Doubs | Théo Denner reconnu coupable et condamné à 18 ans de réclusion criminelle
- La Prison avec sursis... C'est quoi ?
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- 01/04/2026
- 12:22
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Massif, Théo Denner est posé dans le box avec son physique de rugbyman.
La bouche pincée.
Il a prévenu dès le début d’audience qu’il reconnaissait encore les faits, pour confirmer ses aveux en fin de garde à vue, et qu’il était là pour apporter des explications.
La première journée de ce procès, qui a débuté ce lundi 9 mars devant la cour criminelle du Doubs, a été rude pour le jeune homme, avec la longue et minutieuse déposition du directeur d’enquête, l’adjudant-chef Quentin Guenego.
D’abord, la personnalité de l’accusé : un portrait positif fait par son entourage, un élève sérieux, un apprenti besogneux, un petit-fils serviable.
« Mais beaucoup de soirées alcoolisées, beaucoup trop », ajoute le gendarme.
« Il se décrit comme hétéro, vante ses multiples relations, s’invente des relations avec des influenceuses pornos. Et puis il traite souvent les autres de pédé. Il est très attiré par l’extrême-droite, s’habille en Lonsdale, se dit skinhead et parle de ratonnades à Besançon pour aller taper des Arabes, comme il dit. Dans son téléphone, il y a des vidéos où il fait des croix gammées, des signes néonazis, une très grande quantité de mèmes sur les migrants noyés ».
Il y a d’autres photos et vidéos dans ses téléphones.
Le directeur d’enquête découvre une quantité « astronomique » de documents pornos avec une dominance pour les vidéos de jeunes hommes.
« Et une attirance pour le porno violent, des gens brûlés, attachés sur des croix en bois. »
Un stratagème immuable
L’enquêteur de la brigade de recherches de Montbéliard parle avec ses mots :
« Je m’attelle alors à l’exploitation la plus massive possible des données ».
Deux ans et demi d’enquête, des dizaines de milliers d’images.
Et très vite, une organisation apparaît avec des dossiers portant des prénoms dans le téléphone.
Le mode opératoire est très au point.
Le jeune bûcheron, 25 ans aujourd’hui, a inventé un avatar, un personnage féminin, Aurélie, lui créant une histoire et des amis en nombre.
Il va ainsi solliciter sur les réseaux sociaux beaucoup de jeunes hommes de son entourage.
Des élèves d’une MFR ou d’un CFA du Doubs.
Jusqu’aux enfants que gardait sa propre mère.
« Aurélie », donc, aborde les jeunes internautes en proposant très vite un échange de photos intimes.
Puis le chantage est amorcé.
Aurélie propose ou impose une rencontre à trois avec Théo Denner, sous peine de divulguer les photos.
Lorsque les jeunes gens se présentent, évidemment, aucune Aurélie, mais Théo Denner, pressant, expliquant qu’il est lui-même victime d’un chantage et qu’il n’a pas le choix que de se filmer en action avec ses proies.
Et l’avocat général, Jérémy Lahdi, de filer la métaphore à propos de la chasse justement.
Théo Denner était chasseur.
Il identifiait ses proies, les plus faibles du troupeau, ou les plus jeunes.
Il avait un appât avec le personnage d’Aurélie.
Il y avait un piège qui se refermait sur ses victimes, celui du chantage.
Des proies choisies
« Mais ça occupe un temps fou dans sa vie ! », s’étonne la présidente Delphine Thibierge.
« Ça occupait sa vie à 100 %, tous ses week-ends, toutes ses soirées », répond l’enquêteur.
« C’est dans son esprit tout le temps. »
Ces trois années d’une activité intense pour le « prédateur » seront un calvaire pour certaines victimes pour qui le chantage a duré plus longtemps.
Le contexte rural, parfois « viriliste », comme le dit le directeur d’enquête, avec des victimes choisies pour leur très jeune âge, leur discrétion, leur timidité, a contribué au silence qui entoure cette séquence.
Jusqu’à ce que l’un des enfants révèle tout à son beau-père qui ira trouver les gendarmes en 2021.
Sachant qu’une plainte avait été déposée contre lui, Théo Denner a supprimé le profil d’Aurélie sur Snapchat, mais pas les innombrables photos et vidéos de ses victimes. Des trophées ?
