Saint-Cloud | Jugé, mi-janvier, pour le viol de trois mineures
- La Prison avec sursis... C'est quoi ?
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- 21/01/2026
- 21:58
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Le 3 août 2011, Isabelle D., 15 ans, se rend au commissariat de Saint-Cloud (92), accompagnée de sa mère. Elle souhaite déposer plainte pour un viol dont elle a été victime le 1er juillet, dit-elle, de la part d’un garçon de 18-20 ans, un certain Baptiste, qu’elle connaissait depuis peu.
Alors qu’ils se promenaient dans le bois de Saint-Cucufa, situé dans la forêt de Saint-Cloud, le jeune homme lui aurait touché la poitrine « de façon sauvage » après lui avoir dit qu’il la trouvait jolie, lui aurait crocheté le pied pour la mettre à terre, puis se serait allongé sur elle pour la pénétrer. Le policier est en train d’interroger Isabelle D. sur les circonstances de son viol, lorsque la mère arrive à son tour au commissariat.
Le policier suspend l’audition. Tout le monde sort de la pièce.
« Il arrive souvent que des jeunes filles viennent déposer plainte pour un viol, alors que c’est faux »
Muriel D. , 59 ans, informe la policière qui assistait son collègue qu’elle émet des doutes sur les déclarations de sa fille.
« Voyez-vous, dit-elle, mon mari, le père de mes deux filles, est gravement malade, je m’occupe tout le temps de lui et j’ai quelque peu délaissé mes enfants ».
La policière lui précise qu’elle aussi pense que sa fille ment ; elle l’invite à rentrer à leur domicile pour en discuter avec elle, puis décide finalement de reprendre immédiatement l’audition avec Isabelle D. Elle s’assoit devant la jeune fille, plante ses yeux dans les siens et lui dit :
« Isabelle, je me suis entretenue avec votre maman. Elle pense qu’il ne s’est rien passé et moi aussi. Il arrive souvent que des jeunes filles viennent déposer plainte pour un viol, alors que c’est faux. Est-ce ton cas ? »
Isabelle assure que non, la policière insiste sur le caractère évasif de ses déclarations et lui dit qu’il serait préférable qu’elle dise la vérité. Alors l’adolescente, en pleurs, admet qu’elle a menti.
Après avoir lu ces procès-verbaux, le 13 janvier 2025, la présidente de la cour criminelle de Versailles lève les yeux vers une femme de 30 ans qui vient de commencer sa déposition.
« Je vous le dis, Mme D., ces procès-verbaux sont un scandale ».
Elle s’interrompt, émue :
« C’est scandaleux d’interrompre une audition parce que la mère veut parler, puis d’enfourcher son point de vue et de retourner auprès de vous pour vous dire que vous avez menti. Lire des procès-verbaux comme ça, on n’en revient pas, c’est hallucinant. »
Puis, elle lui demande :
« Ce qui m’intéresse, c’est ce qui s’est dit avec votre mère. »
Le jour même, Isabelle et sa mère ont eu une discussion, après que cette dernière eut appris, par le biais de la mère d’une amie d’Isabelle, que celle-ci aurait confié à sa copine avoir été victime d’un viol. Selon la jeune fille, Reynald T., un homme de 38 ans que Muriel D. fréquente depuis 2009, viole Isabelle depuis deux ans, principalement lorsqu’elle se rend chez lui, environ un week-end sur deux, pour voir son amie Stéphanie, la fille de la compagne de Reynald T.
La mère décide de l’emmener chez son médecin généraliste pour faire un dépistage de MST, mais quand celui-ci entend Isabelle D. lui dire qu’elle a été violée, par un homme qu’elle ne nomme pas, il demande à la mère de porter plainte et de faire examiner sa fille par les médecins spécialisés de la police judiciaire.
