Affaire Joël Le Scouarnec | Le Procès

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Le procès de l’horreur
Ce lundi 24 février s’ouvre devant la cour criminelle du Morbihan, à Vannes, le plus grand procès de pédocriminalité jamais organisé en France.

L’ex-chirurgien Joël Le Scouarnec est accusé d’avoir abusé sexuellement de 299 anciens patients, de 1989 à 2014, la plupart mineurs. Trente ans durant, en toute impunité, sans jamais être inquiété.

C’est un procès vraiment ” hors norme ” pour plusieurs raisons : l’incroyable nombre de victimes, de la part d’un notable : il est rare que notre justice parvienne à interpeller des personnes haut placées pour de tels faits ; les preuves écrites que cet homme a laissé ; les lieux où les faits ont été commis dans des hôpitaux et des cliniques où l’on est censé être soigné et protégé ; de par le fait, enfin, qu’il ait agi trente ans durant, malgré plusieurs alertes, sans jamais être inquiété.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : près de 470 journalistes et dessinateurs accrédités, 75 jours d’audience prévus, 67 avocats de parties civiles, 45 témoins, 10 experts.

Et, surtout, 299 victimes, âgées en moyenne de 11 ans au moment des faits : 158 garçons, 141 filles [285 victimes âgées de moins de 20 ans, dont 256 âgées de moins de 15 ans], qui accusent l’ancien chirurgien Joël Le Scouarnec, 74 ans aujourd’hui, de 189 agressions sexuelles aggravées et 111 viols aggravés, de 1989 à 2014, dans plusieurs établissements de l’Ouest de la France où il a exercé.

Cette affaire particulièrement grave est jugée devant une Cour Criminelle Départementale [CCD], exclusivement composée de magistrats professionnels et dépourvue de jury populaire, contrairement aux Cours d’Assises.

Ces juridictions ont été créées en 2019 à titre expérimental et généralisées en 2023, avec pour ambition de désengorger les Cours d’Assises. Jusqu’à la généralisation des Cours Criminelles à partir du 1er janvier 2023, toutes les Cours d’Assises étaient mixtes, composées de la cour et du jury.

Les jurés n’étaient pas professionnels mais des citoyens tirés au sort au sein des listes électorales. La Cour d’Assises était alors qualifiée de juridiction populaire puisque des représentants du peuple participaient au jugement des crimes.

Si la Cour Criminelle Départementale offre des avantages, procès plus courts, magistrats expérimentés, elle soulève des critiques majeures : risque de sous-évaluation symbolique des crimes sexuels ou encore, sentiment d’une justice technocratique éloignée des citoyens.

Plusieurs associations de victimes ont émis des réserves concernant les Cours Criminelles Départementales, elles dénoncent ces juridictions comme des lieux de ” perpétuation de l’invisibilisation du viol “.

L’exemple du procès Le Scouarnec pourra éclairer cette tension : soit la Cour Criminelle Départementale parvient à démontrer sa capacité à traiter efficacement des affaires graves sans sacrifier la qualité du débat judiciaire, soit cette juridiction, déjà submergée, continuera de cumuler retards et prolongations de détention controversées.

Le traitement du procès Le Scouarnec sera, en ce sens, scruté de près. Il attire une attention particulière en raison de la gravité des accusations et du nombre exceptionnel de victimes impliquées. Cette affaire bénéficie d’une couverture médiatique importante, ce qui pourrait atténuer les critiques liées à l’absence de jurés populaires. L’affaire permettra de voir si la Cour Criminelle Départementale reconnaît la même gravité que pourrait le faire un jury populaire, tant en termes de quantum de peine que d’écoute des victimes.

CIIVISE : Communiqué de presse du 21 février 2025

A l’occasion de l’ouverture du procès Le Scouarnec, la CIIVISE rappelle que les carrières pédocriminelles sont construites, non par des monstres, mais par des silences successifs de tous les témoins.

Le procès du chirurgien Le Scouarnec s’ouvre lundi à Vannes, et va durer plusieurs mois.

A cette occasion, la CIIVISE rappelle trois clés de compréhension qui appellent trois changements culturels considérables.

Les actes pédocriminels sont souvent sériels : ils ne s’arrêtent pas d’eux-mêmes. Il est donc primordial de les interrompre dès la première alerte. Ici, comme souvent, c’est un inceste qui ouvre à une série innombrable de crimes. Les premières violences sont restées dans la famille et n’ont pas fait l’objet de signalement : elles auraient dû être immédiatement transmises aux autorités judiciaires pour que le criminel soit arrêté.

Il n’y a pas de carrière pédocriminelle qui passe entièrement inaperçue. Tout au long des années, des témoins constatent et sont en mesure d’alerter, qu’ils soient dans l’environnement privé ou institutionnel. Ce sont les silences successifs de tous, qui ont fabriqué cette série de crimes, et non un criminel hors norme érigé au statut de monstre. C’est à chaque témoin et a fortiori, à chaque professionnel en responsabilité au sein d’une institution sanitaire, administrative ou judiciaire, qu’il revient d’agir.

A la fin de cette série de crimes, se tient un procès inhabituel, à la fois par le nombre de victimes et par l’horreur des actes qui seront jugés. Seule une particulière attention aux personnes victimes pendant le procès, une sollicitude et une bientraitance organisée envers elles, comme il a pu en exister dans les grands procès de terrorisme, constitue une réponse appropriée. Les institutions qui n’ont pas su protéger doivent épargner les souffrances supplémentaires aux victimes et pour cela, des moyens réels pour le procès sont indispensables. Car il ne s’agit pas de juger des violences privées, mais de réparer des violences permises et recouvertes de déni par toute une société.

 

Un procès estimé à plusieurs millions d’euros

Pour l’organisation de ce procès gigantesque, la justice a déployé des moyens exceptionnels.

Si l’audience se déroule dans la salle habituelle du Tribunal de Vannes, salle ne pouvant accueillir que 90 personnes, le choix a été fait d’utiliser l’ancienne fac de droit prêtée par la ville de Vannes.

Les parties civiles et le public devront donc suivre les débats dans des locaux aménagés, 300 mètres plus loin, un amphithéâtre de 400 places et des écrans géants pour les victimes, deux autres salles pour le public et la presse.

Au total, il aura fallu 3 millions d’euros pour gérer ce procès de quatre mois, qui pourtant génère déjà la colère des parties civiles de ne pouvoir siéger en permanence face à celui qui a abusé d’elles, pour qu’il prenne conscience physiquement de l’ampleur de ses actes, et pour mieux entendre les explications qu’il fournira à chacune d’entre elles.

Et puis, à quelques centaines de mètres de là, devant la Cour Criminelle Départementale du Morbihan, il y a des dizaines de manifestants armés de pancartes qui protestent contre ” la loi du silence “.

Médecins agresseurs, violeurs : Ordre des médecins complice 

Il était 13 h 02 ce lundi 24 février 2025, lorsque la Cour Criminelle présidée par Aude Buresi a fait son entrée dans la salle principale du Tribunal de Vannes [Morbihan].

Cette première journée est d’ordre technique, notamment avec le rappel des constitutions de parties civiles – 184 directes, 74 indirectes, 9 dites morales – ou le détail du planning du procès, comprenant la date d’audition des 45 témoins et des dix experts.

Sept journées de huis clos, cinq de plaidoiries pour les avocats des victimes et trois jours pleins pour le délibéré. Aude Buresi, présidente de la Cour Criminelle du Morbihan, a construit un calendrier millimétré pour le procès de Joël Le Scouarnec, qui s’ouvre lundi à Vannes jusqu’au 6 juin.

Voici les temps forts prévus durant près de quatre mois d’audience, chaque jour de 13 h à 19 h :

  • 24 février : ouverture du procès
  • 25 février et 26 février : examen de personnalité de l’accusé, avec notamment les témoignages de ses trois fils et de son ex-épouse
  • À partir du 27 février : présentation générale des faits et de l’enquête
  • Du 5 au 7 mars : faits commis à l’hôpital de Loches [Indre-et-Loire]
  • Du 10 mars au 17 avril : faits commis à l’hôpital de Vannes [Morbihan]
  • Du 22 avril au 30 avril : faits commis à l’hôpital de Quimperlé [Finistère]
  • Du 12 au 14 mai : faits commis à l’hôpital d’Ancenis [Loire-Atlantique]
  • Du 15 au 16 mai : faits commis à l’hôpital de Jonzac [Charente-Maritime]
  • 19 mai : absence de sanctions disciplinaires à l’encontre de l’ex-chirurgien
  • 21 mai : interrogatoire récapitulatif de l’accusé
  • Du 22 au 28 mai : plaidoiries des avocats des parties civiles
  • 2 juin : réquisitions du ministère public
  • 3 juin : plaidoiries de la défense

Enfin, si le calendrier est tenu, du 4 au 6 juin, il y aura le délibéré de la Cour Criminelle du Morbihan avant le verdict.

 

Tout au long du procès, les parties civiles pourront compter sur le soutien de l’association France Victimes 56, qui mettra à disposition un juriste et un psychologue pour les accompagner.

Un chien d’assistance judiciaire a également été proposé aux personnes qui devront témoigner à la barre. Sa présence rassurante permet de libérer la parole, de diminuer le rythme cardiaque et l’anxiété, notamment chez les jeunes enfants.

Pour la sérénité des parties civiles qui feront face à de nombreux journalistes, un système de tours de cou, vert ou rouge sera mis en place pour savoir si elles souhaitent ou non être interviewées et filmées.

 

Déroulé du procès

Les deux premières semaines du procès seront consacrées à l’enquête de personnalité de l’accusé, au déroulé de l’enquête, mais aussi aux témoignages de ses proches. Son ex-épouse est ainsi attendue à la barre dès mardi.

Présidée par la juge Aude Buresi, la Cour Criminelle du Morbihan suivra l’ordre chronologique des violences sexuelles commises par Joel Le Scouarnec, selon le calendrier transmis à la presse.

Seront d’abord auditionnées les parties civiles de la clinique de Loches, en Indre-et-Loire (5-7 mars), puis celles de la clinique du Sacré-Coeur à Vannes [10 mars-17 avril] et de Quimperlé, dans le Finistère [22-30 avril].

Les patients d’autres hôpitaux où a exercé le praticien – Ancenis, Lorient, Jonzac, et autres cliniques où il a effectué de courts remplacements – seront entendus du 5 au 16 mai.

Une quarantaine de parties civiles ont déjà exercé leur droit au huis clos. Le 19 mai, la cour auditionnera plusieurs anciens hauts responsables des hôpitaux et services de santé. Selon des documents confidentiels, certains avaient été informés dès 2006 de la première condamnation du chirurgien, sans que sa carrière n’en soit impactée.

Parcours de l’ancien chirurgien accusé d’avoir violé et agressé sexuellement 299 patients durant des décennies dans divers hôpitaux et cliniques, de 1989 à 2014.

 

Ouverture du procès

 

Dans son propos liminaire, la présidente de la Cour Criminelle a déclaré que l’accusé n’était lors de ce procès

Ni un objet de curiosité, ni un sujet d’études, ni un débat de société mais un justiciable et qu’elle veillera au respect de ses droits.

Elle a également rappelé les faits et les accusations qui pèsent contre Joël Le Scouarnec. Ces faits concernent 299 victimes entre 1989 et 2014. Il encourt 20 ans de réclusion criminelle.

Après chaque audience, la présidente lui donnera la parole.

L’affaire Le Scouarnec, c’est avant tout un album de famille. Pour comprendre comment Joël Le Scouarnec, un chirurgien aujourd’hui âgé de 74 ans, a pu violenter sexuellement plus de 300 mineurs, il faut tourner les pages de cet album ô combien noirci.

Côté face, des réunions de famille ” sans histoires ” et ” sans jamais le moindre geste déplacé “.

Côté pile, une succession de violences sexuelles, de trahisons et de silences.

 

1er jour

Au premier jour de son procès devant la Cour Criminelle du Morbihan pour des viols et agressions sexuelles sur près de 300 patients, Joël Le Scouarnec a reconnu avoir ” commis des actes odieux “. L’accusé, parfaitement conscient aujourd’hui que ces blessures sont irréparables, ineffaçables, a pris la parole à la fin de la journée.

Si je comparais devant vous, c’est qu’effectivement un jour, la plupart n’étaient que des enfants, j‘ai commis des actes odieux…

Je ne peux pas revenir en arrière… je leur dois, à toutes ces personnes et à leurs proches, d’assumer toute la responsabilité de mes actes et des conséquences qu’elles auront tout au long de leur vie.

L’accusé semble avoir évolué depuis les cinq ans de prison qui ont suivi sa condamnation à Saintes. Mais assumera-t-il l’ensemble des écrits qu’il a confié à son journal intime retrouvé par les enquêteurs ? L’enjeu de ce procès sera d’approcher au plus près de la vérité, sans céder au récit que Joël Le Scouarnec a toujours voulu imposer, profitant de la confusion due à l’état inconscient des nombreux patients qu’il avait sédaté.