Le jeune bûcheron, accusé de viols et d’agressions sexuelles sur des adolescents, s’est exprimé pour la première fois ce vendredi 13 mars, tentant d’exprimer avec ses mots quelques remords et excuses.
La défense, elle, façonne l’hypothèse d’une homosexualité impossible à assumer autrement qu’à travers un faux compte sur les réseaux sociaux.
Théo Denner bougonne.
Ce vendredi 13 mars, devant la cour criminelle du Doubs, il dit d’emblée qu’il n’a pas l’habitude de parler, de s’exprimer, il n’est pas à l’aise avec les sentiments.
Il mange la moitié des mots, se tenant loin du micro.
Depuis une semaine, les cas les plus graves des 42 victimes identifiées ont défilé à la barre, à peu près tous dévastés, rongés par le non-dit et l’impossibilité de raconter, écrasés par une honte paralysante à la barre.
Théo Denner est du même bois que ses amis de cette Maison familiale rurale du Doubs où il a pu côtoyer la plupart des victimes.
Sa parole était attendue. Si on aurait pu voir se dessiner parfois un demi-sourire sur ses lèvres aux premiers jours de l’audience, on le sent clairement lui aussi affecté après cinq journées éprouvantes.
169 699 photos et vidéos dans son téléphone
Il lui est reproché un implacable stratagème de chantage à la sextape appliqué d’une manière industrieuse sur les jeunes hommes de son entourage parfois proche.
Mais Théo Denner n’est plus du tout dans la dissimulation.
Il répond comme il le peut à toutes les questions.
Il reconnaît la plupart des faits. Il formule des excuses qui paraissent sincères à deux reprises.
Le jeune bûcheron, massif et râblé, ne se dérobe pas comme les faits qui lui sont reprochés auraient pu le laisser craindre.
Longuement, la présidente, Delphine Thibierge, l’interroge sur les différents cas.
Puis elle lève la tête.
« Monsieur Denner, il y a 169 699 photos et vidéos dans votre téléphone, il y a 169 conversations pornos sur Telegram, des milliers de recherches sur Google… »
Les avocats de la défense, Baptiste Monnot et Jules Briquet, amènent progressivement la cour vers l’argument du déterminisme qui aurait enfermé Théo Denner, le poussant à trouver des subterfuges sous la forme d’un faux profil sur les réseaux.
« Une organisation de fer »
L’avocat général, Jérémy Lhadi, s’effare lui aussi :
« C’est titanesque le temps que vous passez à être Aurélie, votre faux profil. Qui est d’ailleurs très développé et très construit. Et pendant toutes ces années, pas une fois vous ne vous êtes trompé entre votre profil et celui d’Aurélie. Vous êtes d’une rigueur extrême, d’une précision incroyable. Et puis vos 170 000 fichiers sur le téléphone, c’est considérable ! Tout est rangé, classifié, tout est méticuleusement à sa place. Il y a une forme d’intelligence dans tout cela, une organisation de fer ».
Un psychopathe, Théo Denner ? Me Jean-Baptiste Euvrard, pour les parties civiles, voit dans la mécanique du mode opératoire une forme de marketing, « un stratagème de vente pour ferrer des clients ».
En l’occurrence des ados de 13 à 19 ans.
L’avocat reprend :
« Avez-vous déjà été amoureux, monsieur Denner ? ».
« Non », marmonne l’accusé.
« Avez-vous éprouvé des sentiments pour quelqu’un ? »
« C’était plus amical, les sentiments, je ne les ai jamais vraiment ressentis et exprimés encore moins ».
« Je pense que vos relations étaient utilitaires, vous aviez seulement besoin de sexualité », décoche l’avocat.
« J’ai été dépassé par la situation », réussit à formuler Théo Denner, comme pour expliquer le nombre et la qualité de ses victimes, parfois quelques amis d’enfance très proches et à deux reprises, les petits frères de ses conjointes.
Lui-même finalement enfermé, donc, dans la spirale efficace de son propre piège.
Ce qui l’attirait dans le fait de contraindre des jeunes hommes plutôt que d’utiliser des applications de rencontres spécialisées ?
« Avec le chantage, c’est un peu plus percutant », dit-il à voix très basse.
