USA | Réseaux pédocriminels en ligne : une entreprise d’« actes de pure malveillance »
- La Prison avec sursis... C'est quoi ?
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- 06/01/2026
- 10:12
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Très vite, le simple échange sur un serveur de jeux vidéo se transforme en piège : les deux hommes la font entrer dans un salon privé, rassemblent des informations personnelles sur elle et sa famille, puis lui révèlent son adresse, celle de son école, des photos de ses proches et même l’endroit où s’entraîne sa petite sœur.
S’ensuit un bombardement d’images : vidéos de mineurs forcés à des actes sexuels, séquences de descentes de police armées chez des personnes présentées comme des victimes qui auraient refusé d’obéir.
Terrifiée pour les siens, la jeune fille se voit ordonner d’allumer sa caméra, de se dénuder, d’inscrire sur son corps des insultes dégradantes, de tracer un pentagramme sur sa poitrine, puis de s’introduire un ouvre‑lettre dans le vagin tout en priant pour la clémence de ses agresseurs.
La scène est filmée, archivée, et devient la matière d’un chantage qui durera environ neuf mois, ponctué d’exigences d’automutilation de plus en plus graves, jusqu’à la pousser à graver le nom de « Rohan » profondément dans sa peau.
L’emprise atteint son paroxysme lorsqu’au début de 2021, « Rohan » lui impose un ultimatum : se suicider ou accepter la diffusion de toutes les vidéos et images compromettantes la montrant dans des situations humiliantes.
Acculée par la honte, persuadée qu’il serait pire d’être exposée publiquement que de disparaître, l’adolescente obtempère, avale des médicaments avec de l’alcool et tente de mettre fin à ses jours. Elle survivra, contrairement à d’autres victimes de ces réseaux, mais demeure marquée à la fois physiquement, par les cicatrices, et psychiquement, par un traumatisme durable.
Des années plus tard, devenue jeune adulte, elle porte toujours ce passé dans son corps, même si elle a fait tatouer sa peau pour recouvrir les marques laissées par le nom de son bourreau, et elle envisage de témoigner au procès, au prix de devoir revivre l’horreur.
Au‑delà de son cas, l’enquête décrit un dispositif criminel structuré, connu initialement sous le nom de CVLT, qui cible principalement des adolescentes vulnérables, souvent rencontrées dans des communautés en ligne consacrées à la santé mentale ou aux survivantes d’abus.
Les membres de ce groupe cultivent une idéologie mêlant pédophilie, néonazisme, nihilisme, sadisme et misogynie.
Leur méthode consiste à repérer des jeunes déjà fragilisées, à gagner leur confiance, puis à les isoler dans des espaces privés où ils déploient un arsenal de menaces, de contenus extrêmes (violences sexuelles, torture animale) et d’humiliations répétées.
Les victimes sont contraintes à des actes profondément déshumanisants : se couper, manger leurs cheveux, se proclamer « esclaves », se blesser sexuellement avec des objets ménagers, le tout sous la surveillance des agresseurs qui enregistrent chaque geste.
Ces enregistrements ne sont pas seulement des trophées individuels, mais alimentent une véritable économie symbolique interne. Les membres se hissent dans la hiérarchie en accumulant des photos de « cut signs », ces images où leurs pseudonymes sont gravés dans la chair des adolescentes.
Ces collections, échangées dans des salons privés sur Discord ou d’autres plateformes, servent à prouver leur capacité à dominer et à briser des mineurs. Les agresseurs utilisent à la fois la peur – par la menace de violences physiques ou de représailles contre la famille – et la honte, en promettant de diffuser massivement les images si les filles refusent.
Cette double pression – peur de la mort des proches, peur de l’exposition publique – enferme les victimes dans une spirale où chaque « compromis » ouvre la voie à des exigences encore plus extrêmes.
Plusieurs témoignages montrent également la défaillance initiale de certaines réponses locales.
Une autre jeune fille, recrutée à 14 ans après avoir déjà été abusée en ligne à 11 ans, raconte comment, après la diffusion de ses images dans son cercle scolaire, le détective chargé de son premier dossier l’a réprimandée pour son imprudence sur internet, avant de se contenter de la renvoyer vers une thérapie.
L’absence de suivi a aggravé le sentiment de culpabilité et d’abandon : la révélation publique de ses vidéos a provoqué une seconde tentative de suicide, puis des années de troubles post‑traumatiques, de cauchemars et de dévalorisation.
Ce contraste entre l’extrême sophistication des prédateurs et la lenteur ou l’impuissance de certains services de police locaux est un fil rouge du récit.
Face à l’ampleur et au caractère transfrontalier des faits, l’enquête a progressivement basculé vers les autorités fédérales.
À Los Angeles, des agents spécialisés en cybercriminalité contre les enfants notent à partir de 2020 une série de dossiers où des mineures présentent des noms taillés dans leur peau, un motif trop spécifique pour être fortuit.
