Eure | un magnétiseur condamné à six ans de prison pour agressions sexuelles sur mineurs
- La Prison avec sursis... C'est quoi ?
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- 26/11/2025
- 20:31
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Un grand calme règne dans la salle d’audience du tribunal d’Évreux (Eure) ce jeudi 20 novembre 2025. Un calme simplement troublé par les quintes de toux saisonnières. Le climat qu’instaure la présidente Juliette Demaldent permet de supporter l’insupportable et de dire l’indicible.
Quasiment trente ans après les faits dont ils ont été victimes alors qu’ils étaient âgés de 6 à 15 ans, Guillaume et Delphine ont pu enfin être entendus, crus et obtenir justice. Daniel Ligonnière, le magnétiseur qui a agressé sexuellement le frère et sa sœur entre 1990 et 1999, vient d’être condamné à six ans de prison ferme.
Dix ans d’agressions
Ce n’est qu’en mai 2016 que Guillaume parvient à porter plainte contre celui qui exerçait à Damville (Mesnils-sur-Iton) sous le nom d’emprunt Daniel Liversay. En 1990, sa mère a commencé à le conduire chez ce prétendu guérisseur pour le soigner de troubles urinaires nocturnes.
Au cours des séances qui se sont déroulées trois à quatre fois par an pendant quasiment dix ans, le mineur devait se déshabiller et s’allonger sur un canapé, tandis que l’homme lui mettait un coussin sur les yeux avant de lui caresser les parties intimes et de le masturber.
Enfouies dans le subconscient de Guillaume, ces scènes ont ressurgi lorsque le magnétiseur a repris contact avec lui sur Facebook.
En 2017, les gendarmes ont contacté Delphine. Celle qui n’était alors pas au courant de la plainte de son frère a, à son tour, dénoncé les attouchements de celui qu’elle a consulté toute son enfance. Il la faisait se déshabiller, lui mettait également un coussin sur les yeux et lui faisait subir « des caresses avec sa main et sa langue sur son clitoris ».
Une agression filmées
En interpellant Daniel Ligonnière, les gendarmes trouvent des cassettes VHS, dont l’une montre les attouchements subis par Delphine. Alors qu’il niait tout en bloc, le magnétiseur, à mesure des confrontations avec les enquêteurs, n’a reconnu que ce qui était irréfutable et a fait peser la charge sur la mère des enfants.
Une mère qui a mis fin à ses jours en 2019 et dont le fantôme plane aujourd’hui sur l’audience.
Décrite comme « violente et pas particulièrement aimante » par son fils, elle aurait sûrement comparu devant le tribunal. Car des agressions ont, en effet, eu lieu en sa présence. Lors de ses auditions, elle a reconnu, notamment, avoir pratiqué une fellation sur son fils sous l’œil du magnétiseur.
« Elle était influençable », souligne Guillaume qui, loin d’avoir pardonné à sa mère, estime qu’elle était sous l’emprise de Daniel Ligonnière, et que ce n’était pas l’inverse.
« On ne devrait pas avoir honte »
Avant que le prévenu ne s’exprime, la présidente Juliette Demaldent échange longuement et à tour de rôle avec Guillaume et Delphine. Un dialogue empli d’humanité s’instaure : regrettant la lenteur de l’instruction, la magistrate présente ses excuses aux victimes au nom de la justice.
Dans une ambiance propice à la libération de la parole, le frère peut réitérer sa version des faits. Lors des séances, le magnétiseur avait un contrôle total sur l’enfant qu’il était.
J’étais tétanisé. Je voulais que ça passe le plus vite possible, je voulais que ça finisse. Avant de porter plainte, j’ai toujours pensé que c’était de ma faute.
Guillaume admet être passé par des périodes difficiles depuis sa plainte.
« J’ai songé à mettre fin à mes jours. Depuis que monsieur Liversay m’a recontacté, ma vie a été une suite de catastrophes », assure-t-il.