« Finalement, j’ai pris conscience du mal que j’ai fait à tout le monde. C’est pendant l’instruction que j’ai vu le dossier, c’est allé un peu loin. J’étais trop dans le truc avec Aurélie. Pour moi, ce n’était pas vrai, c’était un faux personnage. »
« Mais vous avez piégé de vraies gens, Monsieur Denner », répond la présidente.
Longuement, les avocats de la défense ont amené le sujet de l’homosexualité refoulée.
« Dans ma tête et de la façon dont j’ai été éduqué, c’était impossible d’être homo », explique l’accusé.
« Êtes-vous un prédateur ? », questionne Me Jules Briquet.
« C’est comme ça qu’on me qualifie », répond son client.
« Comment un gamin qu’on présente comme serviable, timide, qui n’a jamais fait parler de lui en arrive à 42 victimes ? »
« Je suis désolé, j’ai honte. J’ai envie d’avancer et de sortir de tout ça. »
Le procès entrera dans une seconde phase dès la semaine prochaine avec l’examen des autres victimes et les premières expertises.
La fin du procès est agendée au 27 mars.
À travers les 42 ados victimes identifiées, c’est tout un village du Doubs et quelques autres autour dont les familles ont été bouleversées.
Trois mamans de jeunes victimes, qui assistent au procès de Théo Denner, veulent aujourd’hui que justice passe et qu’il y ait plus de prévention sur les dangers des réseaux sociaux.
Un cas d’école, l’affaire Denner.
Tout au moins pour faire la démonstration de ce à quoi peuvent être exposés les plus jeunes sur les réseaux sociaux.
« Nous sommes là pour dire et pour faire comprendre tout le mal qui est fait à nos jeunes, mais aussi aux familles », dit une des trois mamans.
« Mes deux enfants ont été victimes. Théo était le meilleur ami de mon plus grand. Le plus jeune a fait une tentative de suicide, il a été hospitalisé trois semaines. On a du mal à parler. Nous avons un travail à faire, énorme, pour nous reconstruire. Il y a tout cela derrière cette affaire. Est-ce qu’on se rend bien compte des dégâts ? »
Renforcer la prévention dans les écoles
« Il y a peut-être aussi un message aux parents », ajoute une autre maman.
« C’est vrai que c’est compliqué de savoir jusqu’où vont nos gamins sur les réseaux. C’est difficile d’en parler avec eux. Mais il faut sans doute le faire bien plus aujourd’hui. »
« Et puis il faudrait développer beaucoup plus la prévention dans les écoles, les collèges. Aujourd’hui, les enfants ont des smartphones à 11 ans. Ils ont accès à tout. Ils sont très exposés, la preuve. Il faut absolument ouvrir des discussions et parler de tout cela. »
Les trois mamans assistent autant qu’elles le peuvent à l’audience et tiennent bon pour soutenir le regard fuyant de Théo Denner, l’enfant du village qu’elles ont vu grandir avec les leurs, qu’elles ont souvent accueilli à la maison.
Elles sont blessées, mais dignes et résolues à ce que la justice passe, à rétablir la parole, à restaurer les liens.
Il faut que cette affaire fasse réfléchir et nous incite tous à être plus vigilants.
Une jeune victime, devenue gendarme, avait eu le bon réflexe, au moment de la mise en place du chantage.
Âgé de 14 ans, il avait renvoyé des articles et textes de loi à « Aurélie », sur les risques encourus par les pédocriminels du Net.
« On avait eu l’intervention des gendarmes au collège quelque temps avant pour nous expliquer les dangers des réseaux sociaux », avait-il expliqué en début de semaine devant la cour criminelle du Doubs.
C’est le seul exemple du dossier où une victime, informée, a pu s’opposer au chantage.
Un temps seulement, puisque Théo Denner n’a pu se résoudre à lâcher sa proie en revenant à la charge, hélas avec succès.
Néanmoins, pour les mamans, c’est la preuve que la prévention peut être efficace et susciter des réflexes salutaires.
Leur volonté aujourd’hui :
« Il faut que cette affaire fasse réfléchir et nous incite tous à être plus vigilants. Et peut-être aussi que la vingtaine d’autres victimes potentielles évoquées dans l’enquête se signale. Il est encore temps ».
Un des sujets d’étonnement du procès, qui entame sa deuxième semaine devant la cour criminelle du Doubs, c’est le « succès » du scénario imaginé par Théo Denner pour parvenir à abuser de ses victimes, au total 42 adolescents, âgés de 13 à 19 ans.