En recoupant ces affaires, ils identifient un schéma commun : des pseudonymes récurrents, des modes opératoires similaires et une utilisation coordonnée de plusieurs plateformes (Discord pour le recrutement et la mise en scène, Snapchat, Instagram, Telegram et d’autres services pour le partage et l’extorsion).
La tâche reste toutefois herculéenne : derrière chaque pseudo se cache un réseau de fausses identités, de comptes anonymes et de circuits financiers opaques.
Une avancée décisive vient d’une enquête universitaire dans l’Iowa. Une jeune policière, troublée par le harcèlement persistant d’une étudiante dont l’agresseur menaçait de publier des images pornographiques, se plonge dans des masses de données bancaires et de connexions en ligne.
Au terme de semaines de vérifications, elle repère un seul moment d’inattention : un transfert d’argent où l’homme a utilisé ses véritables coordonnées.
De ce « faux pas » naît l’identification d’un certain Clint Borge.
L’analyse de ses comptes et communications permet de découvrir de nombreuses autres victimes et de relier cette figure au noyau dirigeant de CVLT. En collaboration avec les agents fédéraux, la policière participe à une perquisition à Hawaï, où elle se retrouve face à l’homme qu’elle traque depuis des mois et qui admet, avec une forme de cynisme résigné, ne pas avoir été « assez doué » pour éviter d’être retrouvé.
Progressivement, les enquêteurs fédéraux, Homeland Security Investigations et le FBI, assemblent le puzzle.
Ils établissent un lien entre plusieurs protagonistes : Rohan Rane, arrêté en France en 2022 et poursuivi pour avoir contraint des mineurs français à des actes de torture sexuelle sur eux‑mêmes ; Kaleb Merritt, déjà condamné en Virginie à 33 ans de prison pour l’enlèvement et le viol d’une fillette de 12 ans rencontrée en ligne ; Clint Borge, identifié comme l’un des meneurs ; et Collin Walker, un autre membre clé.
Les quatre sont finalement mis en accusation dans un tribunal fédéral en Californie pour « exploitation d’enfants dans le cadre d’une entreprise criminelle », une qualification qui peut entraîner la prison à vie.
Walker a accepté de plaider coupable pour épargner aux victimes un procès, Borge devrait l’imiter, tandis que Merritt clame son innocence et que Rane n’a pas encore été présenté à la justice états-unienne, étant toujours détenu en France.
Parallèlement, l’enquête révèle que CVLT n’est qu’une partie d’un phénomène plus large : la montée du réseau 764, une galaxie de groupes violents en ligne dont les membres se réclament d’un nihilisme extrême et d’objectifs quasi terroristes.
Fondé par un adolescent texan de 15 ans, depuis condamné à une peine de prison exceptionnelle pour ses crimes à caractère pédocriminel, 764 s’est fragmenté en une multitude de sous‑groupes opérant sur le web ouvert, le dark web, les plateformes de jeux vidéo et les réseaux sociaux.
Ces groupes combinent l’exploitation sexuelle d’enfants, la promotion du suicide, des actes de cruauté extrême sur des animaux, et une volonté affichée de semer le chaos social.
Les autorités fédérales, qui qualifient certains de ces agissements d’« actes de pure malveillance », ont fait de 764 une priorité, ouvrant des centaines de dossiers et procédant à des arrestations dans plusieurs États.
Les plateformes numériques jouent un rôle ambivalent dans cette affaire. Discord, en particulier, est décrit comme un environnement où les paramètres par défaut ont longtemps permis à des inconnus de contacter librement des mineurs présents sur les mêmes serveurs.
Cette facilité de contact, combinée à la culture de l’anonymat et à la possibilité de créer des salons privés, en fait un terrain privilégié pour le repérage, le grooming et la coercition.
Si l’entreprise affirme avoir renforcé ses outils de détection, de modération et de signalement, ainsi que sa coopération avec les forces de l’ordre, la persistance et l’expansion de réseaux comme CVLT et 764 soulignent les limites de ces efforts : les comptes supprimés sont aisément recréés, les agresseurs passent d’une plateforme à l’autre, et les victimes restent souvent sans repères face aux modes opératoires sophistiqués des prédateurs.
Il a fallu plus de quatre ans pour réunir suffisamment de preuves, coordonner les multiples juridictions et remonter jusqu’aux principaux responsables présumés. Pendant ce laps de temps, des centaines de mineurs – principalement des filles – auraient été ciblés, certains jusqu’à la mort. Les cicatrices physiques, les troubles psychologiques et la honte persistante constituent l’héritage le plus immédiat pour les survivantes.
La responsabilité est collective : adultes, parents, éducateurs et institutions DOIVENT mieux comprendre ces nouvelles formes de violence en ligne, à éduquer les jeunes aux dangers spécifiques de ces environnements digitaux et à leur fournir des ressources pour s’extraire du silence et du chantage.
Face à des réseaux qui se vantent d’être partout et nulle part, la parole des victimes, aussi douloureuse soit‑elle, apparaît comme l’un des rares outils capables de briser l’illusion d’impunité de ceux qui se livrent à ces crimes.
Par Clara Harter and Brittny Mejia
Article sur le réseau CVLT :
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