais victime. J’ai eu un haut-le-cœur lorsque j’ai pris toute la mesure de cette abstention parentale coupable. »

Laurent Boyet va alors commencer une thérapie, plusieurs même, sans toutefois trouver pleine et entière satisfaction dans le suivi.

« L’inceste n’est pas un simple “viol aggravé” (dans le code pénal, on parle de circonstances aggravantes lorsque l’abus est commis par un ascendant).

Cela va bien plus loin.

On parle de liens familiaux névralgiques, de parents qui n’ont pas su protéger leur enfant !

Une parole libérée salvatrice

Avec ce déni familial, Laurent Boyet va perdre encore un peu plus pied.

« Lorsque j’ai fait, enfant, le choix du silence, j’ai mis le doigt dans un engrenage de sentiments mêlés. Je regardais ma “si jolie famille” et j’avais peur de tout casser comme de devoir assumer seul les conséquences de ma réalité. Mais quand j’ai vu leur réaction après 40 ans de non-dit, j’ai compris que j’étais seul depuis bien longtemps dans cette histoire. Certains ont la chance de pouvoir libérer leur parole par un dépôt de plainte, en ce qui me concerne j’étais hors délai. Les faits étaient prescrits. Écrire a alors été pour moi une façon de me libérer de ce fardeau. Je ne pardonnerai jamais, particulièrement à ma mère, mais je ne lui en veux plus. J’ai fait la paix avec le petit garçon que j’ai été. Je suis un rescapé et j’ose enfin ce que je n’ai jamais osé : porter le costume de victime et non celui de coupable. Faire entendre ma vérité sera désormais ma force pour que d’autres enfants scarifiés par le viol aient le courage de ne pas se taire. »

Un enfant n’est jamais consentant !

Tabou, l’inceste demeure un fléau par défaut de prévention et défaillance du repérage. Selon l’Association internationale des victimes de l’inceste (AIVI), 90 % des agresseurs incestueux sont des hommes et plus de 70 % sont les pères, grands-pères ou frères des victimes.

Un enfant sur cinq fait l’objet de violences sexuelles. Une agression sur quatre concerne une fille et une sur six un garçon.

Face à ces données alarmantes, l’AIVI relève qu’il existe toujours une forte culture de la suspicion.

Seulement 30 % des proches qui reçoivent les aveux d’une victime préviendraient les autorités.

Les autres préféreraient garder le secret (6 %) ou « attendre des preuves » (60 %).

Par ailleurs, en moyenne, une victime d’inceste, lorsqu’elle confie les violences subies, ne le fait que 16 ans après les faits. Les professionnels du secteur demandent donc un allongement du délai de prescription (la prescription est de 15 ans après la majorité en Belgique et de 20 ans en France) pour laisser aux victimes le temps psychologique qui leur est nécessaire pour entamer un parcours judiciaire. La Convention européenne des Droits de l’Enfant rappelle, enfin, qu’un enfant n’est jamais consentant.

Site : AIVI (Association internationale des victimes de l’inceste) : aivi.org

Source : Soir Mag.be

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