Amnésie traumatique | Témoignage d’Amélie*

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“Le jour où je me suis souvenu avoir été violée par mon frère”
amnésie traumatique
Amélie* a 32 ans. Durant son enfance, elle a été abusée sexuellement par l’un de ses grand-frères. Des souvenirs traumatiques profondément enfouis dans sa mémoire, qui lui sont revenus seulement des années plus tard, sous la forme de cauchemars.

“Les abus et agressions sexuelles ont débuté lorsque j’avais trois ans et ont duré jusqu’à mes huit ans.

Je ne sais pas s’il y en a eu avant, ni après : c’est tout ce dont je me souviens pour le moment. Je sais aussi qu’il s’agit d’un de mes frères, qui a 6 ans de plus que moi.

Je souffre d’amnésie traumatique.

En tous cas, c’est le terme que l’on m’a donné pour expliquer cette zone d’ombre dans ma mémoire. Je ne sais pas si le terme est juste, ni si toutes les expériences d’amnésie traumatique ressemblent à la mienne.

Ce que je sais en revanche, c’est que certains détails de mon enfance m’échappent encore aujourd’hui complètement.

Un cauchemar violent, devenu récurrent

Petite, j’ai longtemps été considérée comme une enfant compliquée : je “faisais des crises”, je claquais les portes, je criais beaucoup.

Mes proches considéraient que j’avais un besoin d’attention maladif.

En réalité, je vivais dans un mal-être, sans pour autant connaître la source de celui-ci.

J’ai fait ma première tentative de suicide vers l’âge de 8 ans, mais personne ne l’a vraiment su.

À l’adolescence, ce flot d’émotions négatives a perduré.

Une nuit, lorsque j’avais une quinzaine d’années, j’ai rêvé que mon père abusait de moi.

Un cauchemar terrifiant et violent, qui est devenu récurrent, durant de très nombreuses années. Et pourtant, ce n’est pas mon père qui m’a violée.

Je me souviens par ailleurs de cette chambre, des mensonges qu’il me racontait pour me faire venir.

Je suis la seule fille d’une fratrie de quatre. J’ai donc trois frères ainés et l’un d’eux est mon agresseur.

Parfois, je me demande encore comment tout cela a pu arriver.

Mes souvenirs sont toujours très confus. Je me souviens toutefois que j’adorais mon frère. Qu’il était très gentil avec moi, par cycle.

Je vivais pour ces moments-là. Et puis parfois, il devenait violent et m’agressait sexuellement dans sa chambre.

Je me souviens de cette chambre, des mensonges qu’il me racontait pour me faire venir.

Je me rappelle aussi de certaines sensations, du goût que j’avais dans la bouche, de la lumière de sa lampe de chevet qui m’aveuglait les yeux…

Certains souvenirs sont plus précis que d’autres : je me vois un jour entrer dans la chambre, puis en sortir. Par contre, impossible pour moi de me remémorer avec exactitude ce qu’il s’est passé derrière cette porte.

Je pense que ce jour-là, c’est allé jusqu’à la pénétration, mais mon cerveau bloque complètement.

Mémoire brouillée

Si le rêve de mes 15 ans a été le point de départ de ma mémoire retrouvée, je n’ai pas recouvré mes souvenirs en un jour. Je n’ai pas non plus vécu une révélation en me réveillant.

C’est une sensation étrange en réalité : c’est comme si je le savais depuis toujours mais qu’un nuage brouillait l’accès à ma mémoire.

J’ai donc commencé à me souvenir, mais je n’étais pas prête à accepter la gravité de l’acte.

Quelque part, c’est comme si je m’étais infligé cette amnésie traumatique, car je ne voulais pas me confronter à ces souvenirs très durs et plus que tout, je ne voulais pas en vouloir à mon frère.

C’est difficile de me souvenir de mes pensées d’enfant. Plusieurs choses se mêlent.

D’abord, j’avais peur que mon frère se fasse punir. Ensuite, j’avais peur moi-même d’être punie à mon tour.