 

2ème jour

La deuxième journée d’audience s’avère éprouvante : les trois fils du mis en examen sont appelés à témoigner, tout comme sa femme.

Deux d’entre eux ont comparu, comme témoins, devant la Cour Criminelle de Vannes, et tenté de décrypter comment cette famille, aux apparences ordinaires, a glissé dans le dysfonctionnel.

Tous deux détaillent avoir grandi dans un milieu privilégié, entourés d’une mère et d’un père attentifs, même si le second était souvent absent du fait de sa profession. Ils parlent de vacances en famille en Italie, de visites aux oncles, tantes et cousins, aux grands-parents. Bref, une famille ordinaire. Mais rongée de l’intérieur par une perversité sexuelle qui semble se propager de génération en génération.

Le plus jeune des fils de l’accusé, âgé de 37 ans, est le premier à témoigner ce mardi. Le benjamin de la famille revient sur son “enfance tout à fait heureuse” dans une “famille normale”, sur laquelle pesaient néanmoins des “non-dits”.

Le trentenaire assure n’avoir appris la condamnation de son père en 2005 pour détention d’images pédopornographiques qu’en 2017. Plus en contact avec son père depuis son interpellation il y a huit ans, il voudrait garder cette image qu’il avait de lui : celle d’un père présent, qui l’a éduqué, ou il n’a jamais manqué de rien. Il parle des moments heureux dans son enfance et des choses simples qu’il a partagé avec lui.

C’est ensuite au tour du cadet des trois fils de Joël Le Scouarnec de témoigner. Le cadet de la fratrie décrit pour sa part une famille hantée par les silences et les non-dits.

Il y a une personnalité que je ne connais pas de mon père…

Ce que je ne peux pas pardonner, c’est ce qu’il a pu faire.

Interrogé par la présidente, il évoque les violences sexuelles que lui a infligé son grand-père paternel, de ses 5 ans à ses 10 ans. Il dit avoir subi ” des exhibitions, des fellations, des attouchements ” de sa part. Il estime que les actes se sont produits ” une dizaine de fois “. Il explique en avoir parlé pour la première fois à son grand frère en 2001, quand il avait 19 ans et à sa mère quand il avait 28 ans. Son père, lui, n’a jamais été au courant.

Tout comme son frère, il ne réagit pas aux derniers mots de son père lui demandant pardon.

Le troisième fils de Joël Le Scouarnec et son ex-femme n’ont finalement pas été entendus ce mardi. L’ex-épouse sera à la barre ce mercredi, l’aîné ne pouvant pas revenir, son témoignage est reporté à une date ultérieure.

 

3ème jour

Le troisième jour de ce procès, le frère de l’ancien chirurgien a été le premier à s’exprimer à la barre et a affirmé que l’ex-épouse de l’accusé ” était au courant des agissements ” de Joël Le Scouarnec au sein de la famille.

Ne cachant pas ressentir une forte inimitié envers elle, le frère de M. Le Scouarnec a ensuite accusé Marie-France ” d’aimer son mari pour l’argent “, d’avoir couché avec le premier mari de leur sœur, d’avoir pris un amant, de lui avoir fait des avances à lui aussi… Il a déclaré ensuite ne pas avoir de “preuves” pour fonder ses propos.

Il n’a pas non plus épargné l’ex-chirurgien.

Moi, je pense qu’il faut l’emprisonner jusqu’à sa mort, ça serait bien pour la société, a-t-il lancé.

De cinq ans son cadet, il a affirmé avoir coupé tout lien depuis son interpellation en 2017 et déclare ne plus jamais vouloir le revoir.

Au troisième jour du procès de Joël Le Scouarnec, ce mercredi 26 février 2025, un témoignage a provoqué un vif émoi dans la salle d’audience du Tribunal de Vannes, celui d’un ami d’enfance du chirurgien. Pendant près de deux heures, cet homme de 80 ans a livré un discours sans aucune émotion qui a choqué les parties civiles.

Lors de son audition, le témoin a d’abord évoqué une ” amitié sincère “ avec l’accusé et son père, avant de déclarer qu’il continue de rendre visite à Joël Le Scouarnec en prison. Il a également sous-entendu que la femme de l’accusé était forcément au courant.

Mais c’est lorsqu’il a prononcé la phrase

Bon, ce qu’il a fait, c’est fait, que la salle a réagi avec stupeur.

Interpellé par la présidente de la Cour, il a ajouté : 

Moi, je n’y suis pour rien, ces histoires de braguette, c’est pas mon problème hein !

Et si un jour il sort de prison ?

Ça reste mon ami, je l’accueillerai.

Une réaction qui a choqué les victimes présentes, certaines allant jusqu’à quitter la salle.

Face à ces propos, la magistrate a fermement recadré le témoin, l’invitant à observer l’émotion des victimes.

 

4ème jour

Ce 26 février 2025, masquée, la tête recouverte d’une grosse perruque de cheveux noirs hirsutes, Marie-France Lhermitte, ex-épouse de Joël Le Scouarnec, est auditionnée pendant plus de 6 heures.

Une audition lunaire dans laquelle elle a multiplié les mensonges. ” Une grande comédie “, selon une avocate des parties civiles.

Pendant des heures, cette femme complètement dans le déni n’a pas semblé prendre la mesure de la gravité des faits reprochés à son mari. Elle réfute toutes les accusations qui lui sont portées.

Pendant plusieurs heures, cette femme ne cesse de ramener cette affaire hors normes à sa petite personne, évoquant les viols qu’elle aurait subis, la noyade de son frère et tout un tas de drames qui ont parsemé sa vie, sans aucun mot à l’égard des victimes.

Elle s’émeut quand elle apprend que son mari a eu des relations sexuelles zoophiles avec leurs chiens, et semble plus marquée par ces révélations que par les plus de 350 enfants, victimes de son mari.

Elle déclare n’avoir jamais été au courant des penchants pédocriminels de son ex-mari, qu’elle décrit comme un homme ” extraordinaire ” grâce auquel leurs trois enfants n’ont ” manqué de rien “, et fustige les journalistes qui ont souligné leur ” train de vie luxueux “.

Face à la cour, la témoin s’en prend à tout le monde : sa sœur, une pintade, son beau-frère, un alcoolique.

Quant à sa nièce, agressée à 5 ans par son mari, elle l’accuse de menteuse et d’avoir manipulé son ex-mari depuis qu’elle a cinq ans, suggérant que certains enfants prennent plaisir à des relations sexuelles avec des adultes et que cette dernière recherchait des contacts physiques avec Joël Le Scouarnec.

Elle insulte régulièrement des membres de sa famille, se présente en victime, et refuse de regarder les photomontages pédophiles créés par son ex-mari. Vivant séparée de son époux, elle n’a jamais demandé le divorce ni dénoncé l’agresseur.

L’avocate des parties civile relate enfin ” l’indignation ” des victimes présumées qui l’écoutent, regrettant que Marie-France Lhermitte, ex-épouse Joël Le Scouarnec, ne soit pas dans le box des accusés.

A l’issue de son audition, son ex-mari s’adresse à elle et lui demande pardon, comme à chacun des membres de sa famille jusque-là.

 

5ème jour

Au lendemain de l’audition de l’ex-femme de Joël Le Scouarnec, c’est la sœur du chirurgien qui était entendue par visioconférence depuis le Tribunal d’Orléans. Depuis l’incarcération de son frère en 2017, elle a rompu les liens.

Témoignant devant la Cour Criminelle du Morbihan, la sœur de Joël Le Scouarnec a révélé avoir été abusée par un petit ami lorsqu’elle était adolescente mais avait jugé impensable d’en parler à ses parents. La septuagénaire décrit une famille traversée par la culture du secret, où les abus sexuels étaient banalisés et tus, pour préserver les apparences.

La sœur de Joël Le Scouarnec, dont les deux filles ont été victimes d’actes pédocriminels commis par leur oncle, a dénoncé ce jeudi ” la cruauté ” et les ” mensonges ” de l’ex-épouse du chirurgien, assurant que cette dernière était au courant des agressions sexuelles subies par l’une de ses deux nièces.

Elle a ensuite déclaré que la plus jeune de ses deux filles lui avait confié en octobre 2000, avoir subi des violences sexuelles de la part de Joël Le Scouarnec, et qu’elle avait aussitôt confronté ce dernier qui aurait alors tout de suite reconnu les faits affirmant que sa femme était au courant.

Ne sachant pas qu’il avait commencé des années avant, elle déclare ne pas avoir dénoncé son frère, pensant que sa fille était la seule victime, et que plus jamais il n’allait recommencer, lui demandant de se faire soigner.

La femme de 72 ans, submergée par l’émotion au début de l’audience, s’est adressée à son frère pour lui demander ce qui lui était arrivé.

J’ai besoin de savoir comment tu en es arrivé là… Est-ce que notre père a eu des gestes sur toi ? Dis-moi la vérité, s’il te plaît !

La réponse n’apportera pas l’éclaircissement espéré. 

Comment je suis devenu un pédophile puis un pédocriminel ? Je ne sais toujours pas. Ce dont je suis certain, c’est que je n’ai jamais subi aucune agression de la part de qui que ce soit.

Elle pleure sur ” les centaines de victimes “, c’est la première de la famille Le Scouarnec à le faire depuis le début du procès. Et ça doit faire du bien à celles et ceux encore nombreux, qui l’écoutent par le biais d’une retransmission, depuis l’amphithéâtre voisin.

Saviez-vous qu’il y avait une obligation de dénoncer des faits sur mineur ? demande la présidente.

Annie ne savait pas. Personne autour d’elle ne savait. Mais elle l’assure :

Si c’était aujourd’hui, j’aurais déposé plainte.

L’aîné était le dernier des trois fils de l’accusé à être entendu par la cour.

Des trois fils, c’est lui qui était le plus proche de l’ex-chirurgien. Il dit ne plus avoir de contact avec sa mère depuis 2017, il est le seul à être allé voir son père après sa détention ” pour comprendre ce qu’il faisait là “. Il repartira ce jour-là sans aucune explication : son père lui dira juste qu’il a commis des faits ” graves “.

Tout au long de son audition, il a éclairé la cour sur la personnalité de son père et le contexte familial, marqué par des incestes et agressions sexuelles multiples, commises ou non par l’accusé.

A la fin de son témoignage, l’accusé a pris la parole et a reconnu des ” abus ” sur sa petite-fille, la fille du témoin, provoquant une onde de choc, puis comme à ses autres fils, il lui demande pardon.

Face à lui, son fils accuse le coup, immobile. Lui qui avait déjà découvert lors du 1er procès en 2020 que son enfant apparaissait dans les carnets de son père, semble sidéré à la barre et repart de la salle d’audience avant d’être pris en charge par des psychologues.

Des faits qui ne concernent pourtant pas ce procès. La petite-fille du chirurgien ne fait pas partie des victimes recensées par les enquêteurs. Dans les journaux intimes de Joël Le Scouarnec, elle apparaît pourtant à plusieurs reprises, la première fois alors qu’elle n’a qu’un mois et demi, mais la justice n’avait jusqu’ici jamais poursuivi l’ancien chirurgien pour ces faits. Ils ne sont pourtant pas prescrits, selon le procureur qui a dit à l’audience prendre note de ces aveux.

Il pourrait donc y avoir un nouveau procès pour Joël Le Scouarnec, même si à la sortie de l’audience, plusieurs avocats de parties civiles restent sceptiques sur les déclarations de l’accusé et parlent d’un nouvel acte de perversion du chirurgien.

 

La fin de semaine était aussi très attendue pour le témoignage de l’enquêtrice principale, une gendarme affectée dans la petite commune de Jonzac.

Nadia M. est la première enquêtrice de l’affaire Le Scouarnec, en 2017, quand une petite fille de six ans, la voisine de l’ex-chirurgien, est victime de viol.

Son professionnalisme l’amène à perquisitionner méticuleusement le pavillon de l’horreur et à mettre la main sur 300.000 photos et vidéos pédopornographiques ainsi que sur les journaux intimes de Joël Le Scouarnec, des récits par centaines remplis d’un quart de siècle d’abus et de fantasmes pervers.

Elle découvre également les 27 disques durs et clés USB cachés sous le matelas dans cette maison de Jonzac, sale aux fortes odeurs de moisi.

Tant de fichiers protégés par un mot de passe – trauma – un code également approprié pour cette victime collatérale, celle qui a dû éplucher les données ultra-gores à en vomir. Nadia M. souffre d’un tel trauma qu’elle est en arrêt maladie depuis trois ans.

Cette militaire en burn-out depuis des années ne souhaitait pas être entendue. Au regard de son travail méticuleux, la Présidente, Aude Burési, a voulu maintenir son témoignage.

