Paris | Procès du génocide des Yézidis : Sabri Essid condamné à la perpétuité

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Pour la première fois, la justice française se penche sur le génocide des yézidis
La cour d’assises de Paris a examiné, lundi 16 et mardi 17 mars, l’abjecte réalité de l’asservissement d’un peuple au nom de la religion : meurtres de masse, ventes d’enfants, viols de petites filles…

Rarement un procès terroriste avait été aussi loin dans le dévoilement de l’ignominie djihadiste.

« A vendre, enfant de 5 ans, docile et calme » au procès du génocide des yézidis, plongée dans les ténèbres de l’EI

Au fil des procès terroristes qui se sont multipliés ces dernières années devant la cour d’assises de Paris, on pensait avoir tout vu, tout entendu, des atrocités perpétrées par l’organisation Etat islamique (EI). On avait tort.

La justice française n’avait jusqu’ici traité que la partie émergée de l’entreprise de terreur mise en place par le groupe terroriste, celle des attentats perpétrés sur le territoire national.

Le procès des otages français détenus et torturés en Syrie, qui s’est conclu, le 21 mars 2025, par la condamnation à la perpétuité de Mehdi Nemmouche, avait ouvert une première fenêtre, sidérante, sur la réalité des exactions commises par l’EI dans son pseudo-califat irako-syrien.

Le procès du djihadiste français Sabri Essid, jugé par défaut à Paris, depuis le lundi 16 mars, pour sa participation au génocide des yézidis, plonge plus profondément encore au cœur des ténèbres de l’organisation.

Le procès avait commencé depuis quelques heures, un enquêteur de la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) était en train d’expliquer comment l’EI avait mis en place un vaste plan d’éradication de cette minorité religieuse, fondé sur le meurtre ou la conversion forcée des hommes et des garçons pubères et l’esclavage des femmes, des filles et des plus jeunes enfants, quand le président de la cour, Marc Sommerer, a choisi de l’interrompre pour procéder à la lecture d’un document.

Cette pièce restitue des conversations extraites d’un groupe Telegram comptant 51 participants et baptisé « marché réservé aux soldats du califat ».

Le premier échange s’ouvre par la photo d’un petit garçon yézidi âgé d’environ 6 ans, publiée par un certain Abou Asmae :

« Enfant à vendre. Tarif le plus élevé, écrit-il.»

– Tu vends l’enfant à 150 dollars [environ 130 euros] ?, répond un autre djihadiste.
– Qu’Allah te rétribue, attends qu’on voi[e] le prix stable, lui répond le vendeur avant de relancer : Quelqu’un veut donner plus ?

Entre décembre 2015 et septembre 2016, ce type d’annonce ou de conversation s’est répandu dans ce groupe de discussion :

« A vendre, enfant de 5 ans, docile et calme » ; « Femme esclave, âge 20 ans, enfant : néant » ; « Esclave âgée de 10 ans, prix 7 000, photo disponible sur contact privé » ; « Recherche enfant de 7 à 10 ans » ; « Y a-t-il un adolescent à vendre ? » ; « Jeune esclave de 10 ans environ, vierge, parle arabe, qui veut me proposer un prix ? » ; « Poils pubiens ayant commencé à pousser, très jolie », etc.

En quelques phrases, la réalité de l’asservissement infligé à un peuple telle qu’elle a été vécue par les tortionnaires se révélait dans son obscène monstruosité.

L’agent de la DGSI avait déjà raconté le massacre des monts Sinjar, point de départ du génocide des yézidis, qui a fait plusieurs milliers de morts en août 2014 ; on avait vu cette vidéo de propagande montrant des combattants exécuter par balle des hommes et des garçons allongés dans une fosse commune, et cette autre sur laquelle des prisonniers terrorisés étaient contraints de se convertir à l’islam.

Ce qu’on n’avait pas vu venir, c’est la façon dont cette entreprise de déshumanisation à grande échelle, orchestrée par la hiérarchie de l’EI, avait désinhibé les plus bas instincts de ses troupes venues de tous les continents, encouragé les viols d’enfants, la réification d’un peuple réduit au rang de marchandise.

Un avilissement absolu, pensé au nom du Coran et de la charia, assumé et théorisé par l’organisation terroriste.

Rarement un procès avait été aussi loin dans le dévoilement de l’ignominie djihadiste.