Six des faits sont qualifiés de viol.
Le dispositif mis en place par cet adepte de la chasse était très sophistiqué.
« Normalement, on arrive à voir quand c’est vraiment un faux profil qui arrive comme ça avec une demande d’amis », témoigne un jeune homme victime à la barre.
« Mais là, non. C’était très bien fait. Le profil avait plein d’amis, il était actualisé, c’était crédible. Et Théo nous en avait parlé avant ».
Tout est là, Théo Denner n’a pas seulement mis en place un faux profil sur les réseaux sociaux.
Il a pris grand soin de l’ancrer dans le réel de son entourage immédiat.
Et son entourage immédiat était son terrain de chasse , jusqu’au plus proche possible.
Jusqu’à s’en prendre aux petits frères préados de ses compagnes d’alors.
Théo Denner, qui comparaît, pour la deuxième semaine, devant la cour criminelle du Doubs, commençait par approcher les jeunes gens.
« C’est lui qui m’en a parlé avant », raconte un jeune homme à la barre.
Il avait 15 ans au moment des faits.
« C’était pendant une fête. Il m’a dit qu’il connaissait une nana, une ex à lui, qui adorait… Et qui était prête à… »
« Salut, Théo m’a parlé de toi »
Chaque témoignage confirme.
Théo se vante d’avoir tout fait à Aurélie.
Une fille qui habite à L’Isle-sur-le-Doubs, bûcheronne de métier et qui n’a pas froid aux yeux.
Denner avait pris soin de confectionner un profil imaginaire avec de vraies photos d’une influenceuse particulièrement sexy.
Systématiquement, les garçons appâtés recevaient une demande d’amis de la belle Aurélie.
Généralement sur Messenger.
Le premier message : « Salut, Théo m’a parlé de toi ».
Le collet est en place.
Le profil est crédible, dans la proche périphérie, abordable.
Les « amis » communs sont nombreux.
La proie émoustillée tourne autour de l’appât.
D’abord des banalités puis très vite l’engagement d’un jeu d’échange de photos.
Les jeunes gens s’enflamment vite et envoient des « nudes » à mesure qu’ils en reçoivent.
Et là, le collet se resserre. La proie est ferrée.
On connaît la suite, déclinée depuis plus d’une semaine à mesure des témoignages : chantage à la publication des photos et vidéos à moins que la victime « fasse des trucs » avec Denner.
C’est l’expression pudique qui ressort de toutes les dépositions.
Théo Denner intervient, se faisant passer dans la majorité des cas comme étant lui aussi victime d’un odieux chantage, lui aussi opposé à une relation homosexuelle, mais décidé à se débarrasser d’Aurélie le plus vite possible.
Fétichiste des pieds
Une autre dimension de cette affaire impressionne par le talent de Théo Denner à mettre ses victimes sous pression.
Une véritable emprise.
Certes, il y a jusqu’à 50 messages par jour pour imposer un passage à l’acte, mais il y a aussi toutes les variantes du chantage.
Il ira jusqu’à prétexter qu’il va se suicider si sa proie ne se résout pas à une fellation pour satisfaire Aurélie et « qu’on en finisse ».
Il menace également sa propre copine de la quitter si elle ne se résout pas à un « plan à trois », une véritable obsession pour Denner qu’il alterne avec une passion sans limite pour les pieds.
Le mécanisme va au-delà du harcèlement, dans le sens où une emprise implacable s’installe pendant parfois plusieurs mois ou plus d’une année.
Il va ainsi jusqu’à soumettre totalement certaines de ses victimes jusqu’à leur imposer de véritables pratiques BDSM, sans guère d’émotions quand ses victimes lui demandent un moyen d’en finir avec la vie, comme au moins un jeune homme l’a fait.
Le subterfuge utilise donc le virtuel d’un faux profil Facebook.
Mais il commence bien dans le réel d’une petite société scolaire et villageoise et se termine également dans une sordide réalité.
Une experte psychologue a tenté de lister les dégâts faits sur les 42 victimes, et notamment les six qui ont subi des viols.
Ad nauseam. L’inventaire des symptômes caractérisant un traumatisme en dit long sur les conséquences personnelles, sociales, familiales pour un grand nombre de jeunes gens.