Son audition par visioconférence, a toutefois été interrompue en raison de problèmes techniques, ce qui a motivé la cour à renoncer à sa déposition, visiblement très éprouvante.

 

Ce sera le directeur d’enquête qui sera interrogé sans répit, pendant cinq heures par la cour le 28 février, notamment sur les erreurs ou lacunes des investigations. Avec en point de mire, la question d’éventuelles victimes oubliées ou non, prises en compte dans les investigations.

Le colonel Cyrille Martin, qui commandait la Section de recherche de gendarmerie de Poitiers [Vienne] quand ont été découverts les carnets noirs de Joël Le Scouarnec, témoigne du caractère exceptionnel de l’enquête qui a été coordonnée par ses services.

C’est la première fois qu’on est confrontés à autant de victimes et à des victimes qui, en plus, ignoraient l’être.

Trois, puis cinq gendarmes ont été uniquement dédiés à la recherche des victimes puis à leurs auditions. Il explique comment les gendarmes avaient dû annoncer à certaines victimes qu’elles figuraient dans les listes du pédocriminel et donc ” aller vers des victimes qui, pour la grande majorité, n’étaient pas conscientes des crimes dont elles avaient été victimes “, très jeunes ou bien sous sédation dans les cliniques et hôpitaux où le chirurgien officiait, ces victimes pouvaient ne conserver qu’une ” mémoire ” inconsciente des sévices qu’elles avaient subis.

À cette occasion, des avocats ont dénoncé la brutalité avec laquelle certaines victimes ont été traitées, affirmant avoir appris les crimes subis en présence de leurs enfants, ou par un simple appel téléphonique.

Au total, 410 victimes potentielles avaient été comptabilisées et 344 interrogées. Certaines sont décédées, pour d’autres les faits étaient prescrits.

Selon les avocats des parties civiles, toutes les victimes n’ont pas été identifiées. Les parties civiles savent que l’accusé a ” fait disparaître presque 3 ans de carnets “, au moment où il écrit qu’il a été démasqué par sa femme.

Mais y a-t-il eu des investigations particulières sur ces années manquantes  ?

Derrière les 299 patients agressés par le pédocriminel Le Scouarnec, l’ombre des ” victimes oubliées ”

Jugé à Vannes pour violences sexuelles sur 299 patients, le pédocriminel Joël Le Scouarnec est l’objet d’une nouvelle enquête visant à identifier d’autres victimes dont certaines, présentes dans ses carnets, n’ont pas fait l’objet de recherches de la part des enquêteurs, selon un arrêt de la Cour d’Appel de Rennes rendu en décembre 2022.

Cette nouvelle enquête préliminaire, annoncée par le Parquet Général de Rennes, concerne ” des victimes éventuellement non identifiées ou nouvellement déclarées d’agressions sexuelles et viols ” perpétrés par l’ex-chirurgien viscéral.

Menée par le parquet de Lorient, cette enquête intervient alors que le médecin est jugé depuis le 24 février par la cour criminelle du Morbihan, pour viols et agressions sexuelles sur 299 patients majoritairement mineurs.

Ainsi, sous le récit du viol de P., 9 ans, ou A., 13 ans, la cour indique qu’” aucune investigation n’a été réalisée pour les identifier “, comme pour des dizaines de victimes d’agressions sexuelles. Que ce soit par manque de moyens ou par volonté de boucler l’enquête, beaucoup de victimes ont été laissées de côté par les enquêteurs qui se sont concentrés uniquement sur les carnets de l’accusé, un matériel qui n’est certainement pas exhaustif, Le Scouarnec a détruit certains fichiers, il manque des années.

Pourquoi s’être contenté des carnets ? Pourquoi ne pas avoir demandé systématiquement aux cliniques les listes des patients opérés par Le Scouarnec pour compléter les trous ?

Après avoir égrené les noms de victimes non identifiées ou non investiguées, la Présidente de la Cour, Aude Buresi demande au gendarme s’il est en mesure d’affirmer qu’aucune victime n’a été oubliée, si d’éventuelles victimes auraient pu être confondues avec leur homonyme, s’il aurait eu des erreurs sur les noms, des confusions entre deux victimes…

Le gendarme pense avoir recensé la majorité des victimes dans ses écrits mais reconnait ne pas avoir cherché d’éventuelles autres victimes concernant les années 1995 et 1996.

Pour Me Francesca Satta, qui dit être contactée ” tous les jours ” par de potentielles victimes de Joël Le Scouarnec, l’ouverture d’une nouvelle enquête est ” une avancée formidable “.

Me Francesca Satta

 

Derrière ces loupés de l’enquête, se pose la question de ” la place des victimes ” dans la machine judiciaire et du manque de moyens octroyés aux parquets.

Interrogatoire de personnalité

Ce lundi 3 mars, un moment très attendu, celui de l’interrogatoire de personnalité.

Qui est Joël Le Scouarnec ? Le chirurgien qui cherchait ses proies dans les chambres des hôpitaux où il travaillait, et jusque dans les blocs opératoires ?

Cet homme dans sa ” bulle pédophile “, qui se délecte d’avoir offert à l’une de ses petites-filles, une de ses nombreuses poupées, objets de tous ses fantasmes dépravés ?

Celui que l’émotion ” sexuelle ” assaille après avoir aperçu des enfants nus dans un documentaire sur les rescapés des camps d’extermination nazis ?

L’amateur de vidéos et romans pédophiles, de ” poésies ” pédophiles, de vidéos de décapitations et de pendaisons ?

Cet homme qui, en garde à vue en 2020, après trois ans d’incarcération, assure qu’il n’est plus dans sa bulle pédophile, qu’il n’est plus cet homme là et qui aimerait qu’on le laisse devenir un homme meilleur ?

Collectionneur adepte des listes, opéras, films et livres, l’accusé revient sur son enfance, ses années d’adulte, sa vie en somme, qui permettrait d’éclairer ses actes, avec de troublants trous de mémoire qui tranchent avec la précision dont il fait preuve sur d’autres sujets.

Lors de son interrogatoire, l’ancien chirurgien a tergiversé, prêt à tout notamment pour préserver son ex-femme, qu’il désignait par 4 lettres majuscules, ” ELLE “, dans son journal intime.

Il affirme avoir mené une vie normale jusque dans les années 1980, liant ses premiers passages à l’acte, au fait qu’une de ses nièces avait pris l’habitude de ” se réfugier ” vers lui. Il se dit toutefois incapable de faire lien entre ce passage à l’acte et un quelconque événement personnel.

Il explique s’être ensuite progressivement enfermé dans sa perversion pédophile, être dans la transgression permanente, ne s’interdisant rien.

Cinq heures durant, le temps de cet interrogatoire, la cour, l’avocat général et les avocats ont tenté de le faire parler de lui, les uns après les autres. Joël Le Scouarnec a une nouvelle fois montré des facettes très contradictoires de sa personnalité.

 

Joël Le Scouarnec a été interrogé ce mardi 4 mars sur une pièce à conviction essentielle : ses carnets, des milliers de pages noircies d’horreurs.

S’il a reconnu certains des actes qui y sont consignés, il a minimisé leur portée en assurant qu’une partie d’entre eux étaient imaginaires et non pas réels.
C’est ignoble ce que j’ai écrit. Non seulement la crudité des mots, mais aussi ce que j’ai voulu écrire, avec des actes dévastateurs pour ceux qui ont été victimes.
J’ai écrit les pires atrocités sans vouloir les faire, j’avais une surenchère dans l’expression écrite de mes fantasmes, plus c’était ignoble, plus c’était sordide, plus je m’y complaisais, affirme-t-il.

Mais comment différencier les fantasmes des actes réels ?

Confronté à des extraits sordides de ses carnets, l’accusé a maintenu qu’il n’a ” jamais eu de fantasme de la souffrance “. Un peu plus tôt, il s’était aussi dissocié de ses écrits assurant que ” jamais ” il n’aurait ” infligé de la souffrance physique à un enfant “.

Il affirme en avoir ” fini du mensonge ” et se dit ” prêt à reconnaître certains faits de viols “, qu’il niait jusqu’à présent. Mais, s’il se dit prêt à se reconnaître coupable d’une partie d’entre eux, il a de nouveau estimé que certains étaient des actes ” purement médicaux ” et non des viols, malgré le récit qu’il en faisait dans ses carnets.

Au cours de son audition, l’accusé affirme n’avoir  ” jamais donné de sédatifs à un enfant pour en abuser “, mais reconnaît avoir pris des clichés d’une victime sur laquelle il avait utilisé la soumission chimique, la seule fois selon lui.

Il avoue que chaque année, il relisait ” la totalité ” des carnets ” de l’année précédente ” pour ” corriger les fautes d’orthographe ” ou pour se masturber.

Il revendique aussi son double visage. Côté pile, un ” père idéal “, selon son ex-épouse, et ” bon chirurgien “, selon ses collègues. Côté face, ” un pervers sans aucun état d’âme “.

Il assure que sa pédophilie ” n’a pas eu de retentissement “ sur son métier mais reconnait qu’il avait ” provoqué des opportunités “ pour abuser ses victimes, décrivant à la cour le mode opératoire de ce qu’il affirme avoir été ” des gestes furtifs “.

À la fin de son interrogatoire ce mercredi après-midi, Joël Le Scouarnec a montré quelques signes d’émotion, au sujet de ses carnets noirs.

Je ne peux que dire que j’ai conscience du mal et de la dévastation que j’ai créé. Je m’adresse aux victimes de mes actes, à elles seules. Si, pour une seule, cela lui permet de reprendre un chemin de vie normal, ce sera pour moi une chose extraordinaire, je leur présente toutes mes excuses pour le mal que je leur ai fait, déclare Joël Le Scouarnec qui fera face à ses premières victimes au cours de la semaine.

Ce mercredi, la Cour Criminelle du Morbihan doit ensuite entendre d’anciens confrères du chirurgien en poste en même temps que lui à Loches, entre 1983 et 1994. Une question devrait rythmer l’après-midi : quelqu’un, à la clinique de La Fontaine ou dans son entourage, avait-il connaissance de son ” activité pédophile ” ?

Un témoin va être entendu en visioconférence, il s’agit du docteur Jean-Paul Churet, ancien confrère et associé de Joël Le Scouarnec à Loches (Indre-et-Loire).

Avant le procès, il avait expliqué n’avoir jamais rien soupçonné des crimes reprochés à son ancien confrère. Tous deux spécialisés en chirurgie digestive, ils ont exercé ensemble à la clinique La Fontaine de Loches pendant onze ans et étaient devenus ” très copains “.

Il reconnaît à Joël Le Scouarnec ” une qualité de chirurgien parfaite “. En 2001, il avait eu recours à son confrère pour se faire opérer.

Il avait une technique parfaite, assure encore l’octogénaire.

Aucun signe prémonitoire, comme on dit dans notre métier, glisse l’ex docteur Churet, interrogé sur les passages à l’acte de son confrère.

C’est au tour de Jacqueline Girard de s’avancer la barre.

Panseuse au bloc opératoire à Loches, elle a, pendant dix ans, exercé aux côtés de Joël Le Scouarnec de 1985 à 1994.

Elle affirme :

Pour moi, au bloc opératoire, c’est impossible que les agressions sexuelles décrites dans les carnets aient eu lieu.

Je ne vois pas à quel moment. Je ne vois pas du tout. Je ne peux pas y croire, je suis tombée des nues.

Sur Loches, il avait une très belle réputation, il était considéré comme un bon chirurgien, affirme t-elle

Elle ajoute :

Il était apprécié de ses collègues. C’était un homme droit, contre qui on ne peut rien dire. Il était posé et froid, ce n’était pas un homme qui vous souriait. Il était droit. Voilà.

Le dernier témoin de la journée a être entendu par la Cour Criminelle est le Dr François Py, radiologue âgé de 70 ans avait intégré l’établissement un an avant l’arrivée de Joël Le Scouarnec.

 

J’étais radiologue dans le même établissement que celui de Monsieur Le Scouarnec. Il était un confrère respectueux, quelqu’un de très agréable, un bon chirurgien. Je n’ai pas grand-chose d’autre à dire : je suis navré pour toutes les victimes qui sont présentes, mais je n’y suis strictement pour rien, dépose-t-il spontanément.

A son tour à la barre, Christophe Ménard, anesthésiste, secoue la tête en guise d’incompréhension.

Personne n’a rien vu, il paraissait sous contrôle, pas du tout quelqu’un qui dérapait, dit-il.

Plus d’une centaine de médecins, dans dix établissements différents, ont été entendus pendant l’enquête : aucun n’a jamais surpris un geste ni même un mot du chirurgien laissant soupçonner sa pédophilie.

 

Loches : Clinique La Fontaine

Témoignages des victimes

À partir de ce jeudi 6 mars, le procès de Joël Le Scouarnec entre dans une nouvelle phase, avec la déposition des victimes. La Cour Criminelle du Morbihan a commencé à entendre les parties civiles au procès de l’ancien chirurgien jugé pour 299 agressions sexuelles et viols.