« En sortant du rendez-vous, ma mère m’a demandé de mentir pour protéger Reynald T., elle m’a dit de penser à son amie Stéphanie et aux chiens de Reynald T. que j’aimais tant. J’ai inventé le prénom de Baptiste, mais les faits qui se sont déroulés dans la forêt ont vraiment existé. Cette scène a eu lieu avec Monsieur T., une fois, et ce viol s’est déroulé tel que je l’ai raconté. »
Elle ajoute :
« J’avais réussi à révéler quelque chose de compliqué à ma mère, et j’ai eu l’impression qu’elle s’en foutait royalement.
— Vous allez être convoquée pour un rappel à la loi (pour dénonciation calomnieuse, NDLR), répond la présidente.
—Du coup, je me suis dit qu’il fallait juste que je me taise et que j’accepte la situation. »
La mise en place du système
Né en 1973, Reynald T. s’est installé dans la commune de Saint-Cyr-l’École en 2006. En 2007, il rencontre Laurence L. et lui raconte qu’il vient d’être expulsé et qu’il est sans domicile. Laurence accepte de l’héberger.
Reynald T. s’installe dans leur logement social, un trois-pièces mal entretenu, où Laurence reçoit ses filles le week-end. Anne, née en 1993, et Stéphanie, née en 1998, ont été placées en foyer en 2006, suite à une longue procédure criminelle au terme de laquelle le père biologique de Stéphanie fut condamné à 15 ans de réclusion criminelle pour le viol des deux filles.
Laurence a, par la suite, rencontré un autre homme, avec qui elle s’est installée à Chartres. Stéphanie se souvient de lui traînant sa mère par les cheveux avant de la battre. Après toutes ces violences, et compte tenu de l’alcoolisme de Laurence, qui vit du RSA, les services sociaux ont décidé le placement des deux filles.
Contrairement à sa demi-sœur Anne, qui ne revient qu’épisodiquement, Stéphanie passe tous les week-ends chez sa mère, et fait donc rapidement la connaissance de Reynald T. La journée, il travaille – chauffeur-livreur dans la restauration, accompagnateur d’enfants handicapés, fleuriste – et le soir, il dort chez Laurence, mais pas avec Laurence.
La mère, constamment alcoolisée, végète sur un matelas dans le salon, tandis que Reynald T. a choisi de s’installer dans la chambre de Stéphanie, même quand la petite fille, qui n’a que 9 ans quand ils se rencontrent, est à la maison.
D’abord, Reynald T. s’est juste frotté sur la poitrine et le sexe de l’enfant…
La chambre de Stéphanie est pourvue d’un lit deux places en mezzanine. D’abord, Reynald T. s’est juste frotté sur la poitrine et le sexe de l’enfant, puis quand elle a été formée, il a commencé à la pénétrer.
« Ça se déroulait à quelle fréquence ? » Tous les jours, répond Stéphanie à la cour.
C’est une femme de 27 ans aux cheveux ras et aux avant-bras porteurs d’impressionnantes cicatrices, résultat d’années de scarifications, qui répond, d’un filet de voix éraillé, aux questions d’une présidente pleine de prévenance. Pas une seule fois, Stéphanie ne tourne le regard vers l’homme assis sur une chaise, à une encablure sur sa droite. Aux pieds de Reynald T., 52 ans, une petite machine insuffle de l’oxygène dans des tuyaux qui remontent vers les narines de l’accusé.
Au domicile de Laurence L., toutes les poignées de porte sont cassées ou manquantes, sauf une, que Reynald T. garde avec lui pour fermer la porte de la chambre de Stéphanie de l’intérieur. Puis, il retire la poignée de la porte afin de garder le contrôle sur l’ouverture et la fermeture de la seule issue. Rétrospectivement, la mère se doutait que ce qu’il se passait de l’autre côté de la cloison était louche.
Peut-être a-t-elle tambouriné à la porte pour rentrer, ses souvenirs, confits dans l’alcool, sont confus. Ce qui est certain, c’est qu’elle n’a pas demandé à Reynald T. de quitter son domicile. Il y restera cinq ans, avant de partir de lui-même.
