Couverture du livre La guerre contre nos enfants
La guerre contre nos enfants
Plus qu’un livre, l’aboutissement de dix années de combat de terrain. Un guide accessible pour comprendre, prévenir, alerter et agir face à la pédocriminalité.

Suisse | Quand des ados poussent des jeunes filles à s’automutiler et à se suicider

Cybergrooming: des réseaux poussent des adolescentes au suicide

Des réseaux internationaux recrutent des mineurs pour manipuler et détruire des jeunes fragiles. Plusieurs polices suisses enquêtent, mais le fédéralisme et le vide juridique freinent la riposte.

En bref

-Les cantons de Zurich, de Lucerne et de Bâle-Campagne confirment mener ou avoir mené des enquêtes liées au réseau «764».
-Les auteurs recherchent spécifiquement des jeunes vulnérables sur des plateformes comme Instagram ou TikTok.
-Les enquêtes sont complexes et gourmandes en ressources, car les données et les auteurs sont répartis dans plusieurs pays.

Une adolescente se grave lettre par lettre, sur le bras, le pseudonyme de sa connaissance en ligne.

Elle photographie ses plaies et envoie les images au jeune homme.

Il se trouve quelque part à l’étranger, elle ne sait pas où.

L’attention et la reconnaissance qu’il lui témoigne lui donnent le sentiment d’appartenir à un groupe.

Le jeune homme lui explique en détail comment se blesser encore plus gravement.

Et il la menace de la tuer si elle n’obéit pas.

C’est précisément ce genre de «cutsigns» que l’auteur recherche: si une fille se grave son nom dans la peau, il en tire une reconnaissance au sein de sa communauté en ligne et gravit les échelons de la hiérarchie.

Plus l’automutilation est grave, plus son statut grimpe.

Il manipule la jeune fille en exploitant ses problèmes psychiques.

Il l’attire ainsi toujours plus profondément dans ce jeu potentiellement mortel.

Ce cas, que nous avons pu consulter sous forme anonymisée auprès de l’Office fédéral de la police (Fedpol), est difficile à supporter.

Les dossiers, parfois accompagnés d’images, sont assortis d’un avertissement.

Mais ce sadisme est bien réel, et il se déroule en plein cœur de la Suisse.

«Nihilisme violent»

Cette forme extrême de violence numérique préoccupe de plus en plus les autorités helvétiques.

Il s’agit d’une sous-culture en ligne où l’humiliation, l’exploitation sexuelle et le contrôle total d’autrui deviennent un jeu.

La police fédérale classe cette nouvelle forme d’extrémisme sous l’appellation de «nihilisme violent», car il dépasse les formes de violence connues jusqu’ici.

Ces réseaux portent des noms cryptiques comme «764» ou «1414» et s’inscrivent dans un écosystème international plus vaste et informel, désigné sous le nom de «The Com», abréviation de «The Community».

En Suisse, vingt cas font actuellement l’objet d’une enquête.

Un tiers concernent des suspects, deux tiers des victimes résident dans le pays.

Selon Fedpol, ces affaires sont généralement mises au jour grâce à des signalements venus de l’étranger, transmis par Europol ou par le National Center for Missing and Exploited Children étatsunien.

Fedpol vérifie alors le lien éventuel avec le «nihilisme violent», informe les autorités partenaires étrangères ainsi que les cantons, qui mènent ensuite l’enquête.

Comme les auteurs n’affichent généralement pas de motivation idéologique, il s’agit d’infractions violentes relevant de la compétence des polices cantonales.

«Nous constatons une dépolitisation au sein de ces réseaux», explique Beate Buschmann, cheffe de la division entraide judiciaire, terrorisme et droit pénal international à Fedpol.

Certes, on y trouverait des éléments empruntés au djihadisme ou à des milieux occultes.

«Le principal moteur reste néanmoins la pure fascination pour la violence. Ici, la violence n’est pas seulement un moyen, elle est la finalité même.»

Dans un cas, un auteur agissant depuis l’étranger a poussé sa victime en Suisse jusqu’au suicide.

Des affaires où de nombreux utilisateurs suivaient en direct, depuis chez eux, des actes de violence en streaming ont également fait le tour du monde.

Même les enquêteurs de Fedpol reconnaissent:

«Ce versant sadique des auteurs est non seulement difficile à cerner, mais aussi difficile à digérer.»

Le sadisme comme monnaie d’échange

Les victimes sont de sexe féminin et jeunes.

Les auteurs sont souvent eux aussi encore mineurs.

Le premier contact paraît anodin: sur des plateformes comme Instagram, TikTok ou X, les auteurs recherchent des enfants et des adolescentes vulnérables.

Ces réseaux font même circuler des guides de cybergrooming.

On y conseille de commencer par repérer «où trouver les filles les plus vulnérables».

Une publication mentionnant une dépression, des automutilations ou des troubles alimentaires peut suffire à attirer leur attention.

Les auteurs commencent par combler leurs victimes d’attention et d’affection.

Ce n’est que plus tard, une fois le lien affectif établi, qu’ils exercent une pression, une contrainte et les incitent à des actes violents.