A travers toute la France, à la fin des années 2010, des centaines de personnes ont brutalement appris avoir subi un viol ou une agression sexuelle commis par le docteur Joël Le Scouarnec, pendant une hospitalisation, dix ans, vingt ans, trente ans plus tôt.

C’est un procès associé à un chiffre : 299.

Jusqu’à présent, le nombre des victimes paraissait certes vertigineux, mais il restait abstrait devant la Cour Criminelle du Morbihan, où comparait le docteur Joël Le Scouarnec depuis le 24 février.

Les audiences viennent de basculer : l’heure est aux témoignages des victimes. Le rituel est le même.

Une par une, elles s’avancent à la barre, des adultes aujourd’hui puisque les viols et les agressions sexuelles ont eu lieu entre 1989 et 2014.

Une photo à l’âge des faits est projetée sur les écrans et, d’un coup, l’enfance envahit le prétoire, des gosses aux yeux qui clignent dans le soleil, des sourires auxquels il manque une dent, une corde à sauter, des bougies d’anniversaire, les fossettes d’un poupon joufflu de 3 ans le jour de l’agression.

Il ne s’agit plus d’un chiffre désormais, c’est la procession des petites proies, chacune avec son récit, tous différents, 299 nuances de larmes.

La grande majorité souhaite témoigner des traumatismes qu’elles ont vécus ou qu’elles vivent encore, à la suite des agressions commises par le chirurgien lorsqu’elles n’étaient encore que des enfants. La moyenne d’âge des 299 victimes est de 11 ans, certaines avaient 2, 3, 4, 5 et 6 ans. Des enfants qui ont dû se construire avec cette blessure, inexplicable.

Dépression, idées suicidaires, vie et famille brisées : les premières des 299 victimes du pédocriminel Joël Le Scouarnec auditionnées par la Cour Criminelle du Morbihan ont expliqué jeudi, l’impact des violences sexuelles infligées lorsqu’elles étaient enfants par l’ex-chirurgien, qui a pour la première fois, reconnu avoir violé trois d’entre elles.

Pour aider les victimes à témoigner mais aussi à supporter ce procès, l’association France Victime du Morbihan et des chiens d’assistance judiciaire sont mobilisés.

Pendant quatre mois, dix chiens d’assistance judiciaire formés ou accompagnés par HANDI’CHIENS ont été mobilisés lors du procès du docteur Joël Le Scouarnec à Vannes.

Dans ce contexte d’une extrême intensité émotionnelle, leur présence réconfortante et apaisante face à l’horreur, a offert un soutien inédit aux victimes.

La première à être auditionnée par la Cour Criminelle en visioconférence, Orianne, [son vrai prénom, avec son accord] hospitalisée pour une appendicectomie à la clinique La Fontaine à Loches, a raconté comment l’ex-chirurgien avait ” brisé sa vie ” en la violant à plusieurs reprises dans son lit d’hôpital lorsqu’elle avait 10 ans.

Trente ans de silence après avoir essayé de dénoncer les faits. Sombrant dans la dépression vers l’âge de 13 ans, elle a ensuite développé des maladies auto-immunes avec de lourdes conséquences, des problèmes de santé consécutifs liés, selon elle, aux viols commis par l’accusé.

Cet homme a brisé ma vie et je veux qu’il l’entende, énonce-t-elle.

Lorsque la gendarmerie l’appelle, en juin 2019, ce fut pour elle un réel soulagement.

Il reconnaît les viols commis sur Orianne sous couvert d’actes médicaux et lui demande ” pardon ” d’une voix brisée. Il affirme n’avoir gardé aucun souvenir de tout ça, soulignant n’avoir aucune raison de mettre en doute tout ce qu’elle vient de dire.

 

La 2ème victime âgée de 9 ans en 1991 lorsqu’elle est violée par le chirurgien à Loches, vient à son tour à la barre. Contrairement à Orianne, elle ne se souvient de rien et la cour s’en remet aux violences méticuleusement consignées par l’ex-chirurgien dans ses carnets.

J’attends la vérité pour pouvoir avancer, lâche cette victime.

L’accusé ne conteste pas les faits mais là non plus, n’a pas de souvenirs.

 

C’est au tour de Virginie [son vrai prénom, avec son accord] de témoigner à la barre, du choc subi lorsque les gendarmes lui annoncent en 2019 les sévices décrits par Joël Le Scouarnec dans ses carnets, et des souffrances jusqu’alors inexpliquées, que cela déclenchera chez elle.

Six fois, il l’aura violée, en quatre jours d’hospitalisation pour une appendicite. Virginie qui s’est défendue du haut de ses neuf ans. Mais il s’est acharné sur elle, admet-il aujourd’hui, désolé.

La quadragénaire n’avait aucun souvenir des viols répétés infligés par l’accusé. Enjouée jusqu’alors, elle s’effondre, prend 25 kg et passe près de six mois en hôpital psychiatrique en raison de ” pensées suicidaires “.

Aujourd’hui encore, elle sort d’une lourde dépression mais elle a tenu à venir témoigner, pour se reconstruire.

Solide à la barre, Virginie raconte sa descente aux enfers quand elle a appris qu’elle avait été violée à l’âge de 10 ans et sa reconstruction aujourd’hui.

À la barre, l’aide-soignante déclare :

J’ai dit ce que j’avais à dire, je l’ai affronté et c’était ce qui était le plus important pour moi, de ne plus être considérée comme un objet.

Au moins, il a reconnu qu’il avait fait quelque chose de mal. C’était important de l’entendre dire que je n’avais rien fait de mal.

Il n’a pas détourné le regard, mais j’ai vu que pour lui, ce n’était pas facile de soutenir mon regard.

 

La dernière victime auditionnée de la journée s’avance et décline son identité, comme un défi à l’accusé qu’elle dévisage dans son box.

C’est la fille d’un collègue de l’ex-chirurgien, agressée lorsqu’elle avait 2 ans en 1989. Collègues de travail, les deux hommes se voyaient en dehors avec leurs épouses, s’invitant mutuellement l’un chez l’autre. C’est lors d’une de ses réceptions que le pire pédocriminel jamais jugé en France est passé à l’acte sur la fillette. Ce dont il ne se souvient pas, tout comme la quadragénaire.

Comme Virginie, elle ne se souvenait de rien et ” s’effondre ” lorsqu’on lui apprend qu’elle figure dans les fameux carnets.

La découverte de son agression a également eu un impact fracassant sur sa brillante carrière et continue de l’avoir.

Elle est elle-même devenue chirurgien et dit se méfier maintenant de tous les individus masculins, dans sa vie privée ou professionnelle:

J’ai tellement honte pour ma profession. A chaque fois que j’opère un enfant j’y pense, à chaque fois ! lâche-t-elle.

L’audition des victimes se poursuit vendredi. Au total, 118 victimes doivent encore être entendues par la Cour Criminelle du Morbihan d’ici le milieu du mois de mai.

 

Alors que la dixième journée du procès de Joël Le Scouarnec s’apprête à commencer, après les quatre victimes entendues jeudi, ce sont cinq nouvelles parties civiles qui s’exprimeront à la barre cet après-midi. La déposition de la dernière d’entre elles devrait se dérouler dans le secret du huis clos.

Comme la veille, la journée est consacrée à la prise de parole des victimes de l’ancien chirurgien lors de son activité à Loches [Indre-et-Loire].

L’audience reprend. La présidente demande s’il y a de nouvelles constitutions de parties civiles, ce vendredi. Une avocate se manifeste pour une victime directe de Jonzac [Charente-Maritime]. Un autre avocat indique que les parents d’une des victimes, qui va s’exprimer cet après-midi, se constituent également parties civiles.

 

À la Cour Criminelle du Morbihan, les débats reprennent avec l’audition non pas d’une partie civile, mais d’un témoin : un ancien collègue de Joël Le Scouarnec entre 1983 et 1985. Ses deux enfants ont été agressés par l’ex-chirurgien, mais les faits sont prescrits.

Le septuagénaire, actuellement à la barre, a travaillé comme interne en chirurgie à l’hôpital de Loches [Indre-et-Loire]. L’agression de ses enfants se serait produite lors d’un dîner au domicile du témoin. Les faits concernant les deux enfants du témoin n’apparaissent pas dans les carnets de Joël Le Scouarnec.

Il décrit un ” choc ” en apprenant en 2017 que sa fille avait été agressée par son ancien collègue et culpabilise de l’avoir fait entrer dans sa maison. Il regrette que ses enfants ne se soient pas confiés à lui plus tôt.

La parole est donnée à Joël Le Scouarnec :

C’est quelqu’un que j’aimais beaucoup, dit-il à propos du témoin précédemment à la barre.

J’ai trahi sa confiance en allant agresser sexuellement ses deux enfants. Je suis désolé. Je demande pardon.

Je te remercie de le dire, réagit le témoin. J’attendais ça.

Je regrette ce que j’ai fait, reprend l’accusé. C’est odieux.

 

Une autre partie civile s’avance à la barre. Il s’agit de la victime qui avait demandé le huis-clos, mais aujourd’hui elle y a finalement renoncé. À ses côtés, son avocate pose une main sur son épaule, en signe de soutien. Joël Le Scouarnec est accusé d’avoir violé S. dans son manoir à Perrusson [Indre-et-Loire], entre fin 1990 et juillet 1991.

Elle était âgée de 5 ans, environ. Comme beaucoup d’autres victimes, S. explique ne plus avoir de souvenirs de son enfance, après ces faits, jusqu’en 2017. Elle n’avait pas envisagé de porter plainte contre ce grand chirurgien car elle s’était toujours dit que personne ne l’aurait crue, elle qui venait d’une famille modeste.

Ses frères étaient amis avec les fils de Joël Le Scouarnec au début des années 90, à deux reprises au moins, S. est allée au manoir des Scouarnec avec ses frères. Joël Le Souarnec l’aurait violé après l’avoir assise dans un petit sofa et lorsqu’elle était aux toilettes.

A la lecture des extraits de son carnet mentionnant les faits infligés à S., Joël Le Scouarnec réagit :

C’est sordide, humiliant, avilissant. Il n’y a pas de mots. Je suis désolé d’avoir commis ces gestes, de l’avoir violée. Je demande pardon. De vous avoir imposé la lecture de tout ce que j’ai pu faire.

Joël Le Scouarnec reconnaît les faits de viols sur S., niés jusqu’à maintenant, mais, comme la veille, l’accusé tourne autour de la définition juridique du viol et affirme que physiquement, il ne pouvait pas, chez une petite fille de cet âge, effectuer une pénétration vaginale. La juge lui rappelle que ” l’on sait que physiquement c’est possible, parfois même, sur des enfants plus jeunes que S “.

La magistrate remarque qu’il existe souvent des concordances, entre le récit des victimes et les carnets de l’ancien chirurgien, mais pas totalement.

Il pouvait m’arriver en écrivant d’ajouter certains éléments issus du fantasme, à partir de ce que j’avais fait, précise Joël Le Scouarnec. J’avais besoin d’enrober des éléments de plus en plus agressifs et humiliants.

 Vous n’avez jamais craint qu’un enfant puisse parler ? demande l’avocate de S. à Joël Le Scouarnec.

J’avais un sentiment d’impunité, mais je n’aurais pas pris le risque de dire à un enfant : ” Surtout, tu ne dis rien. ” Car cela aurait majoré le risque qu’il le dise. Je voulais que ce que je faisais apparaisse comme naturel, répond-il.

Ce n’étaient ni des petites chéries ni des amours, mais juste des objets pour assouvir vos désirs, un peu comme vos poupées, analyse l’avocat général. Sauf que vous aviez conscience que c’étaient des enfants qui souffraient. Vous étiez chirurgien, vous opériez des enfants qui étaient malades, qui souffraient, donc vous saviez très bien nécessairement la différence entre un objet et un enfant.

Dans le box des accusés, Joël Le Scouarnec acquiesce :

Oui, mais ça ne m’a jamais arrêté. Je me suis occupé d’enfants professionnellement, mais je cédais à mes pulsions pédophiles sans état d’âme.

N’y a-t-il pas là un extrême égoïsme ?  lui demande la magistrate.

C’est évident, je ne pensais qu’à moi.

Me Thibaut Kurzawa, avocat de Joël Le Scouarnec, intervient pour remettre son client sur le chemin de la vérité.

Rationaliser les choses, ça vous rassure. Sans vous mettre à la hauteur de la souffrance des victimes, nous savons que vous souffrez de cela, lui dit-il. Mais vous savez que vos paroles ont une importance dans la délivrance que nous souhaitons apporter aux victimes. Dans la sincérité du message que vous souhaitez apporter, pouvez-vous totalement exclure d’avoir fait ce que vous avez écrit tel que vous l’avez écrit ?

