Paris | Viols d’enfants en streaming : une trentaine d’enquêtes et près de 300 suspects

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Viols d’enfants en streaming : une trentaine d’enquêtes en cours en France
Une trentaine d’enquêtes concernant des abus sexuels sur des mineurs, perpétrés en Asie à la demande de Français et diffusés sur Internet, sont en cours.

Pas d’image ni de son. Mais la trace d’un paiement par le ­service de transfert d’argent ­Western Union. Et les extraits d’une conversation dans laquelle l’ordre d’abuser d’un enfant est explicitement donné par Stephan Lamberth à l’adulte qui agit pour son compte aux Philippines… L’an dernier, notamment grâce à ces documents saisis dans son matériel informatique, ce pilote de ligne a été le premier pédocriminel français à se voir condamné pour des faits commis à distance.

C’était une première : il n’a pas été poursuivi pour simple détention d’images pédopornographiques mais pour avoir participé à des viols en live streaming. En l’occurrence, c’est la qualification de complicité d’agression sexuelle qui avait été retenue et lui avait valu une peine de 5 ans de prison.

En juin dernier, un deuxième homme a été jugé pour des faits similaires. Et la liste risque de s’allonger… Au total, une trentaine d’affaires de retransmission d’abus sexuels en ligne, souvent par une plateforme comme Skype, sont en cours d’enquête ou d’instruction, selon le parquet de Paris, qui centralise ces dossiers au niveau national. 2 d’entre elles, mettant en scène des victimes philippines, sont sur le point d’être bouclées.

“Il s’agit de crimes difficiles à identifier et à poursuivre car si l’abuseur ne les enregistre pas, ­aucune trace n’est retrouvée”,

­résume l’association End Child Prostitution, Child Pornography and Trafficking of Children (ECPAT), présente dans plus de 100 pays.

“Il y a tellement d’images disponibles et faciles d’accès que la communauté des pédophiles éprouve le besoin d’aller plus loin que le rôle de spectateur pour assouvir ses pulsions, complète la juriste de l’ONG, Ludivine Piron. Le live streaming leur permet de participer à leur propre scénario. Cela peut aller jusqu’à exiger les extraits d’acte de naissance pour prouver que l’abus est bien exécuté par une mère sur son enfant…”

Le phénomène a pris de l’ampleur pendant les confinements

Le phénomène a été détecté en 2012 aux Philippines avant de s’étendre au rythme de l’expansion des connections Internet, sur le modèle du tourisme sexuel, à toute l’Asie du Sud-Est et, bien au-delà, jusqu’au sein de l’Union européenne particulièrement en Roumanie.

“Nous n’avons pas identifié de cas de viols sur commande perpétrés en France mais on sait que des pédocriminels sont en recherche”,

prévient Ludivine Piron. Cette pratique a pris une telle ampleur qu’une table ronde spécifique lui a été consacrée début septembre lors du séminaire annuel des attachés de sécurité intérieurs (ASI). Objectif : sensibiliser à la question tous ces policiers et gendarmes en poste dans les ambassades françaises à travers le monde. Des acteurs essentiels pour mieux huiler la coopération internationale.

“On sait que le phénomène s’est encore accéléré avec la crise du Covid”,

confirme Fabrice Cotelle, en poste à New Delhi, en Inde.

Les tarifs vont de 10 à 60 euros. Au Népal, par exemple, le salaire moyen n’est que de 150 euros…

Avec la fermeture des frontières et le quasi-arrêt du trafic aérien, les clients habituels de la prostitution enfantine en Asie se sont retrouvés coincés face à leur écran. L’Office central pour la répression des violences aux personnes (OCRVP) estime à près de 300 le nombre des pédocriminels français susceptibles d’avoir recours au live streaming.

Pour l’association ECPAT, il faut sans doute y ajouter tous les “curieux”, aux penchants pédophiles, qui, désinhibés par la barrière de l’écran, se sont laissé tenter durant les confinements. D’autant qu’à l’autre bout du monde, avec des enfants sevrés d’école et des parents privés d’emploi, l’offre était au rendez-vous.

Selon l’Unicef, les autorités philippines ont enregistré un bond de 260 % des signalements de contenus liés à des abus sur des enfants de mars à mai 2020, période de confinement strict dans le pays.

“Les tarifs vont de 10 à 60 euros, rapporte le commissaire Cotelle. Au Népal, par exemple, le salaire moyen n’est que de 150 euros…”

En France, le groupe “mineurs” de l’OCRVP, composé de 14 ­policiers, est chargé de piloter la traque de ces pédocriminels 2.0. Tracer les images quand il y en a. Pister l’argent. Échanger avec le FBI américain, la police australienne ou Europol. Et surtout infiltrer les forums pédophiles…

“On a affaire à une communauté qui s’entraide beaucoup, indique Ludivine Piron. Elle partage sur le darknet ou sur messageries cryptées informations et conseils : où poster une annonce, quel code utiliser.”

La notion de complicité minore le rôle de ces prédateurs

L’arsenal législatif visant à ­réprimer ces viols sur commande a été renforcé. “De manière significative“, estime la chancellerie. Ainsi, depuis la loi du 30 juillet 2020, il est possible de réprimer (10 ans d’emprisonnement et 150 000 euros d’amende) “le fait de faire à une personne des offres ou des promesses ou de lui proposer des dons, présents ou avantages quelconques afin qu’elle commette un viol, y compris hors du territoire national”, même si le crime n’est pas commis. Et si le viol est perpétré ou tenté, le commanditaire à l’étranger est désormais “passible de poursuites comme complicité du crime de viol (ou de tentative de viol), sans exigence d’une condamnation à l’étranger de l’auteur principal du viol ou de la tentative” ou d’une constatation de l’infraction principale de viol par une décision étrangère.

Ce nouvel arsenal est une satisfaction pour les associations de protection de l’enfance même si la notion de complicité minore encore trop à leurs yeux le rôle de ces prédateurs sexuels. Un avocat habitué à défendre des victimes de crimes sexuels ou les associations qui défendent leurs intérêts assènent en écho :

“Il n’est pas rare, dans des affaires criminelles, que le commanditaire d’un assassinat soit plus lourdement condamné que celui qui appuie sur la gâchette. Pourquoi en serait-il autrement pour un viol à distance? Celui qui paie doit prendre le maximum…”

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