Crimes « religieusement acceptables »

Ces échanges sur Telegram ont été fournis à la justice par un homme, Bahzad Farhan, un yézidi irakien qui a fondé une ONG, Kinyat, afin de documenter le génocide de son peuple.

Pour « comprendre le mécanisme » mis en place par l’EI pour la vente des esclaves, a-t-il expliqué, mardi, à la barre, il a infiltré trois groupes de discussion Telegram.

« Toutes les filles de plus de 10 ans et les garçons de plus de 12 ans étaient arrachés à leur mère, les filles pour devenir des objets sexuels, les garçons des combattants », a-t-il résumé.

« Les petites filles étaient les plus chères, entre 9 000 et 14 000 dollars, un prix élevé, car en lien avec l’agression sexuelle qui les attendait. Des filles de 9 ans étaient souvent considérées comme aptes aux relations sexuelles. Entre 6 et 7 ans, elles valaient environ 4 000 dollars, car certains revendeurs préféraient les garder quelques années chez eux jusqu’à ce qu’elles soient aptes sexuellement pour les revendre plus cher sur Telegram »

, a-t-il développé, faisant écho à un document projeté la veille, établissant une liste de prix des « marchandises », selon les tranches d’âge.

« On est donc dans une logique idéologique, mais aussi commerciale et de spéculation ? On investit dans une petite fille qui va prendre de la valeur sexuellement ? »

, tente de comprendre le président.

« Tout à fait, un objet sexuel. Mais ils se basent sur des textes religieux »

, explique le témoin, citant en guise d’exemple un texte remontant à l’époque du Prophète, dans lequel un homme avait échangé une sabaya, une esclave sexuelle, contre une paire de chaussures.

Dans un des groupes Telegram, un djihadiste avait écrit :

« Quelqu’un veut m’échanger une sabaya contre une paire d’Adidas ? »

Un autre lui avait répondu :

« Quelle pointure ? »

Un manuel, publié à l’automne 2014 par un comité de savants religieux de l’EI, sous forme de 32 questions-réponses, illustre à quel point l’organisation avait rationalisé ces crimes pour les rendre « religieusement acceptables », selon la formule de Bahzad Farhan.

« Peut-on chevaucher la captive immédiatement dès qu’on la possède ? Si elle est vierge, l’homme peut la chevaucher immédiatement dès qu’il en est maître. Si elle n’est pas vierge, il faut auparavant s’assurer que la matrice est vide » ;

« Est-il possible de chevaucher l’esclave impubère ? Il est possible de chevaucher l’esclave impubère si elle est anatomiquement valable. Si elle n’est pas valable, il peut se contenter de jouir d’elle sans la chevaucher » ;

« Est-il permis de frapper son esclave ? Il est permis de frapper son esclave [sauf si cela] provoque une fracture », etc.

L’EI voyait « d’un bon œil » l’exploitation sexuelle des esclaves pour plusieurs raisons, a expliqué l’agent de la DGSI.

Elle permettait de casser la descendance des yézidis – un yézidi doit avoir deux parents issus de la communauté –, d’assurer la pérennité démographique du « califat », de motiver les candidats désireux de rejoindre ses rangs et, sur un plan religieux, d’éviter aux hommes d’être « assiégés par la tentation du péché » que constituerait l’adultère, puisque le viol qu’ils commettaient était « licite ».

Cette surenchère de règles, cautionnées par les textes, s’est inévitablement accompagnée d’une immense « hypocrisie », poursuit l’enquêteur de la DGSI.

Des esclaves étaient parfois vendues pour quelques heures, violées, puis revendues.

Et ce sentiment de « pleine propriété » sur des êtres chosifiés a donné lieu à un déchaînement de cruauté à peine imaginable :

« Certains djihadistes menaçaient de tuer les enfants esclaves si leur mère se refusait à eux. En 2016, 19 femmes yézidies ont été transportées dans une cage et brûlées vives à Mossoul, parce qu’elles avaient résisté à leur tortionnaire. »

« On peut parler de déshumanisation totale »

, a lâché, lundi, à la barre, l’enquêtrice de l’Office central pour la répression des violences aux personnes, qui a recueilli les témoignages des victimes de Sabri Essid.

L’une d’elles a été violée devant sa petite fille. La fille d’une autre, âgée de 10 ans, a été violée par un émir saoudien pendant près d’un an, avant de parvenir à s’enfuir.