Ce que j’ai écrit, je l’ai fait, même si de temps en temps il y avait quelques éléments qui émanaient de mes fantasmes, répond l’accusé. Je me délectais, tant dans leur description que de leur commission. Mes écrits purement fantasmés, c’était l’objet de romans que j’avais inventé, mais mes journaux intimes sont la réalité de ma vie sexuelle.

L’audience se poursuit avec la déposition d’une nouvelle partie civile. Joël Le Scouarnec est accusé d’avoir violé E. âgée de 11 ans en décembre 1992 à Loches [Indre-et-Loire], alors qu’elle était hospitalisée pour une opération de l’appendicite.

Très émue, E. peine à parler. Son avocat pose une main sur son épaule pour l’encourager. La révélation des faits a complètement bouleversé sa vie, elle explique avoir développé des troubles du comportement alimentaire après avoir appris qu’elle avait été victime de l’ancien chirurgien, a sombré dans une grosse dépression et a dû quitter son travail.

Je pense que ça a détruit ma vie. Je n’ai plus confiance en moi, confie-t-elle. J’ai peur pour mes enfants, je ne veux pas qu’ils soient seuls s’ils vont à l’hôpital, je veux être tout le temps présente.

Après la lecture des passages du carnet de Joël Le Scouarnec concernant E., l’ancien chirurgien se lève :

Le texte est ignoble. Je mesure l’impact que peut avoir la lecture des descriptions que j’ai faites d’E., à l’époque où elle était enfant. J’ai dévasté son équilibre, j’ai dévasté sa vie. Je l’ai broyée. À cause de moi, elle se retrouve dans cette situation.

Je suis sincèrement désolé, je ne peux pas revenir en arrière. Je vous demande pardon.

 

C’est au tour de Céline Mahuteau de s’avancer à la barre, accompagnée de son avocate Me Lise Bornes.

Elle n’a que 7 ans quand elle croise la route de Joël Le Scouarnec en 1991. Elle a été violée par l’ancien chirurgien dans sa chambre d’hôpital alors qu’elle venait pour une opération de l’appendicite. Néanmoins, elle n’en avait aucun souvenir.

Comme de nombreuses victimes, Céline a été informée de sa convocation par la gendarmerie, par un document sans explications, trouvé dans sa boîte à lettres.

Ce n’est qu’en 2019 qu’elle se souviendra du viol dont elle a été victime à l’époque. Au-delà des flashs, Céline explique que son corps s’est toujours souvenu. Elle décrit un ” syndrome de la blouse blanche “, ayant beaucoup de difficultés avec les professionnels de santé.

Céline refuse que la cour diffuse la photo d’elle, quand elle était enfant et quitte temporairement la salle d’audience pour ne pas entendre la lecture des passages du carnet de Joël Le Scouarnec dans lesquels elle est mentionnée.

Elle qui aurait ” préféré ne jamais savoir ” a aujourd’hui décidé de confronter son bourreau. Elle demande à ce que la justice prenne la mesure des crimes de l’accusé.

Ce vendredi 7 mars 2025, au dixième jour d’audience, elle s’est adressé à lui et a demandé à ce qu’il se soumette à la castration chimique. Une requête à laquelle l’accusé, contre toute attente, a accepté sa demande.

Elle souligne l’importance de la prévention et mentionne un numéro vert anonyme, le 0806 23 10 63 pour aider les victimes potentielles.

 

C’est au tour d’Amélie Lévêque de s’avancer à la barre.

Les faits qui la concerne prennent une nouvelle fois place à la clinique de La Fontaine à Loches et datent de 1991, alors qu’elle était âgée de 9 ans.

Amélie raconte comment elle apprend en 2019 par la presse, que le médecin interpellé deux ans plus tôt pour le viol de sa voisine de six ans, est désormais soupçonné de viols et agressions sexuelles sur plusieurs centaines de personnes.

Phobie des hôpitaux, peur panique des aiguilles, anorexie, pleurs sans raisons, épisodes dépressifs… Incapable de dormir sans somnifères depuis 2019, Amélie Lévêque égrène devant la cour les troubles qui l’affectent depuis son appendicectomie.

Des séances d’EMDR [désensibilisation et retraitement par les mouvements oculaires] lui permettent de retrouver le souvenir d’une main sur son bas-ventre et d’une ” douleur rapide dans l’entrejambe  “, une pénétration digitale vaginale, mais aussi, peut-être ” un toucher rectal ” imposé.

Elle demande à la cour de s’adresser à l’accusé et lui déclare :

Vous m’avez violée alors que j’étais une petite fille de neuf ans tellement joyeuse, et vous avez mis en moi tant de troubles, de phobies inexpliquées et enfouies, accuse-t-elle.

Je vous regarde et j’ai un mélange de haine, de dégoût, une envie de vomir parce que malgré tout, vous me faites de la peine, vous ressemblez à un grand-père.

Je vous demande de me redonner ma joie de vivre parce que j’en ai vraiment besoin pour continuer, supplie celle qui attend ce moment depuis cinq ans.

Jusqu’ici, Joël Le Scouarnec n’a reconnu qu’une atteinte à la pudeur, mais lorsque la présidente Aude Buresi lui donne la parole, l’ex-chirurgien fait volte-face.

Je voudrais dire à madame que je ne mets absolument pas en doute les souvenirs qu’Amélie Lévêque a eus après sa séance d’EMDR, dit-il.

Ça ne peut pas être inventé. Il s’est donc passé quelque chose, ce qu’elle a pu évoquer, et qui ne peut que correspondre à une réalité, insiste l’accusé qui, comme d’habitude, affirme ne se souvenir de rien.

Les types comme moi, faut pas les laisser agir, conclut-il.

Amélie est l’une des très rares victimes à avoir affronté son regard.

Pour rappel, Amélie Lévêque a été l’une des premières victimes de l’ancien chirurgien à prendre publiquement la parole. Son témoignage en avait entraîné d’autres, donnant le courage à d’autres victimes de se manifester.

 

Le dernier témoin de la journée s’avance à la barre. Il s’agit de la dernière victime concernée par les faits commis à Loches. À partir de lundi, la cour se penchera sur les crimes survenus à partir de 1994 à la clinique du Sacré-Cœur à Vannes [Morbihan].

T. est le premier homme à venir déposer à la barre depuis le début du procès de Joël Le Scouarnec, le 24 février. L’ancien chirurgien est accusé de lui avoir imposé une fellation en mars 1991 à Loches, en salle de réveil, alors qu’il était âgé de 22 ans mais T. ne se rappelle de rien.

Victime d’une précédente agression par son propre oncle quand il était âgé de 12 ans, il a voulu occulter qu’il avait été abusé par l’accusé afin de pouvoir oublier les souffrances.

Joël Le Scouarnec révèle qu’il se souvient ” très bien ” avoir agressé T.

J’ai profité vraisemblablement du fait qu’il était à moitié endormi pour commettre cet acte. Je suis désolé pour ce que j’ai fait. Je sais que ça réveille en vous ce que vous avez subi auparavant quand vous étiez enfant, j’en suis parfaitement conscient. Je vous demande pardon.

Pour la première fois, il indique qu’au fur et à mesure des années, il développait des pulsions en dehors de la pédophilie, que ce n’était pas un acte qui lui était familier, c’était l’opportunité qu’il soit endormi.

Le procès de l’ancien chirurgien franchit un nouveau degré dans le sordide. L’avocat général Stéphane Kellenberger note la volonté de Joël Le Scouarnec d’aller toujours plus loin dans la transgression en ayant des relations sexuelles avec des enfants, des animaux et des gens inconscients.

Comme vous étiez médecin, on peut se demander si vous n’avez pas également été attiré par des cadavres, lâche l’avocat général.

Je n’ai pas souvenir d’avoir été intéressé par un cadavre, répond froidement l’accusé, face à lui.

Ce serait possible ? insiste le magistrat.

Un cadavre souffrirait certainement moins, ironise l’avocat général.

Est-ce que vous vous rendez compte que depuis trois jours vous avez reconnu l’intégralité des faits qui vous étaient reprochés ? Est-ce une nouvelle étape dans le cheminement dans lequel vous êtes engagé depuis plusieurs années ? demande un des avocats de la défense à Joël Le Scouarnec.

Il y a beaucoup de différences avec mes dépositions face au juge d’instruction et aujourd’hui, répond l’accusé. Plus personne ne m’entendra. Plus personne ne pourra savoir ce que je pense, ce que je ressens, quand tout ça sera terminé.

Et d’ajouter :

Pour moi, le procès est une étape importante. Pas pour moi, personnellement, mais pour toutes ces personnes. J’espère que mes paroles, pour quelques-unes d’entre elles au moins, auront pu les apaiser.

Vannes : Clinique Sacré-Cœur

Témoignages des victimes

Ce lundi 10 mars 2025 marque le début des auditions des victimes concernant les faits survenus de 1994 à 2004 à la clinique du Sacré-Cœur à Vannes [Morbihan]. Il ne reste quasiment plus rien de la clinique, devenue désormais une résidence seniors, mais le traumatisme est encore bien présent pour les victimes.

Joël Le Scouarnec aurait fait près de 300 victimes, mais la première d’entre elles n’était pas une de ses patientes, mais sa nièce. Alors que l’inceste est au cœur d’un des plus grands procès pour pédocriminalité de la justice française, la troisième semaine d’audience s’est ouverte ce lundi 10 mars avec le témoignage d’Alexandra, aujourd’hui âgée de 47 ans, et qui a été la première victime de l’ex-chirurgien.

La première victime de l’ex-médecin, Alexandra, est revenue sur des années de viols et d’agressions sexuelles dans un contexte d’omerta familiale, avec un témoignage poignant.

Face à lui, Alexandra est d’abord apparue émue, devant la Cour Criminelle du Morbihan :

Ce n’est pas facile de se trouver première sur la liste, ce genre de liste.

Puis elle a déroulé le récit de son enfance passée à subir les viols et les agressions sexuelles de son oncle qui ont débuté ” vers 1982-1983 “, quand elle avait 5 ans, soit quelques années avant les dates données par Joël Le Scouarnec aux enquêteurs.

En larmes, Alexandra a décrit à la cour les pénétrations imposées. Ces viols ont eu lieu à chaque visite familiale, au cours de leçons de piano que lui donnait Joël Le Scouarnec ou lors d’un cache-cache à sa communion.

Son oncle allait jusqu’à la suivre lorsqu’elle se rendait aux toilettes, si bien qu’Alexandra s’est régulièrement retenue de faire pipi, développant des infections urinaires à répétition jusqu’à s’en ” abîmer un rein “.  Sa voix se tord lorsqu’elle évoque l’examen urinaire qu’elle a dû subir suite à ces infections. Cinq soignants ont dû la tenir.

Mais l’essentiel des passages à l’acte se faisait la nuit. Elle relate notamment une fois où il l’a violée, la bouche bâillonnée alors qu’elle dormait dans la même chambre que ses parents. Elle se demande aujourd’hui si son père n’avait pas été sédaté par Joël Le Scouarnec.

Si son agresseur ne l’a jamais empêché de parler, elle faisait face à l’omerta familiale, alors que sa mère avait été elle-même victime d’inceste.

J’avais cette sensation d’être prise dans une toile d’araignée avec une chape de silence pendant les agressions, les viols.

Il me disait qu’il ne faisait rien de mal, que c’était notre secret, relate Alexandra.

Elle a été longtemps en échec scolaire, redoublant deux fois, avant de reprendre des études pour être infirmière. 

Alexandra finit par prendre ses distances avec son oncle à son adolescence, à 12 ou 13 ans.

Dix ans plus tard, ” en 2002-2003 “, elle confie ce qu’elle a vécu à sa mère, celle-ci se fâchera définitivement avec sa sœur Marie-France.

Sa mère lui révèle qu’elle a également été victime de son propre oncle. Quelque temps après ces révélations, Alexandra a fini par contacter le 119, le service dédié à la prévention et à la protection des enfants en danger, elle s’est vu répondre que les faits étaient prescrits, en réalité, ils pouvaient encore faire l’objet de poursuites. Malheureusement, lorsque Joël Le Scouarnec est enfin interpellé en mai 2017, les gendarmes lui apprennent qu’elle a désormais ” le statut de victime prescrite “.

De cette injustice, Alexandra a développé une colère d’être une ” victime prescrite ” qu’elle a exprimée en fin de témoignage devant la Cour Criminelle du Morbihan. Regardant son agresseur droit dans les yeux, elle lui a demandé de faire ” de vrais aveux avec la vérité et non sa vérité “, notamment au sujet de son ex-femme, Marie-France dont la nièce l’accuse de ” complicité évidente “.