Stéphanie subit les viols de Reynald T. mais elle reçoit aussi cette attention, cette affection qui vient combler un gouffre affectif. L’homme lui paye des cours d’équitation au haras de Jardy, à Versailles. « Les chevaux, c’est ma passion », résume la jeune femme à la barre. Il lui permet de réaliser un rêve que sa mère défaillante n’aurait jamais pu lui payer.
Reynald T. se charge d’accompagner et de venir chercher Stéphanie au haras de Jardy, où il emmène souvent sa gentille chienne que les enfants sont si contents de caresser. Un jour, Anne-Laure D., qui fait de l’équitation avec Stéphanie, flatte le museau de la chienne, échange quelques mots avec Stéphanie, puis avec Reynald T., qui lui donne son numéro, dans le cas où elle souhaiterait venir voir Stéphanie chez eux. C’était en 2009.
À l’époque, le père d’Anne-Laure est rongé par un cancer du pancréas, qui l’emportera finalement le 23 novembre 2011. Sa mère, Muriel D. , est « comme un zombie », elle gère difficilement le caractère hautement irritable de son mari malade, et doit s’occuper de ses trois enfants, Antoine, Isabelle et Anne-Laure. Et puis un jour, voilà que sa benjamine est raccompagnée par Reynald T.. Elle a trouvé ça très pratique, et a commencé à fréquenter cet homme.
Elle ne veut toujours pas l’admettre à la barre de la cour criminelle, mais Muriel D. est tombée amoureuse de Reynald T..
« Quand il était à la maison, elle n’était pas dans son état normal, je dirais qu’elle était euphorique »,
décrit Antoine D., qui raconte que Reynald T. a commencé à fréquenter assidûment leur domicile avant même le décès de leur père (« il dormait sur le canapé après dîner »).
Âgé de 18 ans en 2009, le jeune homme, qui dort dans une chambre aménagée à la cave, ne vit pas très bien la présence de cet homme qui parle souvent de sexe et lui demande s’il fait des choses à une poupée gonflable qu’il cacherait sous son lit. Il se souvient de Stéphanie, qui a l’âge de sa petite sœur, Anne-Laure, née en 1998, et lui demande en pouffant s’il « l’a dure », rapporte-t-il à la cour criminelle.
« Il avait dit qu’il s’en prendrait à ma famille si je parlais »
Isabelle D. se souvient avoir fait la connaissance de Reynald T. un jour où ce dernier avait raccompagné Anne-Laure après son cours d’équitation. Les deux filles s’étaient promenées avec l’homme et sa chienne dans le bois de Saint-Cloud. Il leur avait raconté qu’il était commandant de gendarmerie à l’Assemblée nationale, un mensonge qu’il avait également servi au frère passionné par « tout ce qui touche aux forces de l’ordre », tandis qu’Isabelle rêvait à l’époque d’intégrer la garde républicaine.
« Il m’a demandé mon numéro de portable en me disant qu’il pourrait m’obtenir un stage », témoigne Isabelle. « Il va m’envoyer des messages pour me dire qu’il me trouve jolie, il m’écrit des poèmes.
— Quelle est l’étape d’après ? », demande la présidente. »
Isabelle étouffe un sanglot. Son avocate lui tend un mouchoir. Un silence ému s’installe, rythmé par les pulsations de la machine à oxygène de l’accusé.
« Est-ce qu’il s’est passé énormément de temps avant qu’il vous impose un rapport sexuel ?
— Non, quelques jours. »
À l’invitation de Stéphanie, mais à l’instigation de Reynald T., Isabelle vient dormir, le samedi suivant, au domicile de Laurence. L’homme et les deux filles, installées sur un matelas dans la chambre de Stéphanie, regardent un film d’horreur.
« Stéphanie s’est endormie, il commence à me caresser. Il me dit que je suis bonne. »
Il se met sur Isabelle et la pénètre.
