Celon |Trois bébés tués en huit ans

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L’insondable geste d’une mère infanticide en série
Morgane L. a avoué le 14 mars le meurtre de ses trois nourrissons entre 2012 et 2020 aux âges de 6 mois, 7 mois et 3 mois. La psychologie de cette femme de 36 ans, au parcours cabossé, est au cœur de l’enquête.

Au bout de l’allée principale du cimetière de Celon, le marbre noir d’une pierre taillée en forme de cœur porte en médaillons les visages de trois bébés.

Celui de gauche représente une fillette aux joues rondes, rieuse et coiffée d’une casquette. Elle est décédée à l’âge de 6 mois, en 2012.

Le second, un garçon, est mort juste après son 7e mois, en 2015.

La troisième, pouponne en body blanc et bandeau assorti, avait 3 mois. Elle a disparu en 2020.

Chacun est la victime d’un meurtre. Leur mère, Morgane L., 36 ans, a avoué les avoir étouffés, évoquant des « pulsions » lors de sa garde à vue, le 14 mars. L’affaire, révélée la semaine dernière par la Nouvelle République, est hors norme. 

Pendant huit ans, le père des enfants, et mari de la meurtrière présumée, a tout ignoré de son insondable secret. Placé en garde à vue dans un premier temps, il a été mis hors de cause, et n’est pas mis en examen

« Un vrai soulagement pour elle d’avouer ces faits »

À Celon et les villages alentour, grappes de bâtisses traversées de départementales en lisière des étangs de la Brenne, plusieurs ont une pensée pour cet « homme très gentil », forcé de supporter l’insoutenable. Quelques-uns comparent son désarroi à la froideur que pouvait montrer Morgane L., décrite comme « détachée », « sans sentiments ».

Me Pascaline Courthes, l’avocate de Morgane L., en dresse un autre portrait. Elle a découvert en garde à vue une femme défaite. « Cela a été un vrai soulagement pour elle d’avouer ces faits, qu’elle regrette sincèrement. Il faut maintenant essayer de comprendre pourquoi ce passage à l’acte a eu lieu, insiste-t-elle. Les expertises psychologiques à venir y aideront. »

Pendant des années, les drames à répétition qui entouraient la famille L. ont été mis sur le compte d’une mauvaise santé supposée des nourrissons. On parlait de mort subite, d’anomalie génétique.

À chacun des drames, la mère, se trouvant à la maison, avait appelé le Samu pour signaler que son enfant ne respirait plus. Les décès sur le moment n’ont pas été considérés comme suspects – c’est l’un des mystères de l’affaire. Morgane a endossé le rôle de la mère endeuillée.

Le 10 septembre 2012, sur son fil Facebook, elle souhaite à sa fille tuée six mois plus tôt : « Joyeux anniversaire notre bébé d’amour ». Quatre ans plus tard, à propos de son deuxième enfant : « Aujourd’hui il serai encore parmi nous saurai été l’anniversaire de mon fils adoré » (sic). Puis c’est un tatouage, qu’elle donne à voir à ses amis. Il figure un ange endormi, entouré des initiales du couple et de leurs deux petits disparus.

Régulièrement, Morgane et son mari poussent la grille de fer forgé du cimetière. Une quantité de figurines d’animaux et de bibelots recouvrent la tombe des enfants, de ces souvenirs qu’on rapporte des séjours à la mer

A Celon, les L. affichent un quotidien tranquille et modeste, dans le pavillon qu’ils ont fait construire.

L’été, ils mettent le cap vers les plages de Saint-Jean-de-Monts, en Vendée. « Un couple anodin », dit ce trio de mères rencontrées devant l’école à l’heure de la sonnerie. « On n’a jamais eu de problème avec ces gens », abonde le maire, Alain Bossard.

C., un peu plus âgé que son épouse, la quarantaine, est employé d’une grande enseigne. Morgane, qui a suivi une scolarité dans un établissement adapté aux élèves en grandes difficultés, à Châteauroux, propose des heures de ménage chez les particuliers. Selon plusieurs proches, Solange, sa mère adoptive, n’est jamais loin et l’assiste en tout

Morgane a atterri bébé chez Solange et Jacques, un couple de retraités installés dans une solide maison de village, sur la route principale de Méobecq, à une demi-heure de Celon. La famille d’accueil héberge d’abord Morgane avec sa mère, fragile.

« Elle l’a fait tomber dans les escaliers, toute petite. À partir de là, raconte une membre de la famille, la mère est partie et Morgane est restée seule. »

Des années plus tard, une procédure d’adoption a été lancée.

Une fille au comportement hypersexualisé, très jeune

L’enfant côtoie d’autres mineurs placés de l’Aide sociale à l’enfance. Parmi eux, il y a Valérie (le prénom a été changé), adolescente de 13 ans et déjà mère d’un petit garçon. « Elle était méchante avec les plus jeunes, deux fois elle a pincé mon bébé tellement fort qu’il en avait le bras bleu », témoigne cette femme, en réprimant un sanglot. Depuis qu’elle a appris les meurtres, elle dort mal, « les souvenirs remontent »

Eva (le prénom a été changé), qui passait régulièrement les vacances dans la maison de Méobecq, a fréquenté Morgane jusqu’au décès de son deuxième bébé. Elle décrit une fille « pas méchante » mais « compliquée » et au comportement hypersexualisé, très jeune. « Je devais avoir 7 ans et elle entre 10 et 13 ans, elle me forçait à la toucher, assure Eva. Quand j’ai eu 20 ans, j’ai regardé pour porter plainte, puis j’ai laissé tomber. »

Autour de la vingtaine, Morgane est déjà en couple avec C.. Avec lui, « elle minaude, elle fait un peu l’enfant mais elle a l’air de n’avoir aucune émotion, jamais », affirme Alexis, un cousin, tiraillé par la culpabilité de n’avoir pas tiré à temps la sonnette d’alarme.

En 2012, les habitants viennent nombreux soutenir la famille lors des premières obsèques, horrifiés de ces deux mots qui sonnent comme une malédiction divine, « mort subite ».

L’hélicoptère, qui se pose en urgence à Celon en 2015 pour tenter — en vain — de réanimer le deuxième enfant chamboule encore les esprits. Mais en 2020, après le décès du troisième, le doute émerge

Un proche du père envoie un signalement à l’hôpital de Limoges, ouvrant la voie à une expertise des dossiers médicaux des enfants.

Celle-ci conclut à « des asphyxies mécaniques volontaires », a indiqué la procureure de Bourges, Céline Visiedo, citée par la Nouvelle République.

En avril 2022, une information judiciaire est ouverte, pour meurtre.

Une seconde expertise, menée en 2024, confirme les soupçons et mènera à l’arrestation de Morgane L., six mois plus tard.

L’affaire, encore lourde de questions en suspens, a été confiée à un juge d’instruction du pôle criminel du tribunal de Bourges.

L’avocat du père, contacté, n’a pas souhaité s’exprimer.

 

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