Calvados | Plusieurs dizaines de mineurs, suivis par l’Aide sociale à l’enfance, victimes de prostitution à Caen
- La Prison avec sursis... C'est quoi ?
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- 31/01/2026
- 10:28
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On se lève le matin pour protéger des enfants, mais on est dans l’incapacité de le faire”
Plusieurs dizaines d’adolescentes et adolescents, suivis par l’Aide sociale à l’enfance, seraient victimes de prostitution dans l’agglomération de Caen (Calvados).
Selon nos informations, depuis mars 2025, une cinquantaine d’adolescents de l’agglomération caennaise ont fait l’objet de signalements auprès du procureur de la République pour, notamment, des faits […] de pratiques sexuelles tarifées.
Ces jeunes sont, pour la grande majorité d’entre eux, suivis par les services départementaux de l’Aide sociale à l’enfance. Et encore, glisse un travailleur social souhaitant conserver l’anonymat,
“ces signalements ne concernent que les ados qui ont été repérés, mais il y en a d’autres qui passent sous les radars. J’ai tendance à dire que ce n’est que la partie émergée de l’iceberg.”
Enquêtes ouvertes pour proxénétisme aggravé
“Je vous confirme qu’on m’a signalé de la prostitution chez des adolescents”,
indique Joël Garrigue, procureur de la République de Caen.
Les investigations pour proxénétisme aggravé sont confiées à la brigade des mineurs de la Division de la criminalité territoriale (ex-Sûreté départementale), en co-saisine avec la Division de la criminalité organisée et spécialisée (ex-PJ).
En France, contrairement à la prostitution des majeurs, celle des mineurs est illégale.
Y recourir est passible de cinq ans d’emprisonnement et 75 000 € d’amende.
Des documents internes de services socio-éducatifs, que nous avons pu consulter, rapportent des faits précis concernant 22 jeunes âgés de 13 à 17 ans. Des filles pour une très grande majorité, dont certaines expliquent se rendre régulièrement dans le quartier du Chemin-Vert, à Caen, où l’existence d’un appartement de prostitution Airbnb est évoquée.
Le secteur de la gare, selon nos informations, serait aussi l’un des lieux connus où ces mineurs sont victimes de prostitution.
Pendant longtemps, les « passes » se déroulaient dans le squat de l’ex-Chiffo, à Caen, précise une source proche du dossier. Il a été évacué en octobre 2025. Des interpellations ont eu lieu et le dossier a basculé en information judiciaire, supervisée par un juge d’instruction.
Mais les activités se délocalisent très rapidement et se réorganisent presque immédiatement ailleurs, explique encore cette source. D’autres faits se déroulent aussi via les réseaux sociaux, où circulent nombre de vidéos à caractère pédocriminel et où ces mineurs entrent en contact avec des clients.
« Au-delà de ce qu’on peut imaginer »
Sur l’un des documents en notre possession, des ecchymoses sur le torse et des marques de strangulation ont été constatées sur l’une des jeunes filles faisant l’objet d’un signalement. La violence que certains subissent va bien au-delà de ce qu’on peut imaginer, commente l’un de nos interlocuteurs.
Face à la gravité de la situation les syndicats calvadosiens Sud Santé sociaux et CGT Santé Action sociale ont adressé le 12 janvier 2026 un courrier alarmant à Jean-Léonce Dupont, président du Conseil départemental du Calvados – la protection de l’enfance est l’une des missions du Département.
Ouest-France a pu prendre connaissance de la missive, même si ses signataires n’ont pas souhaité s’exprimer dans l’attente d’une réponse des élus.
Le ton est sans équivoque :
“Nous avons recueilli beaucoup d’informations préoccupantes qui attestent de l’existence d’un réseau pédocriminel de prostitution sévissant dans le Calvados”
“Je ne peux pas parler de réseau structuré pour le moment”,
nuance le procureur de la République.
“Des enquêtes ont été ouvertes pour chaque jeune fille car je n’ai pas l’information qu’elles travaillent pour la ou les même(s) personne(s).”
Même prudence du côté des enquêteurs, qui y voient plutôt des organisations très locales, animées parfois par des adultes eux-mêmes en marginalité. Tous les signalements n’aboutissent pas à des enquêtes, encore moins à des suites judiciaires.
Certaines situations n’ont pas été avérées, après audition ou exploitation de la téléphonie. À l’échelle du Calvados, le phénomène resterait limité, estime une source policière.
“La lutte contre ce phénomène, on y travaille”, assure le procureur Joël Garrigue.
“Avec la difficulté que nous avons des jeunes filles pas toujours coopératives ou qui ne se positionnent pas forcément comme victimes. Certaines ont toutefois porté plainte. Si des mesures de protection sont déjà en place, impossible, légalement, de les contraindre à rester au foyer.”
Des victimes très ciblées
Plusieurs travailleurs sociaux, intervenant dans le domaine de l’Aide sociale à l’enfance, rapportent, eux, ce qui pourrait s’apparenter à une ou plusieurs petites organisations. Avec notamment des adultes qui viendraient récupérer les ados à la sortie de collèges, et organiseraient les rendez-vous avec l’appui de deux femmes.
Dans d’autres cas, les proxénètes présumés seraient des jeunes majeurs, parfois même des adolescents dont certains, identifiés, sont âgés de 13 à 16 ans. “Les victimes sont très ciblées”, rapporte un travailleur social. “Il s’agit de jeunes très en difficulté, très vulnérables.”
Les professionnels de la protection de l’enfance, en première ligne face à ce phénomène, nourrissent un profond dépit. Ce qu’exprime la lettre adressée au Conseil départemental.
“Ce qui nous inquiète au plus haut point, c’est le sort des enfants pendant ce temps d’enquête, durant lesquels les professionnels ne savent pas comment se situer ni comment agir.”
En décembre 2025, un foyer caennais a dû mettre en place une protection des lieux en urgence, pendant quelques jours pour protéger ados et professionnels. Un pansement sur une hémorragie, tacle un autre travailleur.
Le Département, contacté, ne minimise pas le problème.
“C’est un fléau national qui a été repéré et bien identifié, avec des mesures qui vont en s’intensifiant. À l’échelle du Calvados, on a pris les choses en mains dès 2022”, indique Marie-Christine Quertier, vice-présidente du Conseil départemental, en charge de l’Enfance. “En plus d’un travail de terrain sur la voie publique, mais aussi sur les réseaux sociaux, un dispositif expérimental destiné à repérer et accompagner les jeunes en errance, dans le centre-ville de Caen, a notamment été pérennisé. On a aussi validé le recrutement d’un psychologue de rue. Un programme de formation à destination des travailleurs en contact avec ces jeunes a également été mis en place.”
Des travailleurs sociaux démunis
Reste que le désarroi des professionnels est prégnant :
“On se lève le matin pour protéger des enfants, mais on est dans l’incapacité de le faire”,
résume une salariée du secteur social.
“C’est insoutenable : on nous demande de ne pas trop intervenir pour ne pas gêner les enquêtes, mais on laisse les jeunes dans des situations de danger extrême.”
Un travailleur du secteur social en reste atterré :
“Dans la protection de l’enfance, on voit beaucoup de choses terribles. Mais, en vingt ans, je n’ai jamais été confronté à des faits de cette ampleur-là, concernant des personnes aussi jeunes.”
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