« Je lui dis que j’ai mal, il me dit que c’est bientôt fini.
— Vous essayez de vous dégager ?
— Je ne pouvais pas bouger. »
Le lendemain, Stéphanie a demandé pourquoi il y avait une tache de sang sur le matelas. Reynald T. a dit qu’Isabelle avait ses règles. Pendant le trajet du retour, Isabelle a la nausée. Elle a l’impression de ne plus être dans son corps.
Isabelle comptabilise une vingtaine de viols…
À partir de l’année 2010, s’instaure une routine de fin de semaine pour les sœurs D., qui dorment alternativement chez leur amie Stéphanie, mais jamais ensemble. Pourquoi Isabelle revenait-elle ? Elle n’arrivait pas à dire non à Stéphanie et avait peur de Reynald T.
« Il avait dit qu’il s’en prendrait à ma famille si je parlais. Comme il était gendarme, j’avais peur qu’il utilise la justice pour nous nuire ».
Un jour, raconte Isabelle, Stéphanie les surprend alors que l’homme étale son mètre quatre-vingt-seize (pour 110 kg) sur le corps de l’adolescente.
« Il lui a dit qu’il me faisait un massage, je pense qu’elle ne l’a pas cru. »
Stéphanie saisit un outil dans la boite posée à côté du lit et commence à se scarifier.
« Arrête tes conneries », lui lance Reynald T. sans cesser de caresser Isabelle.
À la barre, Stéphanie jure qu’elle ne savait pas que Reynald T. violait Isabelle, tout comme Isabelle ignorait ce que subissait Stéphanie. Elle voyait seulement une gamine de 12 ans très tactile avec Reynald T. Connaissant son histoire, elle imaginait qu’il incarnait pour elle une figure paternelle très forte.
Isabelle comptabilise une vingtaine, peut-être une trentaine de viols. Un jour, ça s’est déroulé sur un parking, dans la Golf décapotable de Reynald T.. Une autre fois, dans le bois de Saint-Cucufa.
À l’été 2012, sans autre raison que l’envie de changer de région, Reynald T. quitte les Yvelines pour s’installer dans les Vosges, près de Gérardmer. Muriel D. , qui est toujours amoureuse de lui et lui envoie des SMS enflammés, lui rend visite lors des vacances de la Toussaint 2012, puis à l’été 2013. Isabelle parvient à esquiver ces vacances à la montagne. Pas Anne-Laure.
« Avez-vous été aveuglée par l’amour ? »
La cadette a subi son premier viol le soir d’Halloween 2010. Après être allée collecter des bonbons avec Stéphanie, Anne-Laure a dormi chez son amie. Les deux filles ont regardé un film d’horreur avec Reynald T., Stéphanie s’est endormie, puis il l’a violée dans le lit. Le lendemain, il a profité de ce que Stéphanie soit sous la douche pour la violer une deuxième fois. Anne-Laure a 12 ans et demi.
Comme sa sœur, elle est violée à chaque fois qu’elle se rend chez Stéphanie. Avec le recul, elle pense, confie-t-elle sur question de la présidente, que Stéphanie l’invitait pour se protéger elle-même. Elle ignorait à l’époque que sa grande sœur subissait la même chose. Cela se déroule toujours dans la chambre de Stéphanie, au côté de l’amie endormie, et perdure jusqu’à ce que Reynald T. quitte la région.
La mine renfrognée, la présidente interroge Muriel D.
« Pourquoi vous avez laissé vos filles continuer à aller chez lui ?
— Je pense que j’ai eu un bug total.
— Pourquoi laisser vos filles au contact d’un homme dont l’une vous dit qu’il l’a violée ? Ça ne vous dérangeait pas ? La vie continue ? »
Entre le 3 août 2011, date à laquelle Isabelle l’informe qu’elle est violée par Reynald T., et l’été 2012, Anne-Laure continue à dormir chez Stéphanie avec la bénédiction de sa mère, qui poursuit de ses assiduités l’homme qui viole ses filles. « Avez-vous été aveuglée par l’amour ?
