Monde | «La pédocriminalité en ligne est un écosystème» au cœur de forums francophones qui opèrent au grand jour

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750 000 « prédateurs » sont actifs chaque jour
Pas de dark web, ni de logiciel spécifique. Une recherche Google suffit pour accéder à des espaces où des adultes discutent ouvertement de leur attirance sexuelle pour les enfants.

ENQUÊTE

Nos recherches révèlent un réseau de 64 domaines, hébergés dans 11 pays et interconnectés, qui semble échapper à toute régulation, réprimant la pédocriminalité.

Nous avons plongé dans l’un de ces forums francophones  pour comprendre comment ils fonctionnent, comment ils se protègent, et pourquoi ils restent en ligne.

« Certains vendredis, je m’occupe d’une bande de gars entre 6 et 14 ans. »

Le message, publié sur un forum francophone accessible à tous, décrit des jeux dans un parc, des enfants portés sur le dos, et les précautions à prendre pour « ne pas éveiller de soupçons ».

Son auteur sait qu’il marche sur une ligne de crête. Il l’écrit lui-même :

« C’est très facile de se faire prendre pour avoir été trop tactile. »

Ce message n’est pas extrait du dark web, ni d’un réseau clandestin. Publié en clair, il est accessible en un clic depuis le moteur de recherche Google.

Voici un forum francophone que nous ne nommerons pas, et qui se présente comme un espace d’expression pour les « BL » – les boylovers, littéralement « ceux qui aiment les garçons ». Entendez : les mineurs.

Les plus anciens échanges remontent à 2015. Pour y participer, rien de plus simple : un pseudonyme, un titre, un clic. Aucune vérification d’identité, aucun filtrage visible.

Le forum autorise même l’inscription des adolescents, comme l’indique sa FAQ :

« Par le passé, de nombreux obstacles se sont opposés à la participation d’ados. Aujourd’hui, cette participation est mieux acceptée. »

Plus de 60 sites interconnectés dans 11 pays

Ce site n’est pas un cas isolé. Nous avons contacté Patrick, un enquêteur indépendant en cybersécurité états-unien, qui ne souhaite pas voir son nom publié, et qui enquête depuis plusieurs mois sur ces plateformes.

Il a publié ses conclusions sur Reddit. Cet expert a identifié un réseau de soixante-quatre domaines actuellement actifs dans onze pays, dont la France. Il a analysé les infrastructures techniques de ces sites, notamment les serveurs DNS, ces annuaires invisibles qui, derrière chaque adresse web, indiquent où se trouve réellement un site, ainsi que les systèmes d’hébergement.

Ce que Patrick a découvert, c’est une interconnexion discrète mais structurée. Les sites semblent distincts : langues différentes, communautés séparées, règles propres à chacun.

Mais sous la surface, ils partagent des éléments techniques communs : serveurs, messageries, fournisseurs d’hébergement. Pour un visiteur lambda, chaque forum paraît autonome. En réalité, ils forment les façades d’un même système.

« C’est comme une galerie commerciale avec des enseignes différentes, mais gérée par les mêmes propriétaires », résume-t-il.

« Et alors il me raconte sa petite vie… »

Et sur ces forums, on échange sans détour. Sur le papier, le cadre de notre forum français se veut rassurant, bardé de règles internes : pas de contenus explicitement pornographiques, pas de demandes illégales, pas d’insultes.

Pour le reste, les discussions sont tolérées « tant qu’elles restent dans une forme jugée compatible avec la survie du forum ».

En réalité, cette modération, revendiquée comme un gage de pérennité, dessine en creux un espace où les propos circulent sous une forme atténuée, mais explicite dans leur intention.

C’est là que réside le malaise : la banalité apparente des échanges. On y parle météo, boulot, vie quotidienne. Puis, au détour d’un fil de discussion, surgissent des récits impliquant des enfants.

« Et alors il met sa main dans ma main et me raconte sa petite vie… », écrit un utilisateur.

Un autre détaille ses stratégies pour approcher des mineurs sans attirer l’attention. Les mots sont choisis, les scènes décrites avec une fausse innocence qui ne trompe personne.