En croisant le magnétiseur juste avant que ne démarre l’audience, Guillaume et sa sœur se sont cachés, preuve du traumatisme. « On ne devrait pas avoir honte », regrette celui qui, désormais âgé d’une quarantaine d’années, a rencontré quelqu’un qui lui a permis de s’en sortir et a entamé une thérapie.
Il va mieux, mais ne voit pas encore la lumière : il a renoncé à avoir des enfants et n’ose pas faire prendre leur bain à ses neveux.
« On est toujours à trois »
Le témoignage de Delphine est tout aussi saisissant que celui de son frère. Lorsque le guérisseur procédait aux attouchements, « j’étais ailleurs, j’attendais que ça se termine », explique-t-elle.
Depuis sa plainte en 2017, sa vie a basculé. Tous les épisodes, heureux ou malheureux, se sont entremêlés et sont liés à cette affaire : le suicide de sa mère, la naissance de ses trois enfants… Sans parler de sa vie intime. Une vie dans laquelle ressurgit trop souvent l’ombre du magnétiseur. « On est toujours à trois », résume celle qui, par ailleurs, ne peut pas confier ses enfants à d’autres adultes.
Tout ce que l’on vit depuis huit ans, c’est difficile. On a aucun intérêt à raconter des bêtises.
Sachant que la date du procès se rapprochait, Delphine a été « envahie de pensées suicidaires ».
« Je me suis demandé si j’allais pouvoir tenir le choc aujourd’hui. »
Infirmière depuis dix-sept ans, elle prend soin des autres
« par ce que c’est plus facile que de prendre soin de soi ». Mais aujourd’hui, elle accuse le coup.
Ponctués de larmes, les deux interrogatoires se terminent par une accolade entre le frère et la sœur. Un moment de douceur qui aura réconforté quiconque aura assisté à cette audience éprouvante.
Magnétiseur, une pratique sujette à caution
Celui qui comparaît à la barre aujourd’hui ne porte pas les stigmates de ses actes. Le contraste entre la vie calme qu’il semble avoir menée et l’enfer qu’il a fait vivre à ses victimes est révoltant.
Invité à parler de son activité de magnétiseur, Daniel Ligonnière se présente comme « quelqu’un qui aide les autres ». Sa pratique relève de l’ésotérisme et le sexagénaire semble bien peiné lorsqu’il s’agit de dire en quoi ses actes permettent de guérir. C’est, au mieux, un charlatan.
Plus troublant, alors qu’il disait ne plus exercer, des annonces en ligne ont été trouvées. Il proposait des consultations gratuites pour les enfants…
Il nie tout
Sur les faits qui lui sont reprochés, le prévenu est toujours dans le déni. Interrogé avec précision par la présidente d’audience, il n’en démord pas :
« Non madame, ça n’a jamais existé. Je sais que personne ne me croit, mais je ne l’ai jamais touché », affirme-t-il à propos de Guillaume.
Concernant Delphine, il a plus de difficultés à se défendre face aux preuves vidéo. Mais, selon lui, il s’agissait qu’un examen gynécologique qu’il faisait à la demande de la mère et qu’il aurait filmé pour cette raison.
« Je n’aurais jamais dû faire ça, je le reconnais. J’ai eu peur de la réaction de la mère. J’ai cru qu’elle allait s’en prendre violemment à sa fille », joue-t-il, inversant en quelque sorte l’emprise.
En quoi regarder son anus, lui demander de soulever son t-shirt pour voir sa poitrine et lui dire qu’elle est belle a un rapport avec un examen gynécologique pour lequel, en tout état de cause, vous n’êtes pas qualifié ?
Le prévenu reste coi.
En comparaison à la constance remarquable des propos de ses victimes, la parole mouvante du prévenu est difficilement audible. Et ses dénégations face aux évidences sont d’une violence inouïe. Elles ne font qu’accroître le traumatisme et rendre la guérison plus difficile.