J’ai été élevée dans une famille très croyante et on nous a vite inculqué que le sexe était sale.

De fait, je me sentais donc coupable d’avoir fait quelque chose de répréhensible. Je me sentais aussi responsable, puisque je ne me suis jamais débattue et que je n’ai jamais dit “non”.

Plus tard, je me disais aussi que ce n’est pas assez grave, pas assez traumatisant puisque quelque part, je ne m’en souvenais pas.

Le besoin d’être entendue 

Cette idée s’est renforcée tout au long de ma vie, jusqu’à très récemment en réalité. Certainement parce que le peu de personnes auxquelles je me suis confiée, ont balayé mon récit d’un revers de main.

Durant plus de 15 ans, j’ai ruminé oscillant entre un chagrin immense, une douleur sourde et la culpabilité qui pesait lourd sur mes épaules.

Pour mes amies de l’adolescence, j’étais une affabulatrice qui voulait qu’on la regarde.

Et pour la première psychologue que j’ai vue vers 15-16 ans, c’était un événement commun dans les fratries et qui ne devait pas être vécu comme quelque chose de traumatique.

Je suis restée incrédule. Ces différents discours n’ont fait que renforcer ma détresse et c’est à ce moment-là que les scarifications et les tentatives de suicide se sont intensifiées.  

J’ai ensuite rencontré un homme, et ma situation ne s’est clairement pas arrangée.

Il avait des côtés pervers, et il arrivait parfois qu’il se moque de mon traumatisme et du peu de souvenirs que j’avais.

Le fait de ne pas être entendue, écoutée, a entretenu le flou dans ma mémoire.

Durant plus de 15 ans, j’ai ruminé oscillant entre un chagrin immense, une douleur sourde et la culpabilité qui pesait lourd sur mes épaules.

Sur la voie de la guérison

En 2019, j’ai finalement rompu avec cet homme toxique qui partageait ma vie depuis mes vingt ans.

Et j’ai rencontré quelqu’un d’autre, qui a été un événement déclencheur dans mon processus de guérison.

Lui m’a enfin écoutée, pour la première fois et cela m’a donné le courage nécessaire pour entreprendre un travail thérapeutique et psychologique.

J’ai enfin pu me sentir “victime”, sans culpabiliser.

J’ai accepté aussi de ne plus me souvenir de tout. Et je me suis enfin donné le droit de guérir.

J’ai arrêté de faire ce rêve terrible qui m’avait fait retrouver la mémoire, du moins en partie.

Grâce à mon partenaire, j’ai aussi pu me confier à l’un de mes frères et à ma mère.

Ils ont tous les deux écouté, et peut-être même compris, les racines de mon mal-être.

Le fait de pouvoir en parler à ma mère m’a aussi libérée d’un poids : désormais, c’est elle qui porte la culpabilité de ne pas avoir su me protéger. Je crois que je lui en ai longtemps voulu d’ailleurs.

Depuis que j’ai commencé la psychanalyse, puis la psychothérapie ensuite, certains souvenirs se sont précisés.

Par exemple, je sais que mon père n’a jamais abusé de moi et vraisemblablement, c’est son indifférence émotionnelle à mon égard qui a fait que j’ai mélangé certains ressentis.

D’autres épisodes resteront peut-être toujours inatteignables.

Concernant mon frère enfin, celui qui m’a agressée donc, je ne suis pas prête à lui en parler. Je le vois toujours. J’ai d’une certaine manière dissocié la personne qui m’a violée, de ce frère avec qui j’ai grandi, bien des années après ces agressions.

Et je ne suis pas prête à faire coïncider ces deux images.

Surtout, je n’ai pas envie de m’investir pour le confronter, l’aider, le questionner.

La seule chose qui m’inquiète en réalité, c’est de savoir comment je réagirais si j’avais une fille un jour.

Mais pour le moment, tout ce qui compte, c’est ma guérison.

Muriel Salmona, la psy qui se bat pour les victimes d’amnésie traumatique

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