Qui sont-ils ? Leurs vrais noms n’apparaissent pas.

Derrière les pseudos, des silhouettes qui semblent appartenir à des milieux professionnels élevés. Ils se disent avocats, médecins, éducateurs, profs… et même ancien diplomate, comme cet homme qui se fait appeler « Tristan ».

Il voyage en Asie, en Irak, en Afrique, et dit travailler aujourd’hui « pour le compte de grands groupes français implantés à l’étranger », détaillant comme si de rien n’était ses relations sexuelles avec les mineurs qui tombent dans ses griffes…

« Ma vie est une pièce de théâtre »

Certains messages révèlent une forme de double vie. Comme si ces hommes se sentaient traqués, presque en sursis.

« On doit se cacher pour survivre », dit un participant.

« Ma vie est une longue pièce de théâtre », confie un autre, évoquant des années passées à dissimuler son attirance pour les mineurs.

Les échanges deviennent alors des lieux de « partage d’expérience », mais aussi de conseils.

Comment adapter son comportement « dans un pays jugé hostile comme la France », comme le demandent certains participants ?

« Comment éviter les soupçons dans un cadre professionnel ? »

Quels « environnements ou métiers » permettent de rester en contact avec des mineurs « sans éveiller l’attention » ?

Derrière, des dizaines de réponses, de suggestions et de conseils sordides… pour mieux passer inaperçu dans la société.

Certains messages détaillent des expériences passées ou des méthodes « pour instaurer une relation de confiance » avec des familles. Ces propos, publiés en accès libre, coexistent avec des rappels constants à la prudence, à la discrétion, à l’anonymat.

Le forum lui-même reconnaît ne pas pouvoir contrôler qui le consulte. Cette nécessité de se fondre dans la norme revient de manière insistante. Elle fait même l’objet de discussions à part entière.

« Quand on vous demande si vous avez une copine, quels sont les narratifs que vous déployez autour de vous, pour que les gens vous mettent dans une case et que ça n’éveille pas trop la suspicion ? », interroge un utilisateur.

Un autre lui répond, avec un humour glaçant :

« Je botte en touche puis j’enchaîne sur mes voyages en Thaïlande, où tout est plus facile… »

À lire ces discussions, une logique apparaît : rester visible sans jamais franchir ouvertement la ligne pénale dans l’espace public du forum. Tout est écrit pour tenir dans une zone grise.

Un participant insiste sur la nécessité de « justifier sa présence » dans des lieux fréquentés par des enfants.

Un deuxième évoque « le rôle que peuvent jouer certains métiers ou certaines situations familiales pour ne pas éveiller les soupçons ».

Cette mise en récit produit un effet puissant : elle banalise. Les échanges ressemblent à ceux de n’importe quel forum. On parle travail, fatigue, relations sociales. Et au milieu, sans rupture, s’insèrent des propos qui concernent directement des mineurs.

« Trajectoires brisées, troubles durables… »

Ce fonctionnement n’est pas nouveau. Il s’inscrit dans une histoire plus longue, celle de groupes qui, depuis les années 1970, ont tenté de faire reconnaître la “pédophilie” comme «une orientation».

La North American Man/Boy Love Association (NAMBLA), implantée aux États-Unis, est formée par des pédocriminels. Elle s’oppose à l’idée d’un âge minimal pour avoir des rapports sexuels. Les forums en sont l’aboutissement. Ils ne revendiquent plus ouvertement. Ils laissent circuler des récits et des idées, tout en affichant des règles qui leur permettent de rester en ligne.

Pour les associations de protection de l’enfance, cette zone grise est précisément le problème.

« Parler de consentement d’un enfant face à un adulte est une fiction dangereuse », nous répond Homayra Sellier, présidente d’Innocence En Danger .

L’association que nous avons contactée souligne que ces discours de banalisation participent à déplacer la perception des faits, à introduire l’idée d’une réciprocité là où il y a, en réalité, une relation de domination. Elle insiste sur les conséquences des violences sexuelles subies dans l’enfance, « documentées par des décennies de travaux en psychologie et en victimologie ».