« Malgré ma longue carrière au contact de victimes d’agressions sexuelles, je n’avais jamais vu ça, a tenu à préciser l’enquêtrice, encore ébranlée par ces auditions. Jamais je n’avais été soumise à tant d’atrocités. »

Après les ténèbres, un rai de lumière. Grâce au réseau qu’il avait mis en place, Bahzad Farhan a réussi à libérer 56 esclaves. Une goutte d’eau sur les quelque 6 000 yézidis réduits en esclavage par l’EI, dont 2 000 sont toujours portés disparus.

Source : Le Monde  – Telegram : Protection de l’Enfance 1 – 2 – 3

Au procès du génocide des yézidis, Sabri Essid, le « monstre » conjugal devenu propriétaire d’esclaves

L’ex-épouse de l’accusé a raconté, mercredi, l’homme qu’il avait été avant le djihad. Elle est la première femme à avoir subi, en France, sa violence et sa perversion. Mais c’est en Syrie que le terroriste a trouvé l’environnement idéal pour exprimer pleinement sa volonté de domination.

Sabri Essid n’a pas attendu d’être en Syrie pour considérer les femmes et les enfants comme des objets. Sa volonté de domination, sa violence, sa perversion s’étaient exprimées bien avant qu’il ne rejoigne les rangs de l’organisation Etat islamique (EI).

Ce djihadiste français est jugé par défaut, depuis lundi 16 mars, pour « génocide » et « crimes contre l’humanité » à l’encontre du peuple yézidi, pour avoir acheté et violé plusieurs esclaves sexuelles dans le cadre du vaste plan d’éradication de cette minorité religieuse mis en place par le groupe terroriste.

Mais Sabri Essid a eu une vie avant le djihad, qui apporte un éclairage édifiant sur le tortionnaire qu’il est devenu. Cette vie, c’est son ex-épouse, Samia (le prénom a été modifié), qui l’a racontée, mercredi 18 mars, devant la cour d’assises de Paris.

Dès qu’elle est apparue à l’écran, on a compris que cette mère de 39 ans au visage torturé, qui déposait par visioconférence depuis une maison d’arrêt de l’est de la France où elle est détenue dans l’attente de son procès pour son séjour en Syrie, était une femme détruite. Et que l’agent de sa destruction était Sabri Essid.

Originaire de la région toulousaine, Samia a eu un premier enfant, Ryan, à l’âge de 15 ans. Neuf ans plus tard, après autant d’années d’errance, son frère la propose en mariage à un de ses amis pour la « remettre sur le droit chemin ».

Cet inconnu, c’est Sabri Essid, le beau-frère par alliance de Mohammed Merah, l’auteur des attentats de Toulouse et Montauban de mars 2012. Elle l’épouse religieusement une semaine après l’avoir rencontré, en janvier 2012.

Imbibé de rigorisme religieux, son mari lui impose aussitôt un contrôle coercitif total :

« Je n’avais plus le droit d’avoir des amis, de regarder la télé, d’écouter de la musique. Je ne pouvais sortir que pour mes rendez-vous de santé ou pour faire les courses. »

Deux ans avant la proclamation du pseudo-califat de l’EI en 2014, Samia, séquestrée, gantée et voilée de la tête aux pieds, est déjà soumise, à Toulouse, aux règles qui seront bientôt en vigueur à Rakka, capitale syrienne du proto-Etat djihadiste.

Comme il l’a fait avec chacune des femmes qui ont croisé sa route, celle qu’il a épousée, battue et voilée en France, puis les esclaves qu’il a achetées, battues et violées en Syrie, le djihadiste invoque la « sunna », la voie du Prophète, pour justifier sa volonté de contrôle.

Chaque contrainte, chaque abus trouve selon lui sa source dans les textes anciens : les femmes sont ses propriétés.

Samia accouche de jumelles en décembre 2012. Trois mois plus tard, elle tombe de nouveau enceinte. Elle n’est plus qu’un ventre, sur lequel Sabri Essid cogne quand l’envie lui prend. Et plus elle a d’enfants, plus il cogne.

Un mois à peine après la naissance de leur dernier, il s’envole, seul, pour la Syrie, où Samia finira par le rejoindre avec ses quatre enfants, dupée, selon elle, par ses mensonges.

