Christine Bussat | Pionnière de la lutte contre la pédocriminalité

Fondatrice de l’association Marche blanche, cette mère de famille est parvenue sans moyens financiers, ni parti politique, à faire accepter deux initiatives populaires anti-pédophiles, en 2008 et 2014, malgré la résistance de la Suisse officielle.

Christine Bussat

Un visage, un combat

Porter une idée jusqu’à ce qu’elle aboutisse au vote du peuple suisse. Dans notre système politique, des individus ou de petits groupes de convaincus peuvent le faire, en marge, voire en dépit de la classe politique.

Ces dernières années, ils le font même avec brio, illustrant le dynamisme de ce qu’on appelle la société civile face aux appareils. Dans cette série que «Le Temps» vous propose cette semaine, trois hommes et deux femmes qui, par leur seule détermination ou presque, ont fait bouger les choses.

Sol à damiers, banquettes bleu électrique, photos de James Dean et plaques de la mythique Route 66. Tout à l’intérieur du Happy Days Coffee rappelle l’Amérique insouciante des fifties.

Niché au pied d’un immeuble ordinaire de Versoix, le restaurant a été ouvert en 2009 par Christine Bussat, passionnée des Etats-Unis depuis l’enfance. C’est dans ce lieu chamarré, devenu le quartier général des élèves du Collège du Léman voisin, que la fondatrice du mouvement de la Marche blanche vit une nouvelle existence loin des engagements politiques qui l’ont fait connaître.

«Petit bout de femme»Pendant une dizaine d’années, la Genevoise aux yeux bleu de cobalt a été le visage de la lutte contre la pédocriminalité en Suisse. Cette mère de famille ordinaire, simple citoyenne, n’a pas hésité à monter au front, menant une croisade en faveur de la protection de l’enfance. Un combat qui bousculera le pays. Ce «petit bout de femme, romande, sans parti, ni financement», comme elle aime le rappeler, va être à l’origine de deux initiatives populaires anti-pédophiles, toutes deux acceptées en votation en 2008 et 2014, malgré l’opposition de l’ensemble de la Suisse officielle.

Rien ne prédestinait cette vendeuse de formation, virée de l’école à 15 ans, à s’imposer comme le fer de lance de la lutte contre la pédophilie au niveau national.

Son engagement débute un soir de mars 2001. Assise dans son salon, Christine Bussat regarde l’émission Temps présent consacrée aux réseaux pédophiles sur internet. Le documentaire la bouleverse. «Apprendre que l’on pouvait commander le viol d’une fillette à l’autre bout du monde juste avec une carte de crédit m’a révulsée», s’indigne encore cette maman de trois enfants.

Sans trop savoir comment faire, avec d’autres parents, elle improvise une marche blanche sur l’exemple de celle du 20 octobre 1996 à Bruxelles organisée en réaction aux horreurs de l’affaire Dutroux.

Contre toute attente, le 6 octobre 2001, quelque 10 000 personnes manifestent en silence dans les rues de plusieurs villes, dont Genève, Lausanne, Fribourg, Sion et Delémont. Le mouvement est lancé. Christine Bussat décide alors sur un coup de tête de lancer une initiative populaire fédérale intitulée «Pour l’imprescriptibilité des actes de pornographie enfantine». «Les politiciens m’ont prévenue que nous n’y arriverions jamais», sourit-elle.

Sans grands moyens financiersSans grands moyens financiers, si ce n’est un don de Carl Elsener, le patron de Victorinox, la Marche blanche n’a même pas de quoi se payer une campagne d’affichage. Surtout, l’initiative est rejetée par le Conseil fédéral, le parlement et l’ensemble des grands partis, à l’exception de l’UDC. De leur côté, les juristes mènent une fronde contre ce texte qui met à mal l’un des principes fondamentaux du droit, celui de la prescription.

Contre toute attente, le 30 novembre 2008, une majorité de la population (51,9%) et de cantons (20 sur 26) dit oui. Pour la première fois, une initiative citoyenne, portée ni par un parti, ni par une grande organisation économique ou syndicale, est acceptée en votation. «C’est aussi la première fois qu’une initiative lancée depuis la Suisse romande est approuvée», précise Christine Bussat. Elle se souvient encore de l’émotion ressentie:

«C’était très serré, le suspense a été total jusqu’en début de soirée et je n’ai appris que nous avions gagné qu’au moment du maquillage quelques minutes seulement avant d’entrer sur le plateau du téléjournal.»

Onde de choc de l’affaire DutrouxLa Marche blanche l’a emporté quasiment seule contre tous. Les réserves juridiques des autorités quant à la mise en œuvre du texte n’ont pas convaincu dans un monde où la perception de la pédophilie a été transformée en profondeur par l’onde de choc de l’affaire Dutroux. L’année 2008 voit également en Suisse les premières révélations sur des cas d’enfants abusés par des prêtres catholiques. Plus généralement, la question de la protection des victimes est devenue extrêmement sensible.

Cette victoire retentissante n’apaise pas les ardeurs de Christine Bussat, qui lance une seconde initiative populaire «Pour que les pédophiles ne travaillent plus avec des enfants». Une fois encore, le Conseil fédéral demande de rejeter un objet qui selon lui contrevient au principe de proportionnalité de la peine. Une fois encore l’ensemble des partis, sauf l’UDC, combattent le texte. Une fois encore, le 18 mai 2014, une majorité de la population (63,5%) glisse un oui dans l’urne. Pour l’éditorialiste de la NZZ, les succès de la Marche blanche démontrent «les limites de la confiance du peuple envers son Etat».

Mais à force de porter le flambeau quasi seule, bénévolement, cette femme de conviction, parfois jusqu’au-boutiste, va finir par s’épuiser physiquement, mais aussi nerveusement. «Beaucoup de victimes d’abus pédophiles venaient me voir pour partager leur histoire, c’était fort, mais difficile à gérer émotionnellement», raconte Christine Bussat. Elle est éreintée. Elle va alors se chercher, se perdre parfois.

Du PBD à l’UDCL’ancienne icône de la lutte contre la pédophilie se lance finalement en politique. Elle se présente aux élections fédérales de 2015 sous les couleurs du PBD vaudois. Elle est tête de liste, mais échoue à faire son entrée sous la Coupole. Quelques mois plus tard, deux ans seulement après son adhésion, elle quitte avec fracas le parti pour rejoindre les rangs de l’UDC. Elle multiplie les combats, s’engageant pour le droit des pères ou dénonçant la condition de la femme dans l’islam. Impulsive, elle dérape sur les réseaux sociaux avec des messages haineux, ce qui lui vaut de nombreuses réactions.

Aujourd’hui, installée sur les banquettes bleu électrique du Happy Days Coffee, retirée de la vie publique, Christine Bussat jette un œil lointain sur ces engagements passés, dont elle retire une certaine «fierté». Elle a trouvé un équilibre: s’occuper de son restaurant, voir davantage ses enfants et visiter les Etats-Unis. La citoyenne-militante ne regarde d’ailleurs plus les informations… Peut-être de peur de se retrouver confrontée à une nouvelle injustice qui la ferait remonter au front.

Source : letemps.ch

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