Reims | La Cour Criminelle condamne un père à 9 ans pour le viol de ses 3 filles

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Son avocat qui plaide des “dérapages contrôlés”
Trois sœurs victimes pendant des années d’actes incestueux de leur père. Des magistrats qui présentent leurs excuses aux victimes au nom de l’institution judiciaire. Et une condamnation, le 5 mars, à Reims (Marne), au terme d’une audience rare.

Emmanuel P.*, 56 ans, a été condamné à neuf années d’emprisonnement par la cour criminelle de la Marne, jeudi 5 mars, à Reims, pour avoir violé, agressé et corrompu ses trois filles pendant onze ans, quand aucune n’était âgée de plus de 15 ans.

Dix, quinze, vingt ans plus tard, ces sœurs sont des jeunes femmes qui, comme quelques autres, ont voulu que le procès de leur bourreau soit public.

Outre une obligation de suivi socio-judiciaire, la cour, composée exclusivement de magistrats, lui interdit d’entrer en contact avec elles et, pour le reste de sa vie, d’exercer une activité salariée ou bénévole auprès de mineurs.

Cette décennie d’enfer à huis clos éclate en janvier 2020.

Accompagnée de sa mère, Alice (les prénoms des victimes ont été modifiés), 15 ans, raconte à la gendarmerie ce qu’Emmanuel P. a osé faire pendant des années, lorsqu’elle a eu 9 ans (en 2013) et qu’elle se rendait chez lui un week-end sur deux.

Lui montrer du porno. Poser un vibromasseur sur son sexe d’enfant. Lui imposer un cunnilingus. Montrer son sexe et lui demander si elle le trouvait beau.

Déverrouiller avec un tournevis la porte d’entrée de la salle de bains où elle s’était enfermée le temps d’une douche.

“Pas normal”

Il y a aussi Aurélie, la grande sœur d’Alice. A partir de 10 ou 11 ans (2011-12) et jusqu’à ses 14 ans, elle aussi a eu les cunnilingus, les attouchements, les mots, le porno.

Avant elles, Caroline, leur sœur aînée, a subi le même enfer (2005-06) – elle sera la seule à être reconnue victime de viol. Jusqu’à réaliser à l’adolescence (2010-11) que ce n’était “pas normal”.

D’autres éléments lui ont permis de se forger cette conviction : quand elle a noué une relation sentimentale avec un ami de son âge, son père est allé demander à celui-ci de filmer leurs ébats, ou au moins de les enregistrer.

L’épouse d’Emmanuel P. a divorcé en 2013 après avoir appris qu’il avait saccagé l’enfance de leurs filles.

À la réflexion, s’est-elle souvenue, c’est vrai qu’il avait toujours quelque chose à prendre dans la salle de bains quand l’une s’y trouvait.

C’est vrai aussi que la correspondante allemande d’une de leurs filles avait eu peur de lui et pleuré – il dira qu’elle est venue lui faire des bisous dans le cou et qu’il lui a seulement demandé si elle voulait coucher avec lui.

C’est vrai encore qu’il demandait quelles étaient les positions sexuelles préférées d’Alice et qu’il écoutait à la porte de sa chambre quand son ami s’y trouvait.

Après la plainte des victimes, un an pour placer leur père en garde à vue

Longtemps, Alice, Aurélie et Caroline ont ignoré qu’elles avaient subi les mêmes épouvantes. Celles qui figent, qu’on n’arrive pas à dire.

Après des années de silence, l’une a sous-entendu à une amie que son père lui “faisait des choses”, un personnel scolaire a senti le malaise et eu l’écoute nécessaire pour débloquer cette parole verrouillée.

Un signalement a été fait. Longtemps, elles ont redouté de déposer plainte, ont éprouvé honte et culpabilité à l’idée d’envoyer leur père en prison.

Dans le même temps, celui-ci avait montré du porno au fils de celle avec qui il avait entamé une relation.

Mais ce n’est pas tout. Après la plainte de janvier 2020, Emmanuel P., jusqu’alors sans antécédent judiciaire, a mis un an à être placé en garde à vue – dans l’intervalle, ses filles ont été placées chez leur mère.

La faute au sous-effectif des services d’enquête, au Covid, etc.

Quand il a été enfin entendu pour la première fois, vers 23 heures, après 17 heures d’attente, Emmanuel P. a “globalement reconnu” les faits reprochés.