Sur ce point, Joël Le Scouarnec reste muet, mais présente ses excuses à sa nièce, comme à toutes les autres victimes :
Tout ce qu’a dit Alexandra concernant toutes les agressions que j’ai pu commettre, les attouchements, les viols, je l’ai fait, et cela pendant tant d’années, reconnaît-il d’un trait, debout dans son box.

Alexandra le fixe quelques instants, puis détourne le regard.

 

Les auditions des parties civiles s’enchaînent à la Cour Criminelle du Morbihan.

Vers 15 h 30, une femme s’approche à la barre. Ne souhaitant pas témoigner, elle a changé d’avis récemment.

Au mois de juillet 2019, les gendarmes ont demandé à me voir. En rentrant du travail, j’ai vu le papier avec le nom du chirurgien. J’ai regardé dans mon carnet de santé. Je n’avais plus de souvenir de cette opération.  Mon nom apparaissait dans un carnet. J’aurais subi un viol, me dit un gendarme au téléphone, rembobine celle qui vit ça comme un coup de massue.

Après cette terrible annonce, c’est ” difficile professionnellement ” pour l’aide-soignante. Elle a dû faire un travail sur elle-même.

Je reconnais, contrairement à ce que j’ai pu dire, que ce que j’ai commis sur elle, c’est un viol, avance l’accusé.

La présidente lui demande pourquoi ce revirement.

Même si je ne m’en souviens pas, je reconnais ce viol. En 2022, viol, c’est un mot que je ne prononçais pas. Je n’arrivais à me dire que j’avais pu violer un enfant. J’ai avancé depuis. Je suis capable de le dire, indique Joël Le Scouarnec.

Pour la victime, elle espère que le procès lui permettra de tourner la page.

C’est au tour de deux sœurs victimes de raconter comment elles ont appris successivement qu’elles ont été toutes les deux agressées par le chirurgien. Face à la cour criminelle du Morbihan, ces deux sœurs, toutes deux victimes de Joël Le Scouarnec, ont raconté les conséquences de leur agression sur leur vie respective et leur famille.

Joël Le Scouarnec a sans doute occasionné davantage de souffrances à cette famille qu’aux autres. Et pour cause, à deux ans d’intervalle, l’ex-chirurgien digestif a commis des violences sexuelles à la polyclinique du Sacré-Cœur à Vannes, une agression sexuelle, le 25 juin 1999, sur la sœur cadette. Et un viol et une agression sexuelle sur sa sœur aînée, à l’occasion d’une consultation le 3 juin 2000 et d’une opération, en novembre 2001.

La complicité des deux sœurs n’a été que renforcée par ce drame intime. Dans leur récit respectif, les deux jeunes femmes évoquent également l’immense culpabilité de leurs parents qui n’ont pas compris à l’époque ce qui s’était réellement passé.

Le cas n’est pas isolé, d’autres fratries ont également été victimes, sans même que l’accusé n’ait toujours conscience d’avoir agressé frères et sœurs.

Mardi, le personnel soignant de la clinique du Sacré-Cœur de Vannes s’est exprimé à la barre et a affirmé n’avoir rien vu des agissements de leur collège malgré certaines traces et preuves accablantes. Des photos pornographiques avaient été retrouvées dans les couloirs et signalées par des parents, nécessitant l’intervention de la police, mais jamais personne n’en aurait parlé, pas même entre collègues à la machine à café.

L’ancien directeur de la clinique du Sacré-Coeur Laurent Drilhon, qui a recruté le chirurgien, assure qu’aucun signe n’a trahi son ancien collaborateur, avec lequel il a travaillé pendant deux ans.

Laurent Drilhon

 

A.B., l’assistant au bloc opératoire de Joël Le Scouarnec, qui a témoigné par écrit, estime même que les viols et agressions, ” c’est impossible “, que toute ” sa perversion ” n’est restée qu’imaginaire, sans passage à l’acte.

Le collaborateur direct de l’ancien chirurgien, qui a travaillé à ses côtés pendant dix ans à la clinique de Vannes continue en affirmant que ce n’est que ” fabulation, fantasmagorie “, que si cela s’était passé, il aurait été dénoncé par le personnel médical.

Tour à tour, le directeur, l’infirmière de bloc, l’anesthésiste de la clinique parlent à l’unisson, à tel point que la cour leur demande s’ils ne se sont pas tous concertés pour que tout le monde dise la même chose et ainsi éviter une mise en cause personnelle.

Auteur de quelque 200 agressions sexuelles et viols au cours d’une décennie dans la clinique de Vannes, l’ancien chirurgien n’aurait jamais éveillé les soupçons !

 

Ce mardi 11 mars depuis la Suisse, Crystel, désormais âgée de 40 ans, témoigne en visioconférence. Elle est l’une des 299 victimes du pédocriminel Joël Le Scouarnec, mais aussi l’une des rares dont les mots d’enfants auraient pu stopper le chirurgien dans ses agissements et ce, dès août 1994.

Elle avait 9 ans lorsque ses vacances en Bretagne ont viré au cauchemar, opérée de l’appendicite, l’enfant redoutait chaque soir la visite de celui qui allait la violer au prétexte d’examens médicaux.

Elle avait immédiatement alerté sa mère, celle-ci avait exigé devant le chirurgien et plusieurs soignants qu’il cesse ses visites nocturnes mais le pédophile parviendra toutefois à rassurer la mère de Crystel pour poursuivre ses méfaits.

La procédure poursuit son cours, de nombreuses victimes se sont déjà rendues devant à la Cour Criminelle du Morbihan pour raconter leur calvaire. C’est notamment le cas d’Olympe [le prénom a été modifié], une jeune femme aujourd’hui âgée de 36 ans, qui révèle avoir été violée à l’âge de 13 ans par Joël Le Scouarnec lors d’une opération d’un ongle incarné sous anesthésie générale le 30 août 2002, à la clinique du Sacré-Cœur de Vannes.

A la barre, elle relate des années de souffrances, conséquences d’un traumatisme dont elle ” ignorait la teneur “. Olympe raconte comment petit à petit, elle a plongé dans un profond mal-être inexplicable, détestant son corps, développant des troubles de l’alimentation jusqu’à plonger dans l’anorexie. En échec scolaire et en rupture familiale et sociale, elle déverse toute sa haine sur ses parents, les tenant responsables de son état. Elle enchaîne les tentatives de suicide, elle sera placée en foyer et sombrera dans la drogue.

Olympe souhaite qu’il comprenne le traumatisme qu’il a créé par ses gestes qu’il qualifie de ” furtifs ” et qu’il prenne conscience des vies brisées par son instrumentalisation qu’il fait des enfants.

Je voudrais qu’il me rende ma liberté, je voudrais m’apaiser. Il ne m’a pas seulement violée, il a brisé ma jeunesse, volé ma mémoire et entaché ma dignité.

Comme après chaque témoignage, Joël Le Scouarnec demande pardon, dit qu’il a entendu ” sa dévastation “.

 

Un nouveau témoignage, celui d’un policier de trente-huit ans, qui a découvert avoir été victime de Joël Le Scouarnec lorsqu’il avait quatorze ans. Suite à une péritonite très douloureuse, il se retrouve hospitalisé en urgence à la polyclinique du Sacré-Cœur de Vannes, les 17, 18 et 19 mars 2001. Il ne gardera presque aucun souvenir de ses trois jours à l’hôpital.

Pour lui aussi, les conséquences de son agression sont bien visibles. Après toutes ces années, l’affaire a encore un impact énorme sur sa vie.

Le fonctionnaire, qui a très peu parlé de l’affaire après la révélation des faits et qui a longtemps refusé de porter plainte contre Joël Le Scouarnec, ne s’est constitué partie civile qu’un mois et demi avant le début du procès. Pour lui, ce procès est une thérapie.

 

Jeudi 13 mars 2025, la Cour Criminelle du Morbihan évoque encore les victimes de Joël Le Scouarnec à la clinique du Sacré-Cœur, le viol d’un enfant de 7 ans. Les faits remontent au 2 et 3 mai 1996, il venait pour un polype inflammatoire.

L’ancien chirurgien écrit dans son fichier “ quéquette ” avoir masturbé l’enfant et mis un doigt dans l’anus.

La victime qui est entendue par la gendarmerie plusieurs années plus tard, prends conscience qu’il s’agit d’un viol et dépose plainte après son entretien avec les gendarmes.

Au procès de 2025, il a dû mal ” à se reconnaître en tant que victime ” indique la présidente de la Cour Criminelle. L’homme ne s’est pas constitué partie civile.

Ce que j’ai écrit, c’est ignoble. Oui, j’ai violé ce petit garçon. C’est odieux. Je ne me rappelle pas de lui, a indiqué l’accusé, Joël Le Scouarnec.

 

Une nouvelle victime, Morgane a livré un témoignage poignant quand elle a avoué souffrir d’un sentiment de culpabilité pour ne pas avoir dénoncé les viols. La victime avait 11 ans au moment de sa prise en charge pour une appendicite. Le médecin avait prétexté des actes médicaux pour abuser d’elle.

Dans ses carnets, le chirurgien décrit cette enfant comme ” sage ” et reconnait que cette absence de réaction lui permettait de rester plus longtemps, de prolonger ses gestes. L’impact de la révélation de ces faits a provoqué une véritable déflagration dans la vie de Morgane.

Le témoignage de cette jeune femme est renversant. Vingt-six ans après avoir subi un viol de la part d’un médecin qui lui a menti, Morgane est habitée par un sentiment de culpabilité. Au moment de s’exprimer à la barre, elle finit par avouer ce qui la ronge depuis toutes ces années.

Si j’avais compris plus tôt… C’était quand même en 1999… Il y aurait eu moins de victimes… Peut-être…  Je savais au fond de moi que ce n’était pas normal. J’y ai pensé pendant plusieurs années, et puis j’avais réussi à le mettre de côté. J’aurais voulu comprendre, j’ai des regrets. Je ne savais pas que c’était un viol.

Debout dans son box, l’accusé lance aussi quelques mots à l’attention de la victime.

Elle n’est en rien coupable. Le seul coupable, c’est moi. Comment pouvait-elle se rendre compte de ce que je faisais ?, lance Joël Le Scouarnec.

Il a ensuite présenté ses excuses à cette femme, aujourd’hui âgée de 36 ans.

Au 27e jour d’audience les témoignages se succèdent avec Hervé, l’un des tous premiers enfants opéré par Joël Le Scouarnec après son arrivée à la polyclinique du Sacré-Cœur à Vannes, il n’a rien oublié. Puis c’est le témoignage d’un habitant de Montbéliard, âgé aujourd’hui de 40 ans, il avait 9 ans quand il a été abusé sexuellement à trois reprises, alors qu’il était hospitalisé pour une appendicite à la clinique du Sacré-Cœur à Vannes et encore celui de Victor, un trentenaire catalan, il avait une dizaine d’années lorsqu’il a croisé la route de Le Scouarnec.

En 1999, Victor est admis à la clinique du Sacré-Cœur de Vannes pour soigner une appendicite. Comme pour de nombreuses autres victimes, c’est sous couvert de gestes médicaux que le médecin lui fera subir viols et agressions sexuelles.

Depuis le 10 mars 2025, et pour deux semaines encore, la cour examine les agressions sexuelles et viols commis par l’ancien chirurgien, lorsqu’il était en poste à la polyclinique du Sacré-Cœur, à Vannes. Soit 195 victimes recensées en dix ans, sur 299 au total.

 

Quimperlé : Centre Hospitalier

Après huit semaines d’audience, les pages vannetaises ont été tournées, le procès du chirurgien pédocriminel Joël Le Scouarnec se poursuit sur les faits commis à l’hôpital de Quimperlé. Une trentaine de victimes ont été dénombrées dans cette ville où le chirurgien a exercé de 2005 à 2008. Dans les salles pré ou postopératoires, dans la salle de réveil ou au bloc opératoire, il faisait subir l’innommable à ses jeunes victimes.

Les auditions des victimes quimperloises du chirurgien pédocriminel se sont poursuivies à la Cour Criminelle de Vannes. Une nouvelle fois, la suspicion de soumission chimique s’est invitée lors des débats.

Deux décès assumés. L’ex-chirurgien Joël Le Scouarnec, jugé à Vannes pour des viols et agressions sur 299 personnes, a estimé être “responsable” de la mort de deux de ses victimes pendant l’instruction.

Il s’agit de Mathis Vinet, mort d’une overdose en 2021 et dont les proches estiment qu’il s’est suicidé, et d’un autre homme, retrouvé pendu à son domicile en 2020. Du premier, il a retenu l’identité complète, du second, il n’a en tête que le patronyme. Il a agressé sexuellement les deux garçons à l’hôpital de Quimperlé [Finistère] alors qu’ils n’avaient que 10 et 12 ans respectivement.

Depuis deux mois et demi elles sont des centaines, victimes directes ou familles, à avoir déposé à Vannes. Parmi celles et ceux qui vont s’exprimer ce vendredi, Mauricette et Roland Vinet, les grands-parents de Mathis, ils ont assisté à la quasi-totalité des audiences. Depuis deux mois et demi, ils voient Joël Le Scouarnec dans le box des accusés.

