FRANCE | Témoignages sur la double peine des victimes d’inceste

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Ne pas montrer que la famille est malsaine
Visuel inceste et violences sexuelles contre les enfants - BFMTV - Michaël Mitz
“Vous voulez lui bousiller sa vie?” – la double peine des victimes d’inceste, écartées de leur famille après avoir pris la parole

Gwendoline J. n’a plus le moindre contact avec sa famille depuis des mois.

La jeune femme de 27 ans, mère d’un petit garçon de huit ans, se trouve complètement isolée du reste de la fratrie depuis qu’elle a osé dire que son frère adolescent avait abusé sexuellement de son fils sous son toit pendant des années.

“Je suis devenue la pestiférée, le mouton noir de la famille parce que j’ai parlé”, dénonce cette mère de famille, qui vit un enfer depuis que son fils Alessandro lui a raconté avoir été victime de viols et d’agressions sexuelles répétées de la part de son oncle, que la famille hébergeait temporairement, et avec qui il partageait la même chambre.

Des faits survenus à Colmar (Haut-Rhin) jusqu’à 2020 selon elle, alors que l’enfant avait entre 2 et 4 ans.

Le prévenu, âgé de 20 ans aujourd’hui, a été mis en examen et placé sous contrôle judiciaire dans l’attente du procès.

L’enfant, qui souffre de gros problèmes de comportement liés à son traumatisme, a fait une tentative de suicide en tentant de mettre feu au matelas de son lit en décembre dernier.

Il fait l’objet d’un suivi psychiatrique rapproché, mais il a aujourd’hui beaucoup de mal à se sentir en sécurité.

“Tout le monde savait depuis des décennies”

Le suspect, lui, est soumis à une mesure d’éloignement vis-à-vis du petit garçon, mais il continue de nier les faits.

En attendant le procès, il est hébergé chez des oncles et tantes, une partie de la famille qui reste convaincue de son innocence.

Ces derniers décrédibilisent en bloc la version du petit Alessandro, tout en reprochant à ses parents de “chercher les problèmes” en judiciarisant cette affaire d’inceste.

“‘Vous n’en avez pas marre?’, ‘Vous voulez lui bousiller sa vie?’”, leur reproche-t-on ainsi au sein du clan familial.

“Moi je veux juste protéger mon fils et que justice soit faite mais à leurs yeux c’est moi l’élément perturbateur. Ce ne sont pas les faits qui les gênent mais plutôt que moi j’en parle à haute voix”, déplore Gwendoline, furieuse.

Pendant ce temps, les parents du petit Alessandro ont été complètement mis à l’écart du reste de la famille.

“Je ne comprends pas comment on peut tolérer ça, et protéger quelqu’un comme ça”, fustige Gwendoline.

“On est seuls face aux oncles, aux tantes, aux cousins qui nous accusent de mentir, qui le décrivent comme ‘un ange’, et qui continuent d’accueillir leurs petits-enfants en bas âge chez eux, sous le même toit que lui.

Au cours de l’instruction judiciaire, Gwendoline a par ailleurs découvert que son propre père – décédé depuis – avait été condamné plusieurs fois pour des abus sexuels sur mineurs, notamment sur ce frère aujourd’hui accusé des mêmes faits.

“Comment peuvent-ils faire comme si de rien n’était?”, s’interroge-t-elle aujourd’hui.

“Ça n’a pas l’air de les déranger plus que ça. Tout le monde savait depuis des décennies pour mon père mais tout le monde s’est tu. C’est des choses qu’on fait entre nous mais dont on ne parle pas”.

“La famille, nucléaire ou élargie, est le premier espace où s’exercent les violences sexuelles car c’est un lieu propice au secret”, rappelle le médecin psychiatre Hugo Baup, qui exerce au centre hospitalier de Périgueux (Périgord).

“Ce qui se fait derrière les murs, une fois la porte fermée, n’est pas censé fuiter”.

“La personne qui parle menace l’équilibre de la famille”

“Le secret lié au tabou, les conflits de loyauté et le sentiment de culpabilité sont autant d’éléments qui rendent les abus incestueux difficiles à déceler et à faire sortir du cercle de la famille”, souligne le psychiatre, auteur d’un “guide pratique de la santé mentale”.

Ainsi lorsqu’une personne ose prendre la parole, “il peut y avoir une réaction de rejet parce qu’elle va être perçue comme celle qui va détruire l’équilibre et l’image de la famille: ça fracture le groupe entre ceux qui croient la victime et les autres”.

En somme “parler, c’est prendre le risque de perdre sa famille”, résume-t-il, “et c’est pourquoi beaucoup de victimes ont encore du mal à aller porter plainte”.

Parfois c’est plus simple de ne pas douter d’un agresseur, surtout s’il se trouve dans une position de pouvoir ou d’autorité au sein de la famille, à l’instar d’un patriarche installé depuis des décennies et dont personne ne doute, ils peuvent faire croire ce qu’ils veulent au reste de la famille, nier voire retourner la situation.

“C’est parole contre parole”.

“On m’a fait passer pour une menteuse”

Selena B., elle, a été victime d’agressions sexuelles et de viols de la part de son frère aîné (avec lequel elle a huit ans d’écart) pendant toute son enfance à Lyon, dès l’age de 3 ans.

Mais sous la pression de sa mère, la jeune femme aujourd’hui âgée de 28 ans a préféré se murer dans le silence pendant des années par peur de briser l’harmonie familiale.

En 2019, elle lui révèle ce qu’elle a subi, et lui indique qu’elle est allée porter plainte contre lui, mais la réaction de sa mère n’est alors pas celle qu’elle attendait.