Mais ses aveux sont empreints d’une ambivalence malaisante. Oui, dit-il à propos d’une de ses victimes, “ça” a commencé quand elle avait “7-8 ans”, mais qu’il avait arrêté “quand elle n’avait plus voulu”, comme s’il s’agissait d’une relation entre adultes.

A l’écouter, ces “dérapages” n’auraient eu qu’une visée pédagogique pour montrer “qu’avec le sexe, on peut prendre du plaisir”.

“Ce n’était pas une attirance sexuelle”, persiste-t-il encore à la barre, jeudi 5 mars.

Une dynamique perverse à travers une dimension pédophilique évidente selon un expert psychologue à propos d’Emmanuel P.

Que dire d’autre d’Emmanuel P. ? Qu’il est né en Bourgogne, garde le souvenir d’une enfance heureuse et non violente, a été mécanicien à l’armée avant d’être transporteur routier.

Un des psychiatres venus l’expertiser évoque “une personnalité marquée par une sexualité prégnante et des comportements pervers”.

De son côté, un psychologue pointe “une dynamique perverse à travers une dimension pédophilique évidente”.

Au premier jour d’audience, ses filles se sont effondrées en larmes à la barre.

Au second, Emmanuel P. a encore été capable d’assurer :

“(Les faits reprochés) sont à des années-lumière de ce que je suis. Je ne suis pas le méchant que vous pouvez imaginer.”

Et, agacé des questions d’une avocate des parties civiles, d’abréger :

“Bon, je ne suis pas l’Ogre des Ardennes…” Se comparer à Michel Fourniret ne sera sans doute jamais une bonne stratégie de défense.

Des excuses “au nom de l’institution judiciaire”

La présidente, Emilie Philippe, et la procureure générale, Dominique Laurens, ont pris la peine de présenter leurs excuses aux victimes “au nom de l’institution judiciaire” pour les manquements, délais procéduraux excessifs et propos d’un autre temps qu’ont eu à encaisser les victimes depuis 2020.

Au cours de son réquisitoire, elle s’est interrogée :

“Comment rendre justice à ces trois petites filles ? Sans souvenir heureux d’une enfance qui a été ‘enfouie’ – comme l’a dit l’une d’elles. Elles ont été réduites à l’état de choses, d’objets sexuels. Elles se sont retrouvées dans un système de domination, de contrôle qu’elles ont elles-mêmes révélé en grandissant. Je vous trouve un grand courage !”

Et l’avocat de la défense s’est levé, prêt à emprunter un chemin périlleux.

“Quand on commet des actes de cette nature, ce n’est pas toujours de la surpuissance, c’est bien souvent dans un état de faiblesse, de désarroi. Aujourd’hui, vous n’avez pas en face de vous un homme fort mais un homme faible.”

Avant d’évoquer, pendant de trop longues minutes, la taille du sexe de son “pauvre” client, son diamètre, son gland ainsi que l’hymen “préservé” des victimes pour convaincre qu’il n’y avait pas eu viol – le cunnilingus peut l’être depuis une loi de 2021.

“Il a dérapé mais de manière contrôlée” dira l’avocat de la défense

Et de conclure, la voix sourde et le débit ralenti :

“Il devait être dans un tel besoin de sexualité qu’à un moment donné… tout en résistant à cette appétence sexuelle… il a dérapé… Mais il a dérapé… je dirais… ah je ne voudrais pas que la cour interprète mal mon propos… mais de manière contrôlée… oui, contrôlée… et ça change tout, me semble-t-il. L’homme qui a dérapé à l’époque n’existe plus, il a été éradiqué par les soins et la réflexion.”

Celle-ci se poursuivra derrière les barreaux, là où Emmanuel P. n’était jamais allé – il n’a pas effectué de détention provisoire, pas même après avoir violé son contrôle judiciaire.

Au cours de sa plaidoirie, Agnès Mercier, une des avocates des parties civiles, s’en était remise à Jacques Prévert :

“Les enfants ont tout, sauf ce qu’on leur enlève”, ajoutant à l’adresse des trois jeunes femmes assises dignement au premier rang :

“Au vu de tout ce qui s’est dit dans cette salle, j’espère qu’on ne leur a pas tout enlevé.”

* Nous ne diffusons pas le nom du condamné car il est aussi celui des victimes.

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