— Non, mais j’ai vraiment déconné », admet Muriel D.
En 2013, elle lui envoie de longs messages un peu ridicules, sidérants au vu du contexte :
« Je peux t’offrir plein de bonnes choses, que du bonheur, j’aimerais tellement qu’on soit heureux ensemble tous les deux, s’il faut j’irai décrocher la lune »,
écrit-elle notamment.
Lors de leur séjour chez Reynald T. en juillet 2013, il viole Anne-Laure chaque matin sur la machine à laver, pendant que la mère promène son petit chien blanc. Anne-Laure ne tarde pas à révéler les faits à sa mère. Cette dernière envoie alors un message à l’homme qu’elle convoite, dans lequel elle lui fait ce chantage : soit ils se mettent en couple, soit il part « là où il devrait être depuis août 2011 ».
À la présidente, pleine de rage contenue, demandant à Muriel D. si elle a bien compris ce qu’elle doit comprendre, la mère décomposée oppose des dénégations bredouillantes, mais il apparaît clairement qu’elle lui propose d’acheter son silence contre de l’amour.
Prenant peut-être la mesure de la situation, Muriel D. rassemble finalement son courage et, le 16 juillet 2013, se présente au commissariat de Saint-Cloud pour dénoncer des faits de viols sur ses deux filles par Reynald T..
Huit ans d’instruction : inertie judiciaire
D’abord, les policiers de ce même commissariat qui avait reçu Isabelle et sa mère en 2011, émettent des doutes. Le parquet ne diligente aucune enquête préliminaire avant d’ouvrir tardivement une information judiciaire. Il prononce un réquisitoire introductif en mai 2014. La juge d’instruction du tribunal de Versailles est désignée en juin 2014, mais elle attend juin 2015 pour auditionner Reynald T. Il nie les faits, puis est placé sous le statut de témoin assisté.
Des experts psychologues établissent la crédibilité de la parole des sœurs D., puis un témoin, une femme travaillant au Haras de Jardy à qui Isabelle s’est confiée, rapporte les confidences reçues. Une commission rogatoire est lancée et relancée huit fois pour retrouver Stéphanie dans l’est de la France où elle est censée se trouver, en vain.
Elle est finalement localisée en 2017, et auditionnée le 16 octobre 2017, en même temps que sa mère et sa sœur. Cette dernière décrit un « comportement bizarre » de Reynald T. avec sa petite sœur, tandis que la mère confirme qu’il dormait avec sa fille – ce que l’intéressée n’admettra que dans sa deuxième audition. Stéphanie est désormais majeure et en grande difficulté sociale et psychologique – elle est SDF, multiplie les tentatives de suicide. Elle nie avoir été violée par Reynald T..
« Quand un enfant déclare des violences sexuelles, dans 95 % des cas, ça s’inscrit dans la réalité »
À l’issue de sa deuxième audition, le 3 mai 2018, Reynald T. est mis en examen et placé sous contrôle judiciaire. Le 25 janvier 2019, les sœurs D. sont convoquées pour une confrontation, qui durera huit heures. Au psychiatre qui les expertisera la même année, les deux sœurs déclareront avoir « peur de revoir cet homme » et ne plus vouloir y être confronté. Il décèlera chez les deux femmes une « déstructuration psychique et un stress posttraumatique complexe au retentissement majeur ».