L’affaire Denner aura été le procès de la parole empêchée.
Après déjà sept jours d’une audience dans laquelle la très grande majorité des victimes ont un mal incroyable à verbaliser, il a fallu encore déployer ce mercredi une patience d’ange pour faire naître la parole, donner du sens et éclairer la Cour criminelle départementale de Besançon.
Cette fois, il s’agissait d’examiner les conséquences, victime par victime, des actes qu’ils ont pu subir.
Avec, pour certains, plus d’un an de sévices, qui relèvent davantage d’une forme de torture que de jeux sexuels.
À travers l’audition de l’experte psychologue, mandatée pour treize victimes, l’assistance a pu capter quelques bribes.
Pour un des jeunes gens qui a subi probablement le pire des sorts, elle parle « d’effondrement narcissique », d’une « honte envahissante ».
Le jeune homme a témoigné devant la praticienne :
« Avec lui, je n’étais qu’une merde, moins encore ».
Elle expose : il y a un impact traumatique important.
C’est allé très loin avec ce jeune homme. Les photos sont choquantes…
Du côté de la défense, on tente de caractériser une zone grise entre une série de viols particulièrement sordides et un jeu sexuel finalement consenti.
Pour preuve, un échange de SMS où c’est la victime qui sollicite Théo Denner pour un rendez-vous.
À la barre, le jeune homme a pu témoigner qu’il voulait en finir au plus vite et s’en sortir par la soumission.
« Est-ce que la victime était sous emprise ? », questionne la présidente Delphine Thibierge.
« Peut-on imaginer qu’après un effondrement narcissique, le fait de solliciter lui-même un nouvel acte est une façon de reprendre une forme de valeur ? » interroge l’avocat général Jérémy Lhadi.
« Comme une forme de syndrome de Stockholm ? »
La psychologue s’interroge également, hésite.
« La soumission est très forte. Il y a une absence de perspective, pas d’issue. Le réflexe de survie, c’est fuir ou se soumettre encore. »
Difficile d’évaluer la portée des dégâts psychologiques.
À mesure des cas, la praticienne donne quelques pistes.
« Un stress important », « effet de sidération au moment des faits compte tenu du jeune âge », « absence de distanciation des faits traumatiques », « impact dévastateur de l’avilissement subi », « paralysie du sommeil »…
La plupart ont réussi à exprimer un profond sentiment de honte.
L’un d’eux évoque une puissante nausée à chaque fois qu’il repense aux faits.
Dans le meilleur des cas, l’un d’eux a parlé de colère.
« Et la colère peut déjà être un pas vers la résilience », selon la psychologue.
Pour la grande majorité, il y a déni, enfouissement et oubli.
« Mais peut-on oublier ? » s’interroge la présidente.
« On a le sentiment que les jeunes hommes visés par Denner sont les plus fragiles ? », pose Jean-Baptiste Euvrard, l’avocat des parties civiles, sans obtenir de réelles réponses.
« On parle beaucoup de honte dans ce dossier, mais peut-on aussi parler de tabou ? » interroge Jules Briquet, pour la défense.
« Oui, l’homosexualité, c’est tabou. Mais pour tout le monde. Y compris pour Théo Denner ».
Dans son box, ce dernier n’a pas bougé d’un cil pendant les trois heures d’audition de l’experte.
Aux deux tiers d’une audience prévue en trois semaines, une question se profile qui nourrira sans aucun doute la réflexion des parties et des magistrats.
Pourquoi Théo Denner a-t-il récidivé en 2023 alors qu’il était mis en examen et sous contrôle judiciaire depuis 2021 ?
Le deuxième temps de parole de l’accusé, jeudi, a été beaucoup moins précis que le premier.
Si Théo Denner reste très coopératif et prompt à répondre aux questions, c’est avec une mémoire moins vive.
Il a pu impressionner au cours du premier interrogatoire par sa capacité à se remémorer le moindre détail des faits qui lui sont reprochés.
Une mémoire analytique aussi bien rangée que les 170 000 fichiers photos et vidéo dûment répertoriés retrouvés dans la galerie de son téléphone.
« Ce sont des faits moins graves que les premiers, donc je les ai moins en tête », dit-il.
Néanmoins il sera amené à reconnaître les faits de viol sur une victime qui a fini par venir déposer à la barre, encouragée par la partie civile.
