France | L’ex-top model Carré Otis appelle à mettre fin à l’impunité du monde de la mode

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«On nous passait de prédateur en prédateur»
Dans le sillage de l’affaire Epstein l’ancienne mannequin états-unienne dénonce la complaisance de tout un secteur vis-à-vis de la prédation sexuelle. Un système jamais remis en question depuis les années où elle accuse l’agent vedette Gérald Marie de l’avoir violée à Paris lorsqu’elle avait 17 ans.

l’ex-top model Carré Otis appelle à mettre fin à l’impunité du monde de la mode

«On nous passait de prédateur en prédateur»

Elles sont quinze, quinze femmes de nationalités britannique, néerlandaise, américaine et suédoise, à «demander justice» à la France.

Dans une lettre adressée mi-mars à la procureure de Paris à la suite des déflagrations multiples de l’affaire Jeffrey Epstein, elles réclament la réouverture d’investigations sur les liens, attestés selon elles par de nouveaux «documents judiciaires et des courriels», entre le défunt pédocriminel (retrouvé mort dans sa cellule new-yorkaise en 2019), son principal associé français (l’agent de mannequins Jean-Luc Brunel, lui aussi mort en prison, en 2022) et surtout Gérald Marie, ex-dirigeant en Europe de la fameuse agence Elite.

Cinq ans plus tôt, elles étaient déjà une quinzaine à avoir témoigné à Paris de viols, d’agressions sexuelles ou de harcèlement dont elles désignent Marie comme l’auteur, parfois lorsqu’elles étaient mineures, du temps où celui-ci régnait sur les coulisses des podiums, entre 1980 et 1998.

Autant de plaintes classées sans suite en 2023, au motif de la prescription.

Parmi celles qui firent le voyage figuraient Carré Otis, ex-supermodel et éphémère actrice (notamment dans le film l’Orchidée sauvage, en 1989, où elle partageait l’écran avec son futur mari Mickey Rourke). Aujourd’hui âgée de 57 ans, l’Américaine a confié à Libération un long témoignage, au gré de plusieurs heures d’entretiens entre la France et le Colorado, où elle fait notamment part de sa fureur de voir Epstein et Brunel servir de paratonnerres bien commodes aux indignations du moment, n’étant plus de ce monde, et faire ainsi écran aux abus systémiques de tout un milieu de la mode qui se refuserait encore, selon elle, à sortir d’un coupable «déni».

Son combat, entamé dès 2011 dans son autobiographie (Beauty, Beauty, Disrupted, non traduit) où elle était l’une des premières à accuser Gérald Marie, elle le poursuit désormais au sein de l’organisation Model Alliance, dont la directrice et fondatrice Sara Ziff confiait en 2021 au New York Times :

«Carré a été victime de viol et de traite à l’adolescence il y a trente ans, et je sais que les mêmes abus ont toujours cours dans ce secteur, car notre ligne d’assistance en reçoit aujourd’hui les témoignages par des mannequins en activité.»

Sollicitée, Céline Bekerman, avocate de Gérald Marie (qui demeure présumé innocent), a livré à Libération cette réponse :

«Mon client conteste avec la plus grande fermeté l’intégralité de ces allégations. Répéter un mensonge n’en fait pas une vérité. Les accusations de “trafic d’êtres humains” relèvent quant à elles de la pure fiction. Gérald Marie subit depuis des années la rumeur et un harcèlement organisé pour des faits prétendument commis il y a près d’un demi-siècle, examinés par la justice et classés sans suite. Que faut-il de plus dans un Etat de droit ?»

Si la prescription a en effet prévalu en France, interdisant tout jugement de l’affaire sur le fond, une procédure états-unienne engagée en 2021 par Carré Otis, à la faveur d’une loi spéciale de l’Etat de New York, suit toujours son cours.

Le système

Carré Otis :

«Les deux derniers mois m’ont fait l’effet d’un film d’horreur. Cela fait des décennies que je me trouve sur cette ligne de front à dénoncer ces abus et les agissements de prédateurs dans cette industrie. Quand mon livre a paru en 2011 – où je dénonçais déjà les agissements de Gérald Marie – je me trouvais seule, totalement seule. Ce combat, que nous sommes de plus en plus nombreuses à mener, consiste à la fois à travailler sur le trauma, à mettre de l’ordre et du sens dans la mémoire de ce que nous avons vécu, mais aussi à écouter, échanger avec d’autres personnes ayant traversé la même chose. Mais aucune d’entre nous ne mesurait jusqu’ici combien le sinistre tableau mis au jour par le dossier Epstein s’avérait plus vaste encore que ce que laissait deviner la somme des choses épouvantables que nous avions chacune vécues.