Isabelle a fait une tentative de suicide à la fin de l’année 2014, Anne-Laure en 2025. À la cour criminelle, le psychiatre explique :
« Quand un enfant déclare des violences sexuelles, dans 95 % des cas, ça s’inscrit dans la réalité. Je rappelle aussi que quand un enfant est amené à mentir, il reste dans l’esprit des intervenants qu’il va continuer à mentir, alors que dans ce cas précis, c’était pour protéger sa mère. »
Est-ce cette incrédulité qui explique le manque de diligence et l’inertie de l’instruction ? Si les procédures criminelles pour violences sexuelles sur mineurs sont particulièrement longues, cinq ans en moyenne, plus de onze ans ont passé entre la plainte des deux sœurs et l’ouverture du procès. Durant l’année 2020, quatre juges d’instruction vont se succéder sur le même dossier, qui n’avance plus. Les enquêteurs entreprennent de nouveau d’interroger Anne, Stéphanie et leur mère, mais elles demeurent introuvables, jusqu’en 2022.
Auditionnée en janvier et février, Anne décrit des faits d’agression sexuelle (des massages sur ses parties intimes), mais ne porte pas plainte. Le 24 mars 2022, Stéphanie admet avoir menti, par peur des représailles, dit-elle, Reynald T. l’ayant plusieurs fois menacée si elle révélait les faits qu’il lui avait fait subir. Elle dénonce avoir subi des viols pratiquement tous les jours pendant cinq ans, et même après qu’il eut quitté leur domicile, quand il lui arrivait de revenir dans la région.
Dès lors, Reynald T., mis en examen pour ces nouveaux faits, ne va plus comparaître, alléguant de problèmes de santé consécutifs à un COVID mal traité. Finalement renvoyé devant une juridiction criminelle, il comparaît devant la cour criminelle de Versailles 11 ans et demi après la plainte des sœurs D., du 12 au 14 janvier 2025, sans avoir fait un jour de prison.
La version de l’accusé : une machination de la mère
La salle J du tribunal judiciaire de Versailles est une salle « civile », sans box, très exiguë, qui n’est pas adaptée à un procès criminel, mais c’était la seule de libre. La commissaire de justice est assise sur les bancs de la défense, et l’accusé sur une chaise positionnée dans le prétoire, sur la droite, près de la greffière. Les témoins et parties civiles sont auditionnées depuis un pupitre, au premier rang, mais pas à la barre – trop proche de l’accusé.
Le Dr Boquel, psychiatre, n’a relevé aucun trouble psychique chez Reynald T.
Il décrit un « homme opportuniste, capable d’exploiter à des fins de satisfaction personnelle une situation de moindre résistance ».
Il ajoute : « Bien qu’on ait affaire à un sujet dont l’intelligence n’est pas très élaborée, j’ai assisté, lors de l’entretien, à une stratégie tendant à neutraliser la relation, la conduire à l’échec, afin de se soustraire à une quelconque forme d’explication ».
Les troubles envahissants de l’élocution qu’il paraissait présenter lors de leur entretien lui semblaient clairement factices, et par ailleurs, il notait une
« amnésie élective se focalisant sur les faits reprochés ». « À votre avis, pourquoi Reynald T. a-t-il pu dire qu’il était homosexuel, alors que ce n’était pas le cas ?
— Peut-être que c’était pour rendre plus invraisemblable la commission de faits sur des adolescentes », répond le psychiatre.
Aux enquêteurs, le mis en cause a déclaré avoir été en couple avec un homme.
Ce dernier a confirmé à la barre qu’il était lui-même homosexuel, mais que Reynald T. ne l’était pas, il était formel, car il lui avait un jour proposé une relation que son ami avait déclinée, lui affirmant qu’il préférait les femmes.
Puisqu’il est accusé de crimes sexuels sur des enfants, l’orientation sexuelle de l’accusé est ce qu’on appelle un sujet, la présidente aimerait donc bien avoir une réponse ferme. Il ressort de la procédure qu’il a affirmé à certains qu’il préférait les femmes, à d’autres qu’il était exclusivement attiré par les hommes, et enfin, qu’il pouvait être intéressé par les deux sexes.