C’est donc un sixième viol qu’il reconnaît.
Qui s’ajoute à 11 faits d’agressions sexuelles aggravées, 18 faits de harcèlement sexuel, cinq faits de corruption de mineurs… Au total, c’est 79 chefs de poursuite pour 42 victimes.
« Raciste, oui, mais un bon gars »
« On y est », s’enflamme son avocat M e Jules Briquet, maniant l’ironie.
« On arrive au moment du procès où vous êtes un salaud, monsieur Denner. Vous reconnaissez les faits mais ça n’est pas suffisant. On vous tire les vers du nez, vous êtes un stratège, un manipulateur, d’une intelligence folle ! ».
Et de rappeler qu’il a fallu deux heures de garde à vue – « seulement » – aux enquêteurs pour obtenir les premiers aveux et qu’il n’a jamais utilisé de VPN pour s’anonymiser sur le web.
Quelques témoins de personnalité sont venus redire que Théo est un « addict au boulot, sérieux, timide, serviable, raciste mais un bon gars ».
Néanmoins une question se profile à mesure des échanges : celle risque de récidive.
Beaucoup de questions de l’accusation tournent autour depuis le début de l’audience.
Il est reproché à Théo Denner deux agressions sexuelles sur mineurs, en 2023.
Soit deux ans après la révélation des faits et pendant qu’il était mis en examen sous contrôle judiciaire.
Qu’il a d’ailleurs rompu une fois en recréant un profil sur les réseaux sociaux alors qu’il en avait l’interdiction, ce qui lui a valu trois semaines de détention.
Et puis Théo Denner, à qui on a proposé de participer à plusieurs camps scouts, s’est attaqué à un garçon de 14 ans qu’il a emmené dans sa voiture et à qui il a montré un film porno avant un acte sexuel.
La question sera pesée par les magistrats à partir des questions posées aux experts psychiatres, la semaine prochaine.
« Je suis allé loin avec ces personnes », marmonne Théo Denner.
« La honte, c’est moi qui l’ai. J’ai vu un psy en prison, j’en ai beaucoup parlé, j’ai pris conscience. »
Au 9e jour de procès, la noirceur du dossier est toujours tenace.
Sur le banc des victimes, des jeunes hommes, tous mineurs au moment des faits, ont tous été trompés par un faux profil Facebook, une influenceuse chasse, une fausse Aurélie très attirante, en fait un pantin numérique agité par l’accusé qui Theo Denner, un jeune bûcheron du Doubs qui était majeur.
Depuis le début de ce procès, les victimes se succèdent à la barre, se contorsionnent, incapables de trouver un point d’équilibre.
Tant la honte les envahit encore.
Comment oublier ces photos intimes à caractère sexuel envoyées à la fausse Aurélie et dûment compilées par l’accusé qui menaçait de les dévoiler.
Sur le téléphone de l’accusé, les enquêteurs ont retrouvé plus de 175 000 fichiers à caractère sexuel.
Aujourd’hui commençait l’interrogatoire de l’accusé chasseur et attiré par l’extrême droite.
Le jeune homme étonnamment précis sur chaque photo, capable de corriger la présidente sur les lieux, les circonstances, le motif de l’envoi, une hypermémoire saisissante.
En dehors de ses considérations techniques, lui dit la présidente, avez-vous des choses à ajouter ?
L’accusé ne comprend pas vraiment. Elle repose la question. Il bredouille alors sans réelle conviction des mots d’excuse pour les 40 victimes.
“Je suis toujours persuadé qu’il vaut mieux pour des parties civiles entendre quelqu’un qui s’excuse plutôt que quelqu’un qui ergote, qui discute, qui querelle et qui traite les autres de menteurs. Cela étant, j’ai eu un sentiment presque de mots téléphonés. Il est vrai qu’il n’est pas facile pour lui de se positionner par rapport à cela, parce que comment peut-on s’excuser de cette affreuseté, de cette vilenie ? Il ne reste pas moins que la sincérité ne transpirait pas de tout cela“ estime Me Jean-Baptiste Euvrard avocat de parties civiles.