«En même temps que les voix se multiplient, il devient de plus en plus difficile d’ignorer les preuves désormais irréfutables et publiques de ce que beaucoup d’entre nous dénoncions désespérément depuis des années, chacune de notre côté : que cette industrie de la mode a servi de pipeline à destination de prédateurs puissants, auxquels elle n’a cessé de livrer des jeunes gens dont la vulnérabilité était ciblée et activement entretenue. Je ne peux pas dire que je suis soulagée aujourd’hui, car je vois aussi combien Jeffrey Epstein et Jean-Luc Brunel, qui ne sont plus de ce monde, continuent de faire de l’ombre à tant d’autres, encore vivants, laissés libres de vivre leur meilleure vie à Ibiza [où réside Gérald Marie, ndlr] ou même encore haut placés dans des agences en vue.

«L’industrie de la mode n’est pourtant pas un corps vertueux où se seraient subrepticement introduits quelques éléments maléfiques isolés. C’est un système relevant largement de la criminalité organisée, déployé à l’échelle d’un marché mondial. Prenez juste Paris : vous aviez Claude Haddad, Jean-Luc Brunel, Gérald Marie, connectés à John Casablancas [patron historique de l’agence Elite, accusé de nombreux abus sexuels], connectés à Jeffrey Epstein et pendant des décennies aux plus célèbres agences états-uniennes…

«Beaucoup de jeunes filles circulaient ainsi entre ces agents-prédateurs, on nous passait de l’un à l’autre et de New York à Paris comme on s’échange des cartes. En France, certaines fuyaient Gérald Marie pour se retrouver entre les griffes de Brunel, et inversement… Il y a tellement d’acteurs de cette industrie qui aimeraient faire croire à présent qu’ils ne savaient pas – c’est risible. Ce qu’Epstein faisait était évident pour tous. Et c’est pareil pour ces autres hommes dont on dénonce aujourd’hui les crimes. Des agissements qui furent totalement normalisés pendant des décennies par cette industrie, et rien n’indique aujourd’hui que cette dernière soit sortie de son déni.»

L’arrivée

«Je n’avais pas 18 ans, quand je suis arrivée à Paris, en 1985. C’était la première fois que je mettais les pieds dans un autre pays. New York, où j’avais fait mes débuts seulement quelques mois plus tôt, avait été ma première grande ville, alors que je n’avais presque jamais quitté la Californie. J’avais fui ma famille ado, j’étais une fugueuse, sans passeport et si jeune… Mon avocat aujourd’hui me demande encore : comment as-tu pu passer les douanes en tant que mineure, sans consentement parental ? L’agence a dû magouiller quelque chose.

«Gérald Marie m’a logée chez lui, au 8, rue du Bac (ndlr : sic !), où il vivait avec sa fiancée Linda Evangelista. Alors que Paris m’apparaissait si effrayant, son appartement était tellement opulent, je n’avais jamais rien vu de tel. Mon passeport m’a été confisqué dès l’arrivée. J’étais déjà en dette envers l’agence, je devais faire ce qu’on me disait. Des castings qui commençaient à l’aube et pouvaient s’achever à 23 heures. Et des castings où, à la rédaction de Elle, par exemple, une responsable pouvait me demander de me déshabiller entièrement, de mettre des talons hauts, et de marcher toute nue dans le couloir de la rédaction, en vue d’obtenir, peut-être, la couverture du magazine. Face à toutes ces choses que Gérald disait que ces gens attendaient de moi, je devais m’exécuter, sans plus aucun sens de moi-même. C’était ça, le conditionnement : que des gens censés vous représenter et vous protéger vous envoient dans des situations pareilles, et que vous finissiez par trouver ça normal. Alors que ce n’est pas normal.

«Je ne m’appartenais plus, je n’avais plus aucune maîtrise de quoi que ce soit. J’essayais de m’intégrer mais je me sentais si peu sûre de moi, si vulnérable. Et c’est pour ça que j’étais foutue d’avance : les agents comme Gérald savaient flairer ça, se passer le mot, et m’étiqueter comme une proie facile.»