A la barre, son père et ses grands-parents ont raconté la descente aux enfers de Mathis lors du procès à Vannes, des témoignages bouleversants. Leur fils, Xavier, a finalement décidé de se constituer partie civile. Il va témoigner lui aussi ce vendredi après-midi. Quatorze années durant, Xavier Vinet a vu son fils se débattre avec les traumatismes résultant de son agression.

Père et ses grands-parents de Mathis

 

Victime du chirurgien quand il avait 10 ans, Mathis qui entretenait une relation ” fusionnelle ” avec ses grands-parents, devient distant, pique ” des crises de colère “. Au fil des années ” son mal s’était amplifié “, retrace sa grand-mère, il sombre dans l’alcool, puis les drogues dures.

Le jeune homme s’est suicidé à l’âge de 24 ans, en 2021, le papa a même déclaré qu’il avait failli se suicider après de la mort de son fils.

 

Le chiffre de 299 est sans doute celui qui ressort le plus souvent lorsque l’on évoque le procès de Joël Le Scouarnec. Dans l’horreur des faits commis par l’ancien chirurgien, ce chiffre de 299 victimes glace le sang. Rappelons qu’elles sont beaucoup plus nombreuses.

Car les faits les plus anciens sont prescrits. Mais aussi parce que l’enquête pourtant titanesque des gendarmes n’a sans doute pas permis d’identifier l’ensemble des victimes de celui que l’on présente comme le pire pédophile que la justice française a eu à juger.

Depuis un mois, des hommes et des femmes victimes de l’ancien chirurgien se suivent à la barre de la Cour Criminelle du Morbihan, à Vannes. Un exercice douloureux absolument nécessaire pour certains, qui en ont besoin pour se reconstruire. Mais littéralement impossible pour d’autres.

Ce lundi, les dossiers de sept victimes constituées parties civiles ont été étudiés. Mais seuls deux hommes ont décidé de s’exprimer, les cinq autres ayant fait le choix de ne pas témoigner des faits.

Plusieurs étaient pourtant présentes dans la salle d’audience du Tribunal Correctionnel de Vannes, accompagnées de leur avocat. Mais elles n’ont pas voulu parler, préférant écouter le rappel des faits les concernant.

Des faits de viols et d’agressions sexuelles dont elles ne gardent pas de souvenirs, la plupart du temps parce qu’elles étaient endormies ou sous sédation.

C’est le cas d’Émilie [le prénom a été modifié], qui n’a pas souhaité venir à Vannes mais a choisi d’écrire un long courrier, que la cour a lu.

Je ne suis pas capable de m’intéresser au procès. La couverture médiatique m’atteint. Je n’ai aucune idée de comment je peux me l’approprier. Je suis figée. Je ne sais pas quoi faire, témoigne cette femme, aujourd’hui âgée d’une trentaine d’années, dans un courrier déchirant.

Émilie avait 8 ans quand elle a été opérée en urgence par le Dr Le Scouarnec alors qu’elle était en vacances d’été dans le Morbihan. Son esprit ne se souvient de rien des viols et agressions sexuelles subis, mais son corps, oui.

Face aux enquêteurs, Émilie avait partagé des troubles urinaires, des mycoses à répétition, des brûlures intimes, des douleurs pendant les rapports. Depuis qu’elle a appris les faits, elle ne peut que survivre et manque de force pour pouvoir affronter son bourreau.

Je suis dans un tel état de fébrilité. Je ne me sens pas légitime car je ne me souviens pas.

La jeune femme a même dû être hospitalisée en psychiatrie récemment. Souhaitons que ce procès l’aide à se reconstruire.

D’autres victimes sont dans la salle d’audience ou dans la salle de déport où le procès est retransmis. Elles ont besoin d’être là, d’entendre, de voir. Mais elles ne peuvent pas parler. Chacune a ses raisons. Mais la question de ” la légitimité ” occupe l’espace.

Ce n’est jamais facile de s’exprimer devant la cour. Parce qu’il y a de l’émotion et que c’est difficile de mettre des mots, analyse Me Chloé Bordas, avocate lorientaise qui défend deux parties civiles.

Me Chloé Bordas

L’une d’elles n’a pas souhaité s’exprimer.

Il suit les débats mais il ne veut pas parler. C’est son choix. Et il a encore le temps de changer d’avis. Chaque cas est différent, chacun a ses raisons, poursuit la jeune avocate.

L’autre victime qu’elle défend a choisi de s’exprimer mais elle le fera à huis clos.

Parce qu’il n’a pas envie que ce soit médiatisé. Mais il a cette volonté de témoigner. Pour certains, cela permet de se sentir reconnu en qualité de victime, pour tourner la page.

C’est cette envie de passer à autre chose qui a poussé Guillaume [le prénom a été modifié] à venir témoigner lundi après-midi.

Cette histoire, c’est une histoire de silence. Si on veut que le silence s’arrête, il faut le briser. En espérant que ça me permette de passer à autre chose, glisse cet homme de 35 ans abusé par Joël Le Scouarnec quand il avait 9 ans.

Lui ne se souvient de rien et a tout découvert lorsque les gendarmes l’ont appelé. Un choc mais aussi une forme de libération.

Cette liste de conséquences sur ma vie, c’était inexpliqué pour moi. Et là, tout prenait sens, a expliqué celui qui est venu avec sa grand-mère, ancienne collègue de Joël Le Scouarnec.

Il suit le procès avec attention et a éprouvé un soulagement quand Joël Le Scouarnec a reconnu l’ensemble des faits. Le fait que ça ait été avoué, lui permet d’avancer.

Il n’est pas le seul dans ce cas. Après avoir appris les faits, Dimitri [le prénom a été modifié] avait mis beaucoup de temps à se constituer partie civile, il hésitait.

Lui se souvient des faits mais a connu une vie plutôt équilibrée. S’il a choisi de témoigner, c’est ” pour se soulager d’un poids “. Mais il l’a aussi fait pour les autres.

Tout le monde n’était pas réveillé. Certains ne se souviennent de rien. Moi, je sais ce qu’il s’est passé. J’avais envie de le raconter pour toutes les autres victimes qui ne s’en souviennent pas.

Une forme de thérapie collective qui aidera certaines personnes à se reconstruire.

A chaque fois, l’accusé leur adresse un mot d’excuse ou de pardon, dont on ne saura jamais s’il est sincère ou forcé.

Je leur dois la vérité. Je ne peux pas revenir en arrière. Mais je veux que les victimes de mes gestes puissent poursuivre leur route.

Le procès, qui doit durer quatre mois, est là pour ça.

 

La Cour Criminelle du Morbihan entend mardi 14 mai à la barre du procès Le Scouarnec les médecins de l’hôpital de Quimperlé qui avaient, dès 2006, alerté sur les agissements de leur collègue.

Thierry Bonvalot est entendu ce mardi devant la Cour Criminelle du Morbihan, collègue de Joël Le Scouarnec à l’hôpital de Quimperlé, il avait jugé bon d’en informer son collègue Jean-Marc Le Gac, médecin urgentiste, avant d’alerter à plusieurs reprises différentes institutions, le directeur de l’établissement, le Conseil Départemental de l’Ordre des Médecins et même le Maire de la ville.

Thierry Bonvalot

 

Dès ses premiers mots, il exprime compassion et solidarité envers les victimes. Près de vingt ans après les faits, le psychiatre Thierry Bonvalot se demande toujours ce qu’il aurait pu faire de plus pour mettre Joël Le Scouarnec hors d’état de nuire.

J’ai souhaité pendant des années m’être trompé. Je vis cela comme un échec personnel dramatique. C’est extrêmement douloureux, regrette-t-il encore.

Jean-Marc Le Gac est également entendu, il explique avoir appelé le Conseil Départemental de l’Ordre des Médecins du Finistère, concernant les dérives pédocriminelles de Joël Le Scouarnec, sans que l’instance ne réagisse. Le médecin urgentiste le reconnaît aujourd’hui, cette affaire Le Scouarnec le ” hante en permanence “.

Jean-Marc Le Gac

Comme ” sanction “, la direction de l’hôpital avait décidé que Joël Le Scouarnec soit accompagné lors des consultations de patients mineurs, mais il n’y a jamais eu de communication officielle, assure Jean-Marc Le Gac, affirmant ” avoir été plus vigilant ” à titre personnel.

Suite au courrier du Docteur Thierry Bonvalot, Joël Le Scouarnec sera bien convoqué en novembre 2006 par le président du Conseil Départemental de l’Ordre des Médecins du Finistère. Se déclarant incompétent, ce dernier a transféré le dossier à la Direction Départementale des Affaires Sanitaires et Sociales, qui a elle-même renvoyé la balle à l’Autorité Régionale d’Hospitalisation de Bretagne.

Au final, Joël Le Scouarnec a continué à exercer sans être inquiété, étant même titularisé à l’hôpital de Quimperlé, parce qu’il y avait pénurie de praticien dans le secteur et que les compétences du docteur Le Scouarnec étaient précieuses, mais aussi parce que la détention d’images pédopornographique ne paraissait pas si grave aux yeux de certains.

Dans son box, Joël Le Scouarnec reconnaît que les alertes de ces deux médecins et sa convocation devant l’ordre des médecins l’ont fragilisé, le chirurgien pensant alors qu’il allait être radié. Mais rien ne s’est passé.

Cela a conforté mon sentiment d’impunité, lâche-t-il à la barre. J’ai alors repris confiance en moi et repris mes actes.

 

Jonzac – Centre Hospitalier

Ancenis : Centre Hospitalier Erdre et Loire

En fin de carrière, le chirurgien Joël Le Scouarnec a exercé à Jonzac [Charente], où il vivait reclus dans des conditions d’hygiène déplorables. Le médecin, qui continuait à opérer, avait des pratiques scatophiles, zoophiles et refusait de se laver.

Au moins vingt et une personnes ont été agressées sexuellement par le médecin quand il exerçait à Jonzac et Ancenis, sur les presque 300 victimes que compte ce procès.

Dans la salle d’audience du Tribunal de Vannes, la présidente Aude Buresi avait prévenu le public et les parties civiles qu’elles pouvaient sortir. Peu l’avaient fait.

Les images du logement du chirurgien de 74 ans semblent tout droit tirées d’un film d’horreur.

Sa maison, c’était sa bulle quand il rentrait du travail, il était enfermé dans son vice et sa perversion. Son logement était à l’image de son esprit.

C’est cette maison qui a été perquisitionnée en mai 2017, quand Joël Le Scouarnec a été arrêté. Les images prises par les gendarmes donnent une vague idée de l’abjecte vie que le médecin menait à cette époque, on a l’avantage de ne pas avoir l’odeur.

A la vision de son ancienne maison, Joël Le Scouarnec lui-même s’était caché les yeux. Un espace dans lequel le vieux médecin s’était réfugié après son départ de Quimperlé [Finistère].

En 2017, l’avocate du chirurgien avait refusé de pénétrer dans la maison.

Sur l’écran de la salle d’audience, on peut voir des photos de lui nu, des cartons avec des poupées qui dépassent ou encore un poupon abandonné dans un sac dans un couloir. Partout, on voit des ordinateurs, des télés connectées à des disques durs, des clés USB qui traînent.

A cette période, le chirurgien commence à se mettre en scène. Nu dans son jardin, avec des poupées, lors de séances sadomasochistes ou scatophiles. Il porte alors des perruques, des culottes d’enfant et même une couche. Il en fait des photos, il écrit tout. Il cultive une véritable vénération pour la masturbation.

Il évoque également des actes zoophiles sur ses chiens, mais également sur un chat. Des fellations, des pénétrations. Là encore, le médecin prend plaisir à en faire des images que les enquêteurs ont découvertes avec effroi. Et ce n’est pas fini. Il évoquait avoir de moins en moins d’hygiène corporelle, appréciant notamment la saleté s’accumulant au niveau de son sexe. On parle d’un homme qui ne se douche plus qu’une fois tous les deux, trois, voire six mois.

Devenu scatophile, Joël Le Scouarnec s’enduit le corps d’urine. Il cuisine ses excréments et emporte parfois ses ” plats ” à l’hôpital, dans l’espoir que quelqu’un ose les goûter. Certains le feront.

A cette époque, le chirurgien passe sa vie au bloc. La semaine, il opère à Jonzac, le week-end, il fait des remplacements à Ancenis [Loire-Atlantique].

Selon l’enquête, à l’hôpital d’Ancenis entre 2004 et 2013, l’homme a fait 17 victimes, des filles et des garçons. La plus jeune a alors trois ans, la plus âgée 17 ans. C’est quand le médecin se retrouve seul avec eux qu’il passe à l’acte. Pour certains, il y a viol, pénétration digitale. Les termes sont difficilement supportables. Lui fait état du ” plaisir ” qu’il ressent.