Sur le territoire de l’EI, elle découvre bien vite que le contrôle coercitif imposé par son mari fait désormais loi. Son enfer conjugal est devenu celui d’un pays tout entier. Sabri Essid a trouvé l’environnement idéal pour laisser libre cours à sa volonté de domination. Il rejoint les services de sécurité, torture et exécute des prisonniers.

« Vous avez entendu parler du système d’esclavage des yézidis ?

, demande à la témoin le président, Marc Sommerer.

— Je savais qu’ils avaient tué des hommes et capturé des femmes et des enfants pour les réduire en esclavage. Ils se justifiaient avec des haddith [traditions prophétiques] disant que tel ou tel compagnon du prophète avait eu des esclaves.

Vous saviez que votre mari avait acheté des femmes et leurs enfants ?

— Je ne voulais pas y croire. Je savais qu’il aimait tuer et torturer, mais je l’imaginais pas inhumain à ce point. Jusqu’à ce que je lise le témoignage de ces femmes. Et là, vous vous dites que vous avez fait des enfants avec un monstre…

Sabri Essid séquestrait ses esclaves sexuelles dans une autre ville, loin du domicile familial, où il partait parfois plusieurs jours les violer. Et quand il rentrait, les viols se poursuivaient avec son épouse :

« Je n’avais pas mon mot à dire, il fallait le satisfaire, que je le veuille ou non. C’était violent et brutal. »

En mars 2015, Sabri Essid a emmené Ryan, le premier enfant de Samia né d’un autre père, à la prison de Rakka avec d’autres djihadistes toulousains, dont les frères Clain, qui prêteront quelques mois plus tard leurs voix à la revendication des attentats du 13 novembre 2015. Ils ont choisi un prisonnier, l’ont installé dans une voiture à côté de l’enfant de 12 ans.

« Ryan m’a dit qu’ils avaient sympathisé pendant le trajet, qu’il s’appelait Youcef et qu’ils avaient parlé de leurs marques de chaussures », se souvient Samia.

Arrivé à destination, Sabri Essid a demandé à Ryan de tirer une balle dans la tête de Youcef. La scène a été immortalisée dans une vidéo de propagande.

« Le petit pensait que c’était une mise en scène, jusqu’à ce qu’on lui dise de tirer, raconte Samia. Sur le trajet du retour, les hommes blaguaient dans la voiture, ils disaient : “Il manque quelqu’un”. Je n’avais jamais vu mon fils dans état pareil quand il est rentré. »

Pour se mettre à distance du « monstre », Samia appelle désormais son ex-époux par son patronyme :

« On espérait tous les jours qu’on vienne nous dire qu’Essid était mort pour pouvoir rentrer… »

Mais c’est autre chose qui est arrivé, intervient le président. On vous a dit que votre fils était mort.

Le décès de Ryan lui a été annoncé en 2018, trois ans après le tournage de la vidéo d’exécution du prisonnier.

La témoin est prise d’une vague de sanglots, elle se prend le visage dans les mains.

« Oui… Essid m’a dit ça froidement. Je n’avais pas le droit de pleurer. »

A cette atroce nouvelle s’est aussitôt greffé un autre sentiment, plus insidieux : le doute.

Samia n’a jamais vu la photo du corps de son enfant. Plus étrange encore, la mort de Sabri Essid lui a été annoncée le lendemain, le 4 février 2018. Là encore, pas de corps, pas de photo. Et là encore circulent plusieurs versions sur l’origine de son décès.

Mardi, un témoin yézidi avait déclaré à la barre qu’une de ses sources lui avait affirmé que Sabri Essid serait parti en Turquie. Se pourrait-il que l’EI ait organisé sa fuite et qu’il ait emmené Ryan avec lui ?

« C’est fortement possible, souffle Samia. Je n’ai jamais cru à sa mort. Quelques jours avant sa disparition, il m’a dit que son émir avait proposé de le faire sortir [de Syrie]. Je ne sais même pas si je dois espérer que mon fils est vivant, car s’il est vivant c’est qu’il a passé huit ans avec un monstre… »

Source : Le Monde

 

Au procès de Sabri Essid pour le génocide des yézidis, la douleur indicible d’une ancienne esclave sexuelle de l’Etat islamique

Pour la première fois, une femme yézidie a témoigné devant la justice française des crimes dont son peuple a été victime de la part de l’organisation Etat islamique (EI).