Les viols

«Gérald a aussitôt commencé à me gorger de cocaïne lorsque nous étions seuls dans l’appartement, à un moment où je croyais encore que s’instaurait entre nous une amitié. Donc, d’emblée, il y eut cette complicité étrange et secrète, à l’écart de Linda, en pleine ascension et qui devait tout ignorer de cette dynamique entre nous. Une dynamique de honte immédiate : devoir garder les secrets de quelqu’un, alors que j’étais encore une adolescente, quand lui était un adulte et mon patron. Peu après – à la première absence de Linda en voyage – il est entré dans ma chambre la nuit, et il m’a violée. Et ça n’a cessé ensuite de se répéter.

«De là, terreur, confusion, impossibilité absolue pour la gamine que j’étais de se trouver dans cette situation et de comprendre ce qui lui arrive : où est-ce que j’aurais pu aller ? Je n’étais même plus en contact avec ma famille. J’étais comme captive de mon abuseur. Je devais marcher sur des œufs en permanence, sachant que si je le faisais trop chier, il me mettrait dehors. Et c’est d’ailleurs finalement ce qui se passera.

«Avant Linda, il avait été avec Christine Bolster [qui l’accusera d’avoir commencé à la violer à 15 ans]. Ses affaires étaient encore dans l’appartement quand je suis arrivée, et Linda les distribuait aux nouvelles venues. Gérald m’envoyait chez d’autres gens, vers d’autres hommes abusifs, comme une punition : c’était sa façon de me signifier que je lui appartenais et qu’il pouvait donc disposer de moi. Plus je montrais ma fragilité, moins j’étais attirante pour lui, et plus il m’expédiait ailleurs. Il humiliait délibérément les jeunes filles, il les narguait ostensiblement, afin d’entretenir sa domination, son emprise, la structure de pouvoir. Ils étaient tous comme ça. Ils ne se cachaient pas. Ils s’en vantaient.

«Il y a une chose dont je n’ai jamais parlé, et qui me donne encore des frissons aujourd’hui. Un soir, dans l’appartement de Gérald rue du Bac (ndlr : hasard, lire ceci  ? ), il y avait un groupe d’hommes entourant une petite fille – âgée de peut-être 9 ans –, toute nue, avec eux sur le canapé. Les hommes riaient, la trouvaient amusante, mignonne, ne faisaient aucun geste pour l’habiller. Je ne me souviens pas qui ils étaient, à part Gérald. Mais c’était des types adultes, dans leurs costumes d’hommes d’affaires, et il y avait là cette enfant nue, sans mère ni autre femme dans la pièce. Dans mon jeune cerveau, je me répétais : c’est la fille de quelqu’un, les enfants courent nus chez les adultes. Je n’arrivais pas à concevoir ce qui se passait. Et ce n’est pas la seule scène du genre à laquelle j’ai assisté. Il y a souvent eu d’autres petites filles dans ces endroits où j’allais en me disant qu’on était tous là pour le travail, avec tout au fond de ma tête, cette question : comment peut-il y avoir des enfants ici ?»

Le piège

«L’une des punitions de Gérald a été de m’envoyer dans une agence milanaise, Ricardo Guy, qui m’a mise sur un “travail” au bord du lac de Côme. Il n’y avait pas de travail. J’ai été récupérée par un proxénète qui m’a conduite dans une maison où il y avait littéralement des filles de 12 à 16 ans. J’en avais 17. On nous a fait descendre pour être coiffées, maquillées, habillées. On nous a toutes donné des drogues, on était complètement défoncées. Il y avait [le photographe] Monty Shadow et une bande de playboys. Et on devait rester avec ces hommes toute la nuit. Tout y était organisé pour nous faire croire que cela faisait de nous des élues, dont la carrière allait enfin décoller. Et c’est exactement là le piège, car ces soirées étaient présentées comme une possible issue à ce que nous traversions toutes au quotidien, et auquel nous rêvions d’échapper : enchaîner des castings convoqués à la nuit tombée dans des appartements d’inconnus qui essayaient de nous agresser. L’agence organisait des événements similaires pour plein d’hommes riches et de célébrités hollywoodiennes, parmi les acteurs les plus connus du moment, en fournissant des filles d’agences à ces stars de passage à Paris ou à Milan.

«La majorité des bookeuses travaillaient pour ces agents, et la majorité d’entre elles nous ont aussi mis en danger. Pour une poignée qui, sachant ce qui se passait, cherchaient à nous prévenir, combien ont été les complices conscientes de cette traite prédatrice ? A 17 ans, à New York, c’est la directrice de la division “nouveaux visages” d’Elite, qui m’a expédiée chez Gérald. Alors même qu’il y avait déjà des témoignages sur lui, des filles qui revenaient de Paris et disaient que c’était une boucherie là-bas. Que leurs agents, comme Brunel, les avaient violées. Et on m’a envoyée non seulement être représentée par l’agence de Gérald, mais vivre dans son appartement. A 17 ans.