Finalement, l’accusé répond qu’il n’est intéressé ni par l’un, ni par l’autre, qu’il serait, en somme, asexuel. Françoise L. et Muriel D. ont en effet toutes deux affirmé n’avoir jamais eu le moindre contact intime avec Reynald T., tout comme Marthe*, une femme aujourd’hui âgée de 42 ans, et qui fut sa compagne durant 3 ans, à la fin des années 2010.
Voici donc un homme accusé d’avoir violé les filles de femmes chez qui il a vécu, ou qu’il a fréquentées, sans jamais avoir eu de relation avec ces femmes. L’hypothèse d’un pédocriminel ciblant des femmes vulnérables pour violer leurs filles est implicitement posée.
« Ce que j’aimerais comprendre, dit la présidente, c’est pourquoi il y a cette espèce de façade de couple, et ce qu’il y a derrière. Cachez-vous une véritable attirance sexuelle ? »
Vingt ans requis
L’interrogatoire de l’accusé a clôturé ce procès de trois jours. Reynald T. est resté assis, sa silhouette massive et immobile engoncée dans une chemise rose, et clairement, sans difficulté d’élocution ni défaillance mnésique, a rejeté l’intégralité des accusations portées contre lui. Sa version est la suivante : il est la victime du dépit amoureux de Muriel D. , une femme si éprise et déterminée qu’elle l’aurait déjà drogué, attaché et infligé des atouchements (faits nouveaux), puis aurait acheté son silence.
Reynald T. a souffert en silence, craignant les représailles de la mère de ses accusatrices, qui n’ont agi que sur ordre de cette femme manipulatrice, dont il craignait véritablement qu’elle le tue, explique-t-il à la cour. Pourquoi raccompagnait-il les filles ? Parce qu’il est serviable. Pourquoi venaient-elles dormir chaque samedi ? Parce que Muriel D. le forçait.
Pourquoi dormait-il avec Stéphanie ? Parce qu’il n’y avait pas de place. Quand la présidente lui fait remarquer que la chambre d’Anne était presque toujours libre, il admet qu’il n’aurait pas dû dormir dans le lit de la cadette, mais que tout ce qui est raconté, y compris par cette dernière, n’est que pure invention, sordide machination d’une mère aliénante. C’est tout le contraire de l’analyse des psychiatres et psychologues, qui ont affirmé que l’attitude de Muriel D. vis-à-vis de ses filles était celle d’un abandon, qu’elle avait privilégié ses intérêts à elle plutôt que les intérêts primordiaux de ses filles.
C’est donc cette mère-là que Reynald T. tente de faire passer pour la grande ordonnatrice de ses tourments judiciaires, théorie d’autant plus farfelue qu’elle aurait dupé tous les professionnels de justice et de santé. Campé sur la seule position qu’il puisse soutenir, l’homme n’affiche aucune fissure émotionnelle, même après les témoignages empreints de souffrance de jeunes femmes démolies, qui ont toutes fait des tentatives de suicide, même Anne ; la grande sœur de Stéphanie s’est effondrée à l’audience, a répété en pleurant qu’elle s’en voulait tellement de ne pas avoir vu, d’avoir fui ce foyer, et a fini par se constituer partie civile à la barre pour les agressions sexuelles qu’elle affirme avoir subies.
Reynald T. est resté hors d’atteinte, spectateur du récit polyphonique qui prenait forme devant lui. Son avocate ne lui a posé aucune question. Contre l’homme accusé d’avoir violé trois jeunes filles mineures, âgées de 9 ans (Stéphanie) à 16 ans (Isabelle), des centaines de fois au total, l’avocate générale a requis 20 ans de réclusion criminelle, soit la peine maximale prévue par le Code pénal. Après une plaidoirie d’acquittement et un bref délibéré, la cour l’a déclaré coupable de l’ensemble des faits reprochés, et l’a condamné à la peine de 18 ans de réclusion criminelle, assortie d’une période de sûreté de 9 ans.
Peu après 23 heures, dans la salle J du tribunal judiciaire de Versailles, Reynald T. a été menotté et emmené en détention.
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