Il n’est pas toujours besoin de beaucoup de mots pour écrire l’histoire judiciaire. Durant les trois heures qu’a duré sa déposition, jeudi 19 mars au procès de Sabri Essid pour « génocide » et « crimes contre l’humanité » à l’encontre des yézidis, le premier du genre en France, Aveen (le prénom a été modifié) en a prononcé fort peu.

Conscient des traumatismes et des freins culturels de cette mère de 32 ans, le président de la cour d’assises de Paris, Marc Sommerer, avait anticipé la difficulté qu’il y avait à lui faire répéter publiquement, dans cette grande salle d’audience, les sévices innommables qu’elle a endurés voilà plus d’une décennie.

A l’âge de 21 ans, Aveen a été réduite à l’état d’esclave sexuelle, achetée et violée par huit djihadistes pendant les deux ans et trois mois de sa captivité, entre 2014 et 2016.

Son traumatisme est multiple. Il est celui d’une femme chosifiée, agressée, soumise au bon vouloir de ses « propriétaires » ; celui d’une veuve qui a perdu son mari ; celui d’une sœur qui a perdu la sienne ; celui de sa fille, achetée avec elle et témoin de ses souffrances ; celui de tout un peuple, enfin, asservi, massacré ou converti de force à l’islam. Il est aussi celui de la honte qu’ont vécue ces femmes quand elles ont pu rentrer dans leur communauté, parfois rejetées, le plus souvent contraintes d’abandonner les enfants du viol qu’elles ramenaient avec elles.

Dire l’indicible

Aveen, qui est partie civile à ce procès, a demandé que la presse ne dévoile ni son nom ni le pays occidental où elle a été relocalisée avec sa fille. Ses fantômes, on le devine, marchent juste derrière elle.

Pour tenter d’amadouer sa honte et de déjouer ses peurs, le président a choisi, pour la guider dans sa déposition, de lire les déclarations qu’elle avait faites durant l’instruction à une enquêtrice de l’Office central pour la répression des violences aux personnes.

Cette dernière avait raconté, lundi à la barre, à quel point il avait été délicat de la mettre en confiance, et comment le choix de la faire interroger par une femme avait été réfléchi :

« Le maître mot était “confiance”. On a décidé que les enquêteurs seraient des enquêtrices pendant les auditions des victimes. Il a fallu trouver l’équilibre entre le recueil d’informations efficace et le souci de ne pas surtraumatiser les victimes. »

Après chaque lecture des déclarations qu’elle avait faites à cette enquêtrice, le président a invité Aveen à s’exprimer. En dehors de quelques phrases, sa déposition s’est résumée à une succession de « oui » pudiques et pétrifiés, qui devenaient des hochements de tête silencieux lorsque l’émotion était trop forte.

Un moment suspendu entre l’indicible horreur de son histoire et la nécessaire oralité des débats.

Marché humain

Aveen avait 21 ans. Elle vivait heureuse avec son mari, maçon, et leur fille âgée d’à peine 2 ans dans un village des monts Sinjar en Irak, berceau de la communauté yézidie, lorsque l’EI a lancé un assaut contre la montagne, le 3 août 2014, point de départ d’un vaste plan d’éradication de cette minorité religieuse. Elle se souvient de sa fuite dans la montagne :

« L’EI nous tirait dessus, certains parents ont même abandonné leurs enfants pour échapper aux balles. »

En quelques jours, plusieurs milliers de yézidis sont morts sur les hauts plateaux où ils s’étaient réfugiés.

Aveen, elle, a regagné son village avec son mari et sa fille. Cinq jours plus tard, elle a vu les véhicules de l’EI avec leurs drapeaux noirs revenir encercler son village. Elle a vu la rafle : les djihadistes qui frappent aux portes des maisons, tirent en l’air, rassemblent les villageois devant des camionnettes, les trient en fonction de l’âge et du sexe avant de les embarquer.

Elle se souvient de cette école dans laquelle ils ont été entreposés, de ces hommes en noir qui disaient aux femmes d’ôter leur foulard en leur demandant si elles étaient vierges :

« Ils ont emmené quatre cousines de mon mari, elles avaient entre 14 et 20 ans. Je ne les ai jamais revues. »

Aveen a été séparée de son mari, puis ce fut au tour de sa sœur de disparaître. Elle ne les reverra jamais. Elle a ensuite été emmenée avec sa fille de 2 ans dans une prison de Rakka, en Syrie, où des hommes sont venus faire leur marché.