«Il y a aussi toute la question de la façon dont les agents étaient impliqués dans des arrangements qui allaient bien au-delà de la carrière de leurs clientes dans la mode. Bien avant de devenir mon mari, Mickey Rourke m’avait repérée dans un magazine et avait appelé mon agent pour qu’il organise une rencontre à mon insu. Je n’ai hélas pas la preuve formelle que ce service d’entremise fut financièrement rétribué, mais cela ne fait aucun doute pour moi. C’est comme ça aussi que [la mannequin] Jill Dodd, une autre victime de Gérald Marie, a été vendue à Adnan Khashoggi [marchand d’armes saoudien, proche de Jeffrey Epstein], qui l’a violentée.»

La chasse

«C’est ce qu’il y avait aussi derrière ces soirées aux Bains douches, ces dîners remplis de prédateurs où on nous sommait d’aller et où tellement de jeunes femmes ont été abusées. Que les agents aient été rémunérés pour ça en argent ou autrement – il y a bien des avantages à s’attirer les faveurs d’une star en lui fournissant une de vos mannequins –, c’est bien un système qui opère encore, au bénéfice de célébrités et d’hommes puissants, dont certains acteurs de cinéma qu’on adore tous, si bien qu’on voudrait leur pardonner de s’offrir ainsi leur prochaine petite amie mannequin de 18 ou 20 ans. Mais il faut bien arriver à nommer cela.

«A l’époque, on ne pouvait mesurer ce qu’on traversait qu’en confrontant nos expériences. Quand Gérald m’a jetée dehors – j’étais de moins en moins docile, je craquais sous le poids de tout ça – il m’a reléguée dans un petit appartement minable, dans un mauvais quartier de Paris. J’étais totalement à sec. Et dans cet appartement, il y avait une autre fille représentée par Gérald, qui deviendra plus tard très connue dans une série américaine à succès. On partageait une chambre et un matelas par terre. Elle ne décrochait presque pas de contrats et on ne voyait de toute façon jamais un sou de ce qu’on gagnait, qui était capté par l’agence, si bien que pour manger, il n’y avait pas tellement d’autres choix que d’aller à ces dîners qui étaient le terrain de chasse d’hommes très dangereux.

«Elle ne s’est jamais exprimée sur cette période publiquement. Mais à l’époque, c’est probablement la première personne avec qui j’ai vraiment pu échanger sur ce qu’on subissait. Aujourd’hui, je suis en lien avec des dizaines de victimes, que je ne connaissais pas vraiment à l’époque. Et pourtant les mêmes personnages, les mêmes circonstances reviennent dans toutes nos histoires, encore et encore. Gamines que nous étions, on se disait : ça ne peut pas avoir existé, ça ne peut pas s’être passé comme ça. Et il faut donc se voir présenter par une autre le reflet de ce que l’on a soi-même vécu pour être forcée de prendre conscience que si, ça a vraiment eu lieu.»

Le «trafic»

«Quand j’ai raconté mon histoire à mon avocat états-unien, qui représente des victimes d’abus pédocriminels au sein de l’Eglise catholique, il m’a dit : ce que vous avez vécu répond point par point à la définition légale du trafic d’êtres humains. Le passeport confisqué. L’opacité financière totale. Le captif tenu par son abuseur. Un “trafic” : il m’a fallu si longtemps pour mettre ce mot sur ce qui m’avait été donné comme ordinaire. Mais c’est devenu impossible à ignorer depuis que j’ai des filles. Me retrouver face à des ados qui atteignent l’âge que j’avais alors, et réaliser comment on traitait la gamine que j’étais, ça change radicalement la façon dont on lit sa propre histoire. J’avais passé des années non pas à essayer de comprendre ce qui s’était passé, mais à chercher à le rendre normal.

C’est ce shooting pour Elle à Tahiti avec un photographe ami de Gérald, où le coiffeur m’avait violée le premier soir, et toute l’équipe, hilare, s’était bruyamment moquée de moi sur le plateau le lendemain. C’est ce célèbre photographe français (ndlr : Jean-Daniel Lorieux ? ), qui avait lancé la carrière Linda Evangelista avant que Gérald Marie ne la lui “vole”, et qui m’a mise toute nue dans sa baignoire pour un test photo, avant de m’y rejoindre, malgré ma terreur et mon dégoût. Même une fois que j’ai réussi – enchaînant les grandes campagnes, notamment pour Calvin Klein – ça n’a pas changé.