“Sur le moment elle a pleuré, elle a dit qu’elle me soutenait mais quand j’ai parlé de porter plainte, elle a littéralement pété un câble”, se souvient la jeune victime.

Sa mère, outrée, l’en dissuade fermement, lui fait du chantage au suicide et elle monte sur pied une histoire pour faire croire aux enquêteurs qu’elle aurait menti, et protéger son frère, aussi agresseur sexuel.

Face aux autorités, toute la famille répète sagement la version montée de toute pièce par la mère de famille, y compris la jeune Selena qui s’y adonne à contre-coeur.

L’affaire est ainsi classée sans suite quelques mois plus tard, faute de preuve suffisante.

“C’était horrible”, se rappelle-t-elle. “On m’a fait passer pour une menteuse. Tous faisaient croire que j’étais une gamine perturbée qui avait besoin d’attention et qui était capable de toutes les calomnies pour arriver à mes fins”.

Bien que Selena continue de souffrir de problèmes de santé mentale liés à ses agressions, la vie reprend son cours, même si elle découvre en 2021 ne pas être la seule victime.

Sa belle-soeur, et femme de son agresseur, lui révèle subir à son tour des violences et viols conjugaux.

Malgré ça, la situation reste au statu quo quelques années, jusqu’au jour de janvier 2024 où son épouse le surprend en flagrant délit de viol sur sa fille de 13 ans.

Deux jours plus tard, leur autre fille de 10 ans révélera être également victime d’abus sexuels de la part de son père.

Selena se constitue partie civile dans cette affaire.

Avec le recul, Selena regrette d’avoir laissé sa mère la forcer à retirer sa plainte pour protéger son frère.

“J’ai beaucoup de remords parce que je me dis que j’avais les moyens de l’arrêter et je ne l’ai pas fait”, exprime la jeune femme.

Aujourd’hui, elle ne cache pas son “écoeurement” à l’égard de sa mère, qui est toujours en contact avec son fils condamné, via le parloir ou les appels téléphoniques.

“Ne pas montrer que la famille est malsaine”

La Lyonnaise, qui balaie formellement l’idée d’avoir des enfants un jour, estime que les liens familiaux sont définitivement brisés.

“Jusqu’à peu ma mère me reprochait encore d’avoir ‘foutu la merde’, elle répétait qu’on aurait dû la laisser elle gérer. Mais non, je suis complètement contre l’idée de fermer sa bouche pour ne pas montrer que la famille est malsaine. Pour moi si la famille est malsaine, on s’en fout de ce que pensent les gens: on fait en sorte de la soigner et c’est tout”, affirme Selena.

L’homme, incarcéré à la maison d’arrêt de Grasse, a été condamné à 15 ans de prison ferme sans possibilité de remise de peine à Lyon en février dernier.

Il sera jugé pour les viols de ses filles en octobre prochain par la cour d’assises de Nice.

Mais les familles se déchirent parfois de façon plus insidieuse sur la question des abus incestueux, sans éclats de voix ni condamnation en justice.

La communication s’est progressivement rompue entre Adèle* et sa famille, à partir du moment où elle a commencé à développer des troubles du comportement alimentaire (TCA) en réaction aux viols que lui faisait subir son père depuis toute petite.

“J’ai été violée par mon père dès mes 5 ans au domicile familial et la famille a commencé à avoir des problèmes de communication à partir du moment où j’ai commencé à ne plus manger, vers mes 11 ans. Il y a eu une situation bizarre dès que j’ai commencé à avoir des symptômes de mes traumas”, raconte la jeune femme de 22 ans, originaire de Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine).

“Ça a détruit la famille”

Sa mère, son frère et sa soeur ont appris les faits lors de son dépôt de plainte en 2023.

S’ils l’ont soutenue lors de la procédure judiciaire (qui a malgré tout été classée sans suite l’an dernier), un tabou et une gêne sont venus s’immiscer entre eux à ce sujet, au point de peser dans leurs liens encore aujourd’hui.

Aujourd’hui encore, ils vivent sous le même toit mais leur relation est tendue et superficielle car Adèle soupçonne sa mère d’avoir toujours été au courant de ses abus.

“On a du mal à entrer en communication car j’ai l’impression que ma mère n’a jamais cherché à savoir, à creuser. Elle dit qu’elle se doutait mais qu’elle ne pouvait pas y croire, mais une part de moi pense qu’elle savait car petite je me souviens lui en avoir parlé avec mes mots d’enfant”.

“L’audition de tous les membres de la famille, ça a choqué tout le monde. Ça a détruit la famille”, résume-t-elle.

“C’est compliqué entre nous tous, la relation est biaisée, on n’est pas à l’aise”, lance l’étudiante en psychologie, qui souffre encore aujourd’hui de dépression et de TCA.

La jeune femme, qui a entamé un suivi psychiatrique, tente désormais de se reconstruire sans l’aide de ses proches.

À ce jour, Adèle et son père ne sont plus du tout en contact, et elle aimerait quitter le domicile familial pour s’éloigner du lieu où ont eu lieu les faits.

“J’ai envie de prendre de la distance avec ce reste de ‘cette famille’. C’est trop dur pour moi d’entretenir ces liens, on vit tous chacun de notre côté, honnêtement on galère un peu tous. La communication on y arrive pas”.

“Je pense qu’on devrait tous aller en thérapie mais malheureusement, il n’y a que moi qui y vais aujourd’hui”.

*L’interlocutrice a préféré témoigner sous couvert d’anonymat, pour des raisons personnelles. Son prénom a été modifié.

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