« Ils ont pris des filles âgées entre 7 et 10 ans, mais ils les ont ramenées parce qu’elles pleuraient et qu’elles étaient impropres au mariage car trop jeunes. Je savais que mon tour allait arriver… », lit le président.

Aveen dit : « Oui. »

Dans un autre lieu de détention, une captive s’était jetée du deuxième étage pour échapper à l’homme qui venait la chercher. Elle a survécu, handicapée, précise le magistrat.

Un enfer quotidien

Un an après sa capture, en août 2015, Aveen a été vendue aux enchères avec une vingtaine d’autres captives. Des djihadistes leur ont demandé de mettre de « beaux vêtements », de se maquiller, puis ils les ont alignées pour les faire défiler devant une vingtaine d’hommes. Elle raconte :

« Les combattants nous choisissaient, le plus offrant emmenait une femme et ensuite ils nous disaient : “Voilà, vous êtes vendues.” »

Son propriétaire, un certain Abou Atoun, qui ne parvenait pas à avoir d’enfant avec sa femme, lui a précisé :

« Je t’ai achetée pour ta petite fille. J’ai vendu mon arme et une voiture pour pouvoir vous acheter. »

Le président poursuit son récit. Au fur et à mesure qu’il égraine ses souffrances, Aveen baisse la tête, ses « oui » sont de moins en moins audibles, jusqu’à ne plus opposer à la cour qu’un silence douloureux.

« Parfois, Abou Atoun emmenait votre fille, et quand vous refusiez, il vous battait, dit le magistrat en l’invitant à développer.

— Oui.
— Il venait aussi vous voir dans la chambre et vous violait vaginalement.
— Oui.
— Quand vous refusiez d’avoir un rapport sexuel, il disait qu’il avait tous les droits sur vous et qu’il vous prendrait votre fille…
— Oui.
— Ces viols se sont produits tous les deux jours ? »

Aveen hoche la tête, sans un mot. L’interprète qui l’assiste depuis le début de sa déposition traduit : « Oui. »

Deux ans et trois mois d’esclavage

La jeune femme a ensuite été revendue à Sabri Essid, un émir français.

Le magistrat lui rappelle que, selon ses déclarations, le djihadiste lui avait dit qu’il était « ici par la volonté de Dieu », qu’il fallait que « tout le monde devienne musulman », que les yézidis étaient des mécréants et que « c’est pour ça qu’il était là ».

Elle avait aussi précisé qu’il prenait une « pilule » pour « avoir plus de force » pendant les viols.

« Il savait qu’il me faisait mal, il me voyait pleurer, mais il me disait que c’était indépendant de sa volonté », lit le président.

Aveen baisse la tête et murmure :

« C’était très douloureux, il prenait ma fille et la mettait dehors jusqu’à ce qu’il ait fini. »

Mais les djihadistes se lassaient vite de leurs jouets humains. Sabri Essid a fini par revendre Aveen à un certain Abou Oussama, un émir de l’EI, qui l’a ensuite revendue à un Irakien qui, lui, prenait plaisir à la violer en présence de sa fille. Aveen baisse la tête :

« Il me frappait, car je lui demandais de ne pas faire ça devant ma fille. »

Et puis, un jour, en novembre 2016, alors qu’elle avait été revendue à son huitième propriétaire, Aveen a retrouvé la liberté.

Profitant du fait que leur geôlier était parti au combat, une autre esclave détenue avec elle est parvenue à contacter un homme de confiance. Ce dernier est venu les chercher toutes les trois en taxi. La fin de deux ans et trois mois d’une souffrance au-delà des mots.

Aveen vit aujourd’hui dans un pays occidental avec sa fille.

« C’est très difficile pour moi, mais je n’avais pas le choix, dit-elle. C’est difficile, car mes proches ont disparu. C’est très difficile, car son papa n’est pas là. Et, moi aussi, je suis séparée de ma famille restée en Irak. Je l’ai fait pour l’avenir de ma fille. Elle a 13 ans. Elle va à l’école. »

Sources : Le Monde – Telegram : Protection de l’Enfance 1 – 2 – 3

 

Procès du génocide des yézidis – Sabri Essid, djihadiste français, condamné à la réclusion criminelle à perpétuité

Pour la première fois en France, la justice s’intéressait à la reconnaissance du génocide des yézidis dans les années 2010 et sur le rôle central de ce djihadiste français dans l’horreur des crimes commis en Irak et en Syrie.