Les polices cantonales de Zurich, de Lucerne et de Bâle-Campagne confirment mener ou avoir mené des enquêtes liées au réseau «764».

De nombreuses procédures relèvent du droit pénal des mineurs, et peu ont abouti à ce jour. Avant même qu’une procédure ne s’ouvre, les autorités doivent en effet surmonter plusieurs obstacles.

«Les enquêtes dans le domaine de la pédocriminalité en ligne sont complexes et gourmandes en ressources», note un porte-parole de la police de Bâle-Campagne.

Une difficulté particulière réside dans le fait que les personnes impliquées, les données et les exploitants des plateformes sont répartis sur plusieurs pays et continents.

Lorsque ces exploitants ne coopèrent pas ou qu’une longue procédure d’entraide judiciaire s’impose, des indices décisifs peuvent avoir disparu avant même que les enquêteurs ne les sécurisent.

Plusieurs cantons dénoncent par ailleurs l’absence d’un échange de données automatisé et complet, ce qui peut également retarder les enquêtes.

Le fédéralisme peut entraver les investigations

Les auteurs et les victimes se trouvent souvent dans des pays différents.

Or, si chaque pays et chaque Canton enquête de son côté, cela nuit à l’efficacité, estime également Regula Bernhard Hug, directrice de Protection de l’enfance Suisse.

Elle critique en particulier le fait que, depuis 2021, certaines tâches de recherche secrète dans la lutte contre la pédocriminalité en ligne relèvent des cantons, alors qu’elles étaient auparavant assumées par la Confédération.

Le hic?

Les cantons de petite taille manquent souvent d’expérience en la matière.

Auparavant, c’est la Confédération qui s’en chargeait de manière centralisée.

Le cybergrooming n’est, à ce jour, toujours pas réglé explicitement ni érigé en infraction propre dans le Code pénal suisse.

Une initiative parlementaire visait déjà à changer cela en 2018.

La consultation sur le projet de loi est en cours.

«Si ce projet est adopté, il permettra enfin de sanctionner les manœuvres de manipulation des auteurs qui restent impunies aujourd’hui, alors qu’elles peuvent avoir des conséquences graves pour les enfants concernés», relève l’experte.

Avec la numérisation croissante des chambres d’enfants, les défis pour les autorités s’accentuent.

Elles ont par exemple identifié un Suisse de 16 ans, membre d’une cellule «764» sur le forum de jeu Discord.

Les participants s’y vantaient d’avoir systématiquement poussé des victimes au suicide.

L’adolescent de 16 ans possédait sur son téléphone des contenus pédocriminels.

Les enquêteurs ont également trouvé des indices selon lesquels il avait lui-même contraint des filles, dans plusieurs pays, à s’automutiler.

Une victime lui a même proposé de filmer son propre suicide pour lui.

La violence ne se limite pas aux automutilations.

Dans des discussions impliquant des Suisses, on fantasme également sur des attaques au couteau en pleine rue.

Une enquête du «Spiegel» a par ailleurs documenté le cas d’une adolescente de 14 ans, contrainte lors d’un chat vidéo de tuer son animal de compagnie avec une lame de rasoir.

Les victimes ne se perçoivent pas comme telles

Malgré cette violence extrême, les plaintes restent rares.

Car les jeunes filles, psychiquement fragiles, se voient souvent, en dépit des souffrances subies, non pas comme des victimes, mais comme des membres du groupe.

Jérôme Endrass, psychologue médico-légal, observe depuis longtemps les groupes extrémistes sur internet.

Selon lui, les adolescents socialement isolés sont particulièrement exposés.

Il explique la dynamique entre victime et auteur notamment par l’âge des personnes impliquées: dire «non» est difficile, car l’appartenance au groupe compte beaucoup pour les jeunes.

Durant la pandémie, période où des groupes comme «764» se sont formés, de nombreux jeunes se sont trouvés isolés.

«Au lieu de passer du temps avec des personnes de leur âge, les adolescents évoluaient parfois dans des sphères obscures d’internet», note Jérôme Endrass.

Dans les chats, ils se renforçaient mutuellement dans des attitudes hostiles envers autrui.

Le spécialiste estime dès lors que les positions extrémistes en ligne continueront leur progression à l’avenir.

Selon Jérôme Endrass, ce manque de socialisation dans le monde réel favorise aussi la misogynie extrême au sein des groupes «The Com», un phénomène qui se répand aujourd’hui également ailleurs, à de nombreux endroits.

Un défi pour les parents

Les parents et les autres personnes de référence jouent un rôle décisif dans la riposte, indique pour sa part Regula Bernhard Hug, de Protection de l’enfance Suisse.

La honte et la dépendance peuvent empêcher les personnes concernées de demander de l’aide.

D’où l’importance de la réaction de l’entourage: les parents devraient écouter et faire clairement comprendre à leur enfant qu’il n’est pas responsable.

Dans l’espace numérique, les enfants sont souvent laissés à eux-mêmes.

«Nous avons l’impression que l’enfant est en sécurité, chez lui, dans sa chambre. Or, la violence en ligne a des conséquences bien réelles.»