Car derrière les mots employés sur ces forums, « ce sont des trajectoires brisées, des troubles durables, une souffrance qui s’inscrit dans le temps ».

L’association alerte également sur une stratégie récurrente : se présenter comme une minorité incomprise, détourner le vocabulaire des droits, s’abriter derrière la liberté d’expression.

« La protection de l’enfance n’est pas négociable », martèle-t-elle, rappelant que ces discours ne relèvent pas d’un simple débat d’idées.

Du point de vue du droit français, ce n’est pas non plus négociable.

Reste une question centrale : pourquoi ces sites restent-ils accessibles ?

Plusieurs éléments se conjuguent.

Leur dispersion, d’abord, qui complique les actions coordonnées, impossible entre les États. Leur capacité à se reformer ailleurs ensuite, dès qu’un espace est fragilisé.

Et surtout, leur positionnement permanent à la limite du cadre légal. Ces forums sont visibles. Ils ne sont pas cachés sur des réseaux clandestins. Ils apparaissent dans les moteurs de recherche, accessibles en quelques clics.

Et pourtant, ils restent largement hors du champ de l’action publique.

Cette visibilité assumée n’est pas anodine : elle répond à une logique de recrutement. Le darkweb, cet espace souterrain d’internet, inaccessible aux navigateurs classiques et largement hors de portée des autorités, existe, et les prédateurs les plus aguerris s’y retrouvent, sans limite ni frein.

Mais ces forums en surface servent une autre fonction : capter ceux qui n’y sont pas encore. Normaliser. Accueillir. Faire le premier pas vers des individus qui n’auraient jamais franchi seuls la porte du web caché.

750 000 « prédateurs » sont actifs chaque jour

Un réseau de 64 domaines reliés entre eux : nous avons fait part de nos découvertes au Haut-commissariat à l’enfance. La réponse est immédiate :

« Votre enquête le montre clairement : la pédocriminalité en ligne n’est pas un accident, c’est un écosystème », alerte Sarah El Hairy, haut-commissaire à l’enfance.

Les chiffres qu’elle fournit donnent le vertige : les signalements de contenus pédocriminels ont bondi de 6 000 % en dix ans dans le monde, et 750 000 prédateurs seraient actifs chaque jour sur internet.

Face à cette réalité, la haut-commissaire appelle à une réponse « systémique », capable de « remonter toute la chaîne, du pseudonyme aux infrastructures ».

Elle lance un appel au sursaut collectif et invite chaque citoyen à signaler tout site suspect via la plateforme Pharos .

« Chaque signalement compte. La protection de nos enfants est une responsabilité de tous. »

En France, Pharos, rattaché au ministère de l’Intérieur, permet à tout internaute de signaler des contenus illicites. Mais le dispositif se heurte à la nature même de ces forums.

Pris isolément, beaucoup de messages ne relèvent pas d’une infraction pénale caractérisée. Ils suggèrent, contournent, décrivent, sans jamais tout à fait basculer dans ce qui pourrait être immédiatement poursuivi. Une zone grise savamment entretenue.

Le cabinet du Haut-commissariat à l’enfance le confirme :

« Nous avons été prévenus le 8 avril de l’existence du site français dont vous parlez. (ndlr : cela fait plus de 3 ans que ce canal en parle  et bien plus que, par exemple, Wanted Pedo en parle….) On a immédiatement saisi Pharos, qui a pu localiser l’hébergeur. Il est situé au Canada, c’est donc très compliqué pour le fermer rapidement. »

Le site autorisant la présence d’adolescents sans aucune vérification d’âge, l’Arcom, le gendarme français du numérique, devrait être prochainement saisi.

« Mais c’est souvent très long. Ce n’est pas en 24 heures que l’enquête peut aboutir… »

En attendant, le forum continue à vivre. Jeudi dernier encore, de nouveaux messages ont été publiés. L’un d’eux décrit une scène de plage impliquant deux enfants de 12 ans, observés par un adulte.

Son récit s’attarde sur leurs corps, avec une complaisance qui ne laisse aucun doute sur son intention.

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