“Ce qui est particulier et paradoxal chez Théo Denner, c’est qu’à la fois, il a une grande facilité à reconnaître les faits, mais quand il s’agit d’exprimer ses sentiments, là, il est beaucoup plus timide, beaucoup plus pudique et c’est quelque chose qui est constant dans les dossiers chez les Denner. On ne parle pas, on ne s’exprime et il n’a pas été construit comme ça Theo Denner” ajoute son avocat Me Baptiste Monnot.
Une éducation teintée d’homophobie
Amis, famille, oncle.. les proches de Theo Denner dessinent avec leurs mots, la personnalité de l’accusé, le contexte familial.
Une éducation clairement raciste, homophobe, portée par un père absent à ce procès.
“Il y a une contrainte qui a pesé pour lui parce que, tout au long de sa construction, il a essayé de contourner le moment où il allait faire son coming out en famille. Donc il a essayé de trouver des subterfuges, et il a trouvé notamment ce subterfuge de la fausse identité en ligne pour attirer des jeunes hommes, essayer d’avoir des rapports avec eux, essayer de les séduire, les trahir, et obtenir des photos“ défend son avocat qui rappelle qu’aucune des photos n’a été diffusée.
Elles n’étaient selon la défense qu’un moyen de pression pour avoir des relations homosexuelles.
“Le papa de Théo Denner c’est le grand présent et le grand absent au procès parce que c’est lui qui a exercé les plus grosses pressions sur Théo vis-à-vis de son homosexualité. Tout le monde le dit dans les membres de la famille, il était assez violent vis-à-vis des homosexuels, donc forcément son fils avait du mal à lui avouer son orientation sexuelle, et donc a eu recours à ce type de pratiques“ analyse Baptiste Monnot, avocat de Theo Denner.
Avec certaines victimes à qui il donnait rendez-vous après chantage, Theo Denner est accusé d’être passé à l’acte.
Viols, agressions sexuelles. Il encourt 20 ans de réclusion criminelle.
Dans les prochains jours, les experts psychiatres se pencheront sur le profil de l’accusé.
Les parents de victimes, elles s’interrogent face à celui qu’elles estiment un prédateur.
“Parce que les mécanismes qu’il a mis en place sont ceux d’un chasseur, d’un prédateur. Est-ce que ça peut se traiter, est-ce que ça peut s’accompagner, est-ce que ça peut se réduire, se diminuer ? Oui, est-ce que ça peut s’annihiler ? Non…Il y a des solutions pour éviter la récidive avec là je pense par exemple un suivi sociojudiciaire, des mécanismes que nous savons mettre en place dorénavant mais le risque, ne sera, à mon sens, jamais totalement écarté“ conclut Me Euvrard l’avocat de parties civiles.
Le procès de Theo Denner se poursuit jusqu’au 27 mars devant la cour criminelle du Doubs.
Condamnation
18 ans de réclusion criminelle.
C’est la peine prononcée ce 25 mars 2026 à l’encontre de Théo Denner, reconnu coupable de viols, agressions sexuelles, harcèlement sexuel et atteinte à la vie privée sur 42 victimes âgées de 13 à 19 ans.
Le jeune bûcheron était jugé depuis le 9 mars dernier par la cour criminelle de Besançon
A ceci s’ajoute un suivi socio-judiciaire pendant 10 ans, et une injonction de soins.
Quelques heures avant, alors que la parole lui était donnée pour la dernière fois, l’apprenti bûcheron avait tenu à présenter ses “excuses aux victimes”.
“Et j’espère qu’après ce procès, elles pourront aller mieux” a-t-il marmonné.
Ces remords ont-ils pesé dans la condamnation finale ? En effet, la décision de la cour est en-deçà des réquisitions prononcées la veille par Jérémy Lhadi, avocat général.
Ce-dernier avait demandé 20 ans de réclusion criminelle, assortis d’une peine de sûreté des deux tiers et de 10 ans d’obligations de soins, à l’encontre du jeune bûcheron.
Une décision logique, selon le parquet, pour un adolescent devenu un véritable “chasseur sexuel”.
“Ce qui lui plaît, c’est la traque, la capture, la domination”
De 2018 à 2023, Théo Denner s’était fait passer, via un faux compte Facebook, pour une jeune bûcheronne nommée Aurélie.
Il usait de ce profil factice pour contacter ses victimes sur les réseaux sociaux.
Son mode opératoire était simple : d’abord les séduire et leur demander des photos intimes.