Emprise et vulnérabilité
En incipit de sa plaidoirie pour la partie civile, Me Carine Durrieu-Diebolt cite l’avant-propos du roman de Neige Sinno, Triste Tigre :
Un abus sur un enfant n’est pas une épreuve. C’est un processus qui modifie durablement sa construction psychique et sa relation au monde. Un acte qui détruit les fondements de l’être. Quand on a été victime une fois, on est victime pour toujours.
Puis l’avocate démonte point par point les explications de magnétiseur « d’opérette » et passe en revue tous les éléments de mise en scène que le charlatan utilise pour asseoir son pouvoir et son éminence : la plaque en laiton gravée »magnétiseur » apposée sur la façade de sa maison, qui impressionne aussi bien les enfants que leur maman crédule et influençable.
Il y a aussi le parfum Van Cleef qu’il diffuse dans son cabinet et offre à ses victimes comme pour leur rappeler son pouvoir à distance.
Les maîtres mots de ce processus d’emprise sont « manipulation et vulnérabilité ». En intégrant la mère qui fait figure d’autorité et de caution, il s’assure le silence des enfants et inverse la culpabilité. Ainsi, c’est à la demande de la mère qu’il agit et ne prodigue aux préadolescents que les caresses que leur corps réclamerait. Finalement, lui-même ne serait que l’instrument de leurs désirs…
« Une peine de cour d’assises »
Enfin, l’avocate dénonce une « défense insincère, manipulatrice, indigne » qui consiste à « renverser la charge sur une morte ». Les conséquences de ces agressions commises pendant près de dix ans retentissent encore sur la vie de jeune adulte de Guillaume et Delphine.
Des vies sur lesquelles plane toujours le spectre de Daniel Ligonnière. La partie civile demande 50 000 € pour chacune des victimes en réparation de leur préjudice moral réglé en commission d’indemnisation des victimes d’infraction (CIVI) ainsi que 20 000 € de frais d’avocat.
« Il était là pour les soigner, il les a détruits », s’indigne la substitute du procureur Mélanie Massif avant de requérir sept ans de prison ferme avec mandat de dépôt.
« Mais c’est une peine de cour d’assises ! », s’exclame la défense tout en s’engageant dans un cours d’histoire de droit pénal abscons. Me Bertrand Lebailly invoque l’ancienneté des faits pour les minimiser, voire les évacuer, comme si le temps devait absoudre la culpabilité ou tout au moins l’atténuer.
L’avocat remet en cause la notion d’emprise comme un concept fourre-tout relevant d’une « paresse intellectuelle ». Il plaide pour une peine juste et utile, une peine aménagée, assortie d’un sursis probatoire avec obligation de soins. Il demande enfin à ramener l’indemnisation à de plus justes proportions.
Une catharsis
Dans l’attente du délibéré, le prévenu et son avocat se retirent dans un recoin de la salle d’audience. Ils ne voient pas les deux gendarmes qui viennent d’investir la salle des pas perdus. On a compris. Lorsque la présidente Juliette Demaldent revient en séance et invite le prévenu à revenir à la barre, elle annonce d’une voix égale :
« Monsieur Ligonnière, après en avoir délibéré, le tribunal vous juge coupable de la prévention et vous condamne à six ans de prison ferme avec mandat de dépôt. »
La sentence est un coup de tonnerre. Le prévenu s’effondre comme une poupée de chiffons. L’aura du gourou se dégonfle comme une baudruche. Celui qui dominait la mère et terrorisait les enfants pleure, implore :
« Oh non ! Madame, s’il vous plaît, pas ça… J’ai rien fait ! Demain, c’est l’anniversaire de ma fille. Je vous en supplie ! »
La honte a changé de camp. La scène est comme une catharsis pour Guillaume et Delphine. Celui qui a hanté leur vie jusqu’à ce jour n’est qu’un petit bonhomme sans dimension.
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