Italie | Des “Safaris humains” pendant le siège de Sarajevo

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Le tarif pour planter une balle dans le corps d’un enfant était plus élevé
Des hommes aisés payaient pour tuer des enfants, les touristes des «safaris» du siège de Sarajevo devant la justice italienne

La stratégie visait à détruire des familles entières en ciblant les enfants ou les «plus belles femmes» des groupes de civils.

Le parquet de Milan a ouvert une enquête sur les «snipers du week-end», des personnes qui auraient payé pour tuer des civils lors du siège de Sarajevo dans les années 1990.

Des Italiens et des personnes d’autres nationalités auraient participé, lors du siège de la ville dans les années 1990, à des «safaris humains».

Au moins cinq d’entre eux font l’objet d’une enquête à Milan pour avoir payé l’équivalent de dizaines de milliers d’euros afin de tirer sur des civils depuis les collines de Sarajevo

Le temps rend l’enquête difficile, les faits remontant à plus de trois décennies.

Mais un témoin clé pourrait faire avancer le dossier.

Le tarif pour planter une balle dans le corps d’un enfant était plus élevé

Ils partaient le vendredi de Turin, de Milan ou encore de la Vénétie.

Ils se retrouvaient à Trieste, à la frontière italienne de l’actuelle Slovénie, où ils embarquaient dans un avion en direction de Belgrade.

Par hélicoptère ou par véhicule, ils s’approchaient ensuite au plus près de la guerre.

Là, depuis les collines dominant Sarajevo, ils payaient l’équivalent de dizaines de milliers d’euros pour tirer sur des civils.

Le tarif pour planter une balle dans le corps d’un enfant était plus élevé.

Près de trente ans plus tard, au moins cinq hommes, des «snipers du week-end» comme les appelle la presse italienne, sont au centre d’une enquête du parquet de Milan.

La justice soupçonne des Italiens et des personnes d’autres nationalités d’avoir participé lors du siège de l’actuelle capitale de la Bosnie-Herzégovine dans les années 1990, à des «safaris» humains, pour reprendre le titre du documentaire de 2022 du réalisateur slovène Miran Zupanic, Sarajevo Safari.

«Riche, influent, passionné de chasse et psychopathe»

«C’est une histoire absolument choquante, qui n’a pas de précédent», s’indigne Chantal Meloni, professeure de droit pénal à l’Université de Milan.

«Il ne s’agit pas de mercenaires engagés dans un conflit, qui s’enrôlent volontairement dans des groupes armés ou terroristes, poursuit-elle.

Ces personnes ont payé des sommes apparemment très élevées pour avoir le privilège, de leur point de vue, de tuer des êtres humains.»

L’affaire, que la magistrature italienne traite avec l’accusation d’«homicides multiples aggravés par la cruauté et des motifs abjects», n’a pour l’heure aucun suspect mis en examen.

Mais le procureur milanais Alessandro Gobbis devrait entendre les premiers témoins, selon les médias italiens.

L’affaire de ces voyages de la mort était déjà connue, comme en témoigne le documentaire de 2022 Sarajevo Safari.

Mais elle est portée à l’attention des magistrats grâce au travail de l’écrivain Ezio Gavazzeni.

Bouleversé par le film de Miran Zupanic, il a déposé un signalement au parquet de Milan.

Il a rassemblé des témoignages, dont celui d’un ancien officier des services bosniaques, Edin Subasic, affirmant que des Italiens partaient de Trieste pour rejoindre des positions serbes, moyennant finance.

Ezio Gavazzeni décrit par exemple un homme de Trieste, «riche, influent, passionné de chasse et psychopathe», accompagné de complices venus du nord de l’Italie.

Certains auraient même dissimulé leur voyage sous le couvert de convois humanitaires.

«J’ai recueilli les preuves pour dénoncer la banalité du mal», confiait mardi l’écrivain à La Repubblica.

Il dessine le profil de ces touristes de la mort.

Il s’agit de «chasseurs passionnés qui ont déjà essayé tous les genres de safaris classiques et légaux, mais leur besoin d’adrénaline les pousse à rechercher aussi une tête humaine comme trophée.»

Un pompier américain comme témoin clé

Toujours selon La Repubblica, les services secrets italiens étaient par ailleurs informés de cette affaire dès le début de 1994.

Le Sismi, le service pour les informations et la sécurité militaire, aurait été alerté par son homologue bosniaque que des ressortissants italiens payaient pour tirer sur des civils.

«Nous avons découvert que les safaris partent de Trieste. Nous les avons interrompus», répond Rome quelques semaines plus tard.

L’affaire en serait restée là.

Aujourd’hui, les enquêteurs veulent retrouver ces Italiens qui auraient opéré en dehors des frontières de la botte.

«La loi pénale italienne s’applique à tout citoyen italien ayant commis un crime à l’étranger», assure la professeure Chantal Meloni.

«Faute de législations spécifiques pour les crimes contre l’humanité, les magistrats devront recourir aux incriminations ordinaires d’homicide aggravé», poursuit celle qui travaille aussi auprès de victimes entendues par la Cour pénale internationale, basée à La Haye.

Les éventuels condamnés risquent la prison à vie mais il manquerait «l’élément contextuel d’une attaque étendue ou systématique contre une population civile, regrette encore Chantal Meloni.

C’est ce qui confère leur gravité à ces crimes, dans la mesure où il s’agit de crimes généralement liés à des politiques d’Etat, à un plan d’ensemble.

Ce ne sont pas des crimes isolés.

La professeure se bat donc pour inscrire les crimes contre l’humanité dans le Code pénal italien.

Le temps rend aujourd’hui l’enquête difficile, les faits remontant à plus de trois décennies.

Un témoin clé, un pompier américain, pourrait toutefois faire avancer le dossier.

Il avait été entendu en 2007 par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie.

Le quotidien Avvenire en a publié un extrait le 12 novembre.

L’homme avait assuré avoir vu à Sarajevo «des tireurs étrangers, conduits par des locaux», qu’il appelait des «touristes snipers».

Il ne les a jamais vus effectivement tirer mais il les avait observés se déplacer avec des armes de chasse «plus adaptées au tir au sanglier en Forêt-Noire qu’à une guerre urbaine».

Le pompier a raconté aussi la logique effroyable de ces tirs: viser l’enfant, ou la femme la plus belle d’un groupe, afin de «détruire la famille entière».

Les procureurs milanais espèrent désormais retracer les identités de ces «chasseurs» et rouvrir un des chapitres les plus atroces du siège de Sarajevo.

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