Puis exercer sur les personnes piégées un chantage afin de les contraindre à avoir des relations sexuelles avec lui-même.
Ce mode opératoire est celui d’un “chasseur sexuel, méticuleux” selon Jérémy Lhadi.
“C’est un chasseur par plaisir, par jouissance. Ce qui lui plaît, c’est la traque, la capture, la domination” de ses victimes, dont il collectionne les photos comme des “trophées”, a plaidé le représentant du ministère public, qui a fait allusion à de nombreuses reprises à la chasse, passe-temps favori de l’accusé.
“Le procès du silence” est arrivé à son terme
Pour rappel, l’affaire avait éclaté en 2021, quand une des victimes, un adolescent de 17 ans, avait avoué à sa famille avoir été victime d’un chantage à la sextape, et violé.
Le point de départ d’un dossier “vertigineux” et “hors du commun” selon le parquet : les enquêteurs découvrent dans les appareils électroniques de Théo Denner, qui a d’emblée reconnu les faits, plus de 170 000 fichiers à caractère pornographique, classés par dossiers au nom de ses victimes.
S’en suivront 4 années d’instruction, 79 chefs d’accusation, et un procès commencé le 9 mars où 62 parties civiles et témoins se sont succédées à la barre, dans une ambiance particulière, marquée par le silence des victimes.
Pour l’avocat des parties civiles, Me Euvrard, la peine encourue est légitime.
“Il n’est pas prévu de disposition spéciale pour les crimes dits sériels, c’est-à-dire répétés” dit-il.
“En France, que vous soyez comptable d’un crime ou de 20 ou de 42 ici, on n’additionne pas les peines encourues. Donc le fait que le parquet général requiert une peine lourde lui égare à la multiplicité des faits ne me choque pas”.
Théo, “un gamin perdu” selon la défense
Au contraire, la défense a elle fustigé une “caricature”.
Théo Denner n’est pas “un chasseur de faibles”, “c’est un gamin perdu qui s’est caché derrière un avatar de femme”, selon ses avocats Baptiste Monnot et Jules Briquet.
Les avocats du jeune bûcheron ont souligné que l’accusé aurait pu être abusé sexuellement pendant son enfance, à 17 ans, par un voisin.
Ils ont aussi décrit un jeune homme en lutte avec une homosexualité refoulée dans un milieu familial ouvertement homophobe, où les hommes considéraient qu’un “homosexuel, c’est une balle dans la tête”.
Éduqué par un père raciste et profondément homophobe, usurper l’identité d’une femme sur les réseaux sociaux aurait été pour lui une manière de repousser un “coming out” qu’il ne savait pas comment faire.
Des arguments battus en brèche par l’avocat général.
“Ce qui me heurte”, a-t-il dit, “c’est le lien fait entre homosexualité, assumée ou refoulée et les agressions sexuelles et les viols”.
“Il n’y a aucun lien, il y a un environnement homophobe chez Théo Denner, des démons intérieurs, mais cela ne permet pas le lien entre l’homosexualité et les faits” a-t-il ajouté.
Le magistrat du ministère public a insisté sur la minutie de l’accusé : son “organisation, sa gestion des profils est impressionnante”, “Chantage, pressions, menaces, intimidations sur de jeunes hommes, des pantins dont il tirait les fils”.
“Pas besoin de coups pour être violent”, rappelant l’horreur du nombre des vidéos utilisées pour faire chanter les victimes.
Ce qui n’a pas fait fléchir les avocats de la défense, qui ont même osé une comparaison : leur client subirait la même peine que Joël Le Scouarnec, qui compte, lui, près de 300 victimes.
“C’est deux personnes totalement différentes, avec un nombre de victimes différent avec un positionnement différent” développe Me Briquet.
“Vous avez quelqu’un qui est dans la rédemption, qui reconnaît les faits, qui a souci de se faire soigner. Lui mettre exactement la même peine qu’une personne qui est dans la revendication de ses actes, c’est un mauvais message qu’on lui envoie.”
Leurs arguments n’auront donc pas suffi à convaincre le jury.
Les conclusions des experts, rendus hier, qui ont estimé que l’accusé ne souffrait pas de maladie psychique et qu’il présentait même réellement des risques de récidive, n’ont également pas joué en faveur de Théo Denner.
L’accusé a maintenant dix jours pour faire appel.
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