Le djihadiste français Sabri Essid, jugé par défaut pour sa participation au génocide de la minorité religieuse des yézidis en zone irako-syrienne au milieu des années 2010, a été condamné vendredi 20 mars à la réclusion criminelle à perpétuité. Il a été condamné pour génocide et crime contre l’humanité. La peine est conforme aux réquisitions du parquet.

Sabri Essid, présumé mort en Syrie où il avait rejoint les rangs de l’organisation Etat islamique (EI), a été un « maillon incontournable de la chaîne criminelle » qui a mis en œuvre la politique d’extermination des yézidis, avait déclaré plus tôt l’avocate générale Sophie Havard, demandant à la cour d’assises de Paris de le reconnaître coupable de génocide, crimes contre l’humanité et complicité de ces crimes.

Cet homme, né à Toulouse en 1984 et connu en Syrie sous le nom d’Abou Dojanah Al-Faransi, est une figure centrale du djihadisme français, proche notamment des frères Clain, les voix de la revendication des attentats du 13-Novembre 2015 en France.

Il est accusé d’avoir participé à la « politique d’asservissement » des yézidis menée par l’EI, qui considérait les membres de cette communauté kurdophone adepte d’une religion préislamique comme des hérétiques, notamment en achetant plusieurs captives, adultes et enfants, de cette communauté sur des marchés et en les soumettant à de l’esclavage sexuel, entre 2014 et 2016.

« Un homme déterminé à briser l’humanité de ses victimes »

Pendant le procès, deux femmes yézidies, dont une victime de ses sévices sexuels, ont témoigné à la barre, racontant avec beaucoup de dignité les horreurs qui leur ont été infligées : capturées en août 2014 lors de l’attaque sur le mont Sinjar, fief des yézidis en Irak, elles ont été séparées de leur mari dont elles n’ont plus jamais eu de nouvelles − la plupart ont été tués − et vendues sur des marchés, avec leurs enfants.

Passant de geôliers en geôliers, elles servaient d’esclaves domestiques mais aussi sexuelles, en étant violées quotidiennement.

« Les violences sexuelles ont constitué une étape majeure dans la politique de destruction des yézidis », a observé la représentante du ministère public dans ses réquisitions.

S’il n’est pas reproché à Sabri Essid « d’avoir été une tête pensante de la politique d’extermination de cette communauté », il y a « activement participé », a souligné la magistrate, estimant que cet « homme profondément violent, déterminé à briser l’humanité de ses victimes » était « un homme qui incarne le génocide ».

Le djihadiste s’était rendu début 2014 en zone irako-syrienne, où il avait été rejoint par sa femme, leurs trois enfants et le fils de cette dernière, né d’une précédente union. Il est présumé mort en 2018. Mais « des zones d’ombre persistent » sur son décès, a remarqué Sophie Havard. Lors des débats, son épouse, entendue comme témoin, a en effet émis des doutes sur sa mort.

Premier procès du genre en France

L’avocate générale a observé que la cour d’assises de Paris se prononcerait pour la première fois en France sur « l’existence de ce génocide », et qu’elle devrait faire émerger « une vérité judiciaire pour les victimes, pour la conscience universelle et pour l’histoire ».

« Dans ce génocide, le meurtre n’a pas été la principale méthode », a-t-elle expliqué. « Plusieurs politiques se sont imbriquées », dont « la politique d’extermination et la politique de réduction en esclavage, qui doit aussi mener in fine à la mort », a-t-elle détaillé.

Jeudi, Me Clémence Bectarte, avocate des parties civiles, avait fait part de sa « conviction profonde » que cette justice était « nécessaire », même si elle était « imparfaite », le procès se déroulant en l’absence de l’accusé.

Pour ses clientes et pour les victimes yézidies en général, il était important de raconter leur histoire, « quel que soit le prix, dont celui très lourd de la retraumatisation », car « il est essentiel que les auteurs de ces crimes soient traduits en justice », avait-elle plaidé.

Il s’agit du premier procès du genre en France. Mais plusieurs condamnations de membres de l’EI pour le génocide des yézidis ont été prononcées en Europe ces dernières années, la première en Allemagne en 2021, puis l’an dernier en Suède et en Belgique.

Source : Le Monde

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