Un photographe italien vedette pouvait me toiser et me dire, en plein shooting où il me faisait me mettre à quatre pattes : «Regarde-moi comme si tu voulais que je te baise le cul.» J’étais devenue une célébrité à ce moment-là, et ça ne m’a pas moins pétrifiée. Je n’ai rien dit. J’étais tellement désensibilisée que même au sommet, avec la relative protection que le succès est censé procurer, je ne lui ai pas dit d’aller se faire foutre. La liste est sans fin. Partout, toutes ces années, ce n’était pas seulement la prédation sexuelle : c’était une industrie qui systématisait l’abus sous toutes ses formes. Verbal, physique, sexuel. Sur tous les plateaux, dans tous les studios.»

L’impunité

«Paris était clairement le centre de cette culture – non pas parce que les abus y étaient différents de ce qui se pratiquait à Milan ou à New York, mais parce qu’il y avait là davantage de ces hommes qui géraient des agences et qui étaient prêts à envoyer des gamines chez Epstein. Le pouvoir y était plus concentré, la scène plus grande, et les protections – légales, morales, institutionnelles – quasi inexistantes. Ce qui m’a frappée dès l’arrivée, c’est à quel point la France avait normalisé des représentations de très jeunes mannequins dans des situations que les Etats-Unis, avec leur côté encore conservateur à l’époque, n’auraient pas tolérées. Et cette culture, cette absence de limite, a commencé à déborder vers New York au fur et à mesure que le marché grandissait. Des photographes européens comme Patrick Demarchelier ou Terry Richardson ont importé avec eux des comportements que l’industrie états-unienne a fini par absorber et par normaliser à son tour.

«J’ai pu engager une procédure contre Gérald Marie à New York grâce au Child Victims Act [loi new-yorkaise permettant exceptionnellement aux victimes de crimes sexuels prescrits d’engager des poursuites], dont la fenêtre était sur le point de se refermer en 2021. Une cour d’appel a statué que j’étais bien éligible, puisque j’étais mineure sur le sol new-yorkais lorsque l’on m’a envoyée sous sa coupe. Et maintenant la procédure s’étire, parce que c’est très complexe d’obtenir qu’il soit formellement assigné en justice via les tribunaux espagnols, alors qu’il réside à Ibiza.

«Du côté français, nous sommes un bataillon d’anciennes mannequins à avoir toutes convergé vers Paris ensemble, en 2021 aussi, sur nos propres deniers, s’absentant de nos vies pour être entendues par des officiers de la brigade de protection des mineurs, auxquels nous avons livré nos témoignages une à une. Le mien a pris environ six heures. C’était éreintant, en même temps que cela ravivait la brûlure traumatique de souvenirs que nous avions mis des années à apprendre à confronter. Mais en France, il n’y a pas de fenêtre de rétroactivité, nous nous sommes toutes trouvées face au mur de la prescription, et parce qu’aucune victime ne s’est manifestée dans les délais légaux, l’enquête criminelle visant Gérald a été close.»

Le combat

«Aujourd’hui, je me bats avant tout, au sein de la Model Alliance, pour que cette industrie cesse de se voiler la face, et se réforme enfin. Il faut mesurer que la seule initiative de régulation significative de l’industrie du mannequinat jamais acquise à ce jour reste le Fashion Workers Act, dans l’Etat de New York, qui n’est entré en vigueur que l’an dernier – et de haute lutte – alors que cette industrie mondiale pèse des milliers de milliards de dollars chaque année, et en dépit de tout ce qu’on sait pourtant aujourd’hui de ses ressorts. L’opposition à cette avancée aura été énorme, en particulier de la part des agences. Parce que leur modèle économique a toujours reposé sur l’absence de protections.

«Ce que nous demandons à présent − au ministère de la Justice, au Congrès des Etats-Unis −, c’est l’ouverture d’enquêtes en profondeur sur de tels fonctionnements qui rechignent tant à se réformer, alors que le dossier Epstein révèle la multitude de personnes impliquées à tous les niveaux, qu’elles aient agi consciemment ou par une complicité passive dont elles tirèrent profit. Si on veut vraiment nommer ce qui s’est passé, il faut savoir regarder tout cela en face aussi. Et il faut tout brûler.»

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