Pour certaines victimes, un suivi psychologique est nécessaire. Un jeune homme, par exemple, multiplie depuis les difficultés : drogue, souci relationnel ou encore peur d’aller à l’hôpital désormais. Une des victimes d’Ancenis n’a pas voulu porter plainte. Elle ne s’est jamais rendu aux rendez-vous de l’experte psychologue.

Ses collègues décrivent un homme ” banal ” qui ne parle jamais de sa vie privée. Médecins, infirmiers, tous le décrivent comme un ” excellent professionnel “, un ” bon chirurgien “. Un homme qui a de ” bons rapports avec ses patients ou ses confrères “. Aucun geste ou comportement déplacé n’est remarqué.

Le seul reproche que certains lui font, comme dans d’autres établissements d’ailleurs, c’est son allure peu soignée, son hygiène douteuse, venant au bloc les cheveux gras et sentant la transpiration.

Parmi les anciens collègues de Joël Le Scouarnec entendus jeudi 15 mai 2025, il y a un anesthésiste Jean-André Cuot, lui-même, condamné pour détention d’images pédopornographiques et agressions sexuelles.

Jean-André Cuot

 

Les deux hommes ont travaillé ensemble dans le petit hôpital de Jonzac, tous les deux étant condamnés pour détention d’images pédopornographiques. Ils seront ensuite poursuivis pour agression sur des mineurs.

Il y a pour le moins un certain parallèle, souligne le procureur.

Face à la cour, le médecin, aujourd’hui retraité, se considère plutôt comme une victime.

Le drame, pour moi, c’est que travaillant dans le même établissement que le docteur Le Scouarnec, j’ai perdu mon boulot, j’ai gagné le premier prix du concours de circonstances, regrette le témoin devant une salle médusée.

Deux médecins condamnés pour des faits pédocriminels qui travaillent côte à côte dans le même bloc opératoire, cela pose question, souligne une assesseuse.

Le témoin assure ne pas se sentir concerné par les faits reprochés à Joël Le Scouarnec. Pas beaucoup plus concerné d’ailleurs par les faits qu’il a lui-même commis. Pour lui, ses condamnations pour détention d’images pédopornographiques, c’était seulement des jeunes filles nues, des photos érotiques pour s’évader. Il affirme que ces photos n’ont rien à voir avec des viols.

À l’époque, il poursuit d’ailleurs sa carrière médicale avec la bénédiction de l’ordre des médecins qui l’accompagnent chez les gendarmes, mais l’ordre ne prend aucune sanction contre lui.

Lorsque la présidente lui demande s’il n’y a eu aucun passage à l’acte de sa part, l’intéressé commence par nier, avant de reconnaître du bout des lèvres quand on lui rappelle qu’il est sous serment, une condamnation en 2020 pour agression sexuelle sur deux adolescentes.

Il assure avoir fait, après l’affaire Le Scouarnec, un travail de thérapie, une démarche spontanée, pour faire le point et prendre conscience des choses.

Un autre collègue a lui aussi été entendu par la cour, il était, comme l’accusé, chirurgien viscéral à l’hôpital de Jonzac. Il a donc souvent côtoyé Joël Le Scouarnec au bloc opératoire, mais aussi en dehors du travail.

A la barre, il livre un portrait élogieux de son confrère. C’est même lui, en tant que coordonnateur de bloc opératoire, qui avait signé la prorogation de son activité professionnelle au-delà de l’âge limite, en vertu de ” l’excellent travail fourni “.

Encore fallait-il savoir que la blouse blanche cachait un pervers déjà condamné en 2005 pour détention d’images pornographiques…

Cet ancien collègue de l’hôpital de Jonzac a expliqué qu’il n’avait plus invité Joël le Scouarnec chez lui lorsque son épouse avait remarqué des ” comportements inappropriés ” à l’égard de leurs deux fillettes.

Deux victimes de plus ? Il n’en dira pas davantage. Juste assez pour semer le trouble.

Seule certitude : la liste des victimes parmi les enfants passés sur son chemin, parmi les patients, la plupart du temps sous l’effet de l’anesthésie, ne cesse de s’allonger.

 

Les instances médicales

Alors que se poursuit le procès hors normes de Joël Le Scouarnec, ce lundi 19 mai, la Cour Criminelle de Vannes se penche sur les responsabilités institutionnelles dans ce dossier.

Comment Joël Le Scouarnec, condamné dès 2005 pour infraction pédocriminelle, a-t-il pu continuer à être chirurgien et à faire impunément des victimes ?

Cette nouvelle journée d’audience doit s’attarder sur la série de défaillances institutionnelles qui ont émaillé cette affaire. D’anciens responsables des institutions médicales ont été pressés de questions ce lundi par la Cour Criminelle du Morbihan. Certains reconnaissent une série de dysfonctionnements, mais peinent à se justifier par rapport au fait qu’aucune mesure n’ait été prise pour empêcher Joël Le Scouarnec de continuer à exercer.

Parmi elles, celle de l’ordre des médecins, chargé de garantir la déontologie de la profession.

Condamné en 2005 pour détention d’images pédopornographiques, en août 2006 Joël Le Scouarnec est titularisé à la tête du service de chirurgie de l’hôpital de Quimperlé [Finistère] et a poursuivi sa carrière jusqu’en 2017. En tant que chirurgien gastrique, il était en position d’autorité, et occupait une fonction essentielle dans des hôpitaux en manque de moyens, notamment à Jonzac, où sa présence permettait de maintenir des services clés.

Une alerte a pourtant été lancée dès 2006 par le Dr Bonvalot, qui a tenté de prévenir différentes instances du risque que présentait l’exercice du chirurgien. Malgré plusieurs échanges entre services, chacun a reporté la responsabilité sur l’autre.

De nombreux courriers prouvent que le Conseil Départemental de l’Ordre des Médecins [CDOM] du Finistère, la Direction Départementale des Affaires Sanitaires et Sociales [Ddass] de ce département et l’Agence Régionale d’Hospitalisation [ARH, devenue depuis Agence régionale de santé] de Bretagne étaient avisés.

Tout comme la Direction de l’Hospitalisation et de l’Organisation des Soins [Dhos], au ministère de la Santé, dont la directrice de l’époque, Annie Podeur, est citée à plusieurs reprises dans des échanges de mails.

Annie Podeur

 

Pour Mme Podeur, l’affaire Le Scouarnec est symptomatique de l’isolement des praticiens dans ” les petits établissements ” hospitaliers comme Quimperlé.

Elle affirme à la barre ne jamais avoir eu connaissance du dossier Le Scouarnec ” parce qu’il n’a pas été traité à son niveau “, mais par Bernard Chenevière, son ” N-3 “. Ce dernier demande à plusieurs reprises à l’ARH de Bretagne de saisir le CDOM du Finistère.

Le Dr François Simon, médecin retraité de 81 ans qui présidait à l’époque le CDOM du Finistère, a cherché à échapper in extremis à cette déposition en produisant le certificat d’un psychiatre mais la présidente de la cour, Aude Buresi, l’a fermement ” invité à comparaître “. Et il a fini par arriver en fin d’après-midi à la barre, où il s’enferre et bredouille, sans convaincre.

Dr François Simon

Je regrette évidemment que ses agissements se soient poursuivis, finit par lâcher le Dr François Simon.

Malgré un feu roulant de questions, il a refusé jusqu’au bout de reconnaître un quelconque ” dysfonctionnement ” à son niveau.

En novembre 2006, à la question de savoir si Joël Le Scouarnec avait enfreint les ” principes de moralité et de probité “, indispensables à l’exercice de la médecine, en téléchargeant des vidéos pédopornographiques, l’Ordre du Finistère avait estimé par 18 voix sur 19 votants que ” non “, avec pour conclusion de ” laisser la DDASS gérer cette affaire “. François Simon assure qu’il est le 19e, qui s’est abstenu ” pour rester neutre “.

Interrogé par visioconférence, Joël Belloc, l’ancien président du CDOM de Charente-Maritime, département où l’accusé de 74 ans a fini sa carrière, a semblé faire amende honorable.

Personnellement, je pense que sa condamnation était gravissime.

Pour le médecin, ” ça méritait au moins l’interdiction de contact avec les enfants ” pour Joël Le Scouarnec dans sa pratique médicale.

Mais lorsque la présidente lui demande s’il avait voté contre son inscription au tableau de l’ordre départemental en 2008, il ne se ” souvient pas “.

Auriez-vous pu faire les choses autrement ? demande la présidente à M. Belloc.

Il est évident qu’avec le recul on peut le penser mais à l’époque ” les perceptions étaient différentes “, répond-il.

Il admet ainsi, que si le dossier de Joël Le Scouarnec avait été instruit en 2025, ” il aurait été refusé “.

Appelé à la barre, le directeur-adjoint de l’ARH de l’époque, Yvon Guillerm, tente de justifier l’absence de sanctions disciplinaires envers le médecin pédocriminel mais se perd dans un charabia administratif.

Et celle qui fut sa chargée des ressources humaines, Valérie Astruc, admet que ” c’est un loupé ” de ne pas avoir imposé de sanctions disciplinaires à l’accusé.

Aucun acteur institutionnel n’a réellement traité le problème. L’absence de coordination, la complexité des procédures et l’importance accordée à la réputation des établissements ont contribué à l’inaction. Joël Le Scouarnec pratiquera la chirurgie auprès d’enfants jusqu’à son arrestation pour viol sur mineur en 2017.

A neuf jours du verdict, attendu le 28 mai, les débats ont été marqués par l’agacement grandissant de la cour et des avocats des parties civiles face à des témoins qui n’ont souvent que de vagues souvenirs et se renvoient systématiquement la balle concernant ” la situation du Dr Le Scouarnec “.

Ce procès met en lumière la difficulté des institutions médicales à réagir face aux violences sexuelles. La culture hospitalière, structurée par une hiérarchie rigide et le poids symbolique du médecin, rend plus difficile la prise en compte des signaux. La responsabilité collective reste en suspens.

 

Dernier interrogatoire

Joël Le Scouarnec est interrogé pour la dernière fois à son procès, ce mardi 20 mai 2025 devant la Cour Criminelle du Morbihan à Vannes, il s’excuse à nouveau des 300 faits d’agression sexuelle et de viol qui lui sont reprochés sur des victimes presque toutes mineures.

Interrogé mardi 20 mai par une assesseure sur ce qui aurait pu l’empêcher de commettre tous ces faits, l’ancien chirurgien Joël Le Scouarnec a déclaré que ” rien en dehors de la prison ” ne pouvait le retenir.

Pour moi, la prison a été une libération. Mais rien pendant ces trente années ne m’a empêché de continuer. J’étais trop imprégné par ces pulsions, par ces perversions qui m’habitaient, a déclaré l’homme de 74 ans.

Après près de treize semaines d’audiences particulièrement éprouvantes, il a juré être un nouvel homme, avoir pris conscience de la souffrance des victimes.

J’ai vu des personnes avec leur désarroi, leur colère, affirme l’accusé, qui assure en avoir terminé avec ses pulsions pédophiles.

Jamais plus, dit-il, je ne remettrai la main sur un enfant.

Mais pour les avocats des parties civiles, la métamorphose de Joël Le Scouarnec n’est qu’un leurre.

Je ne me rappelle de rien, mais j’avoue tout, résume une avocate.

Joël Le Scouarnec reconnaît l’intégralité des faits, même au-delà de ce qui lui est reproché.

Est-ce une nouvelle forme de perversion ? s’interroge une autre.

Tour à tour, les avocats dénoncent les excuses robotique de l’accusé, son incapacité surtout à faire un travail d’introspection et notamment sur la question de l’inceste dans sa propre famille.

Ce fantôme qui a traversé toute l’audience et qui est pourtant l’origine du mal, martèle une avocate.

Vous avez à juger celui qui a inventé le crime sexuel de masse commis par une seule personne, rappelle une autre à la cour.

Celui, poursuit-elle, dont on ne connaîtra sans doute jamais le nombre exact de victimes.

Le pédocriminel risque au maximum 20 ans de prison avec période sureté et éventuellement rétention de sureté à l’issue de sa peine, [rétention de sûreté révisable tous les ans par un juge d’application des peines].

Il répond à la présidente de la Cour Criminelle du Morbihan qui pose la question de l’opportunité d’une rétention de sureté.

Si effectivement, on considère que cet homme que j’ai été, n’ayant aucun état d’âme, cet homme est toujours le même, c’est une condamnation à perpétuité qu’il faut qu’on prononce.

À la barre, il dresse le bilan des audiences :

C’est la souffrance des victimes dont j’ai pris la mesure. J’ai dévasté leur vie. Je vois encore certaines personnes qui m’ont particulièrement bouleversé. J’ai souvenir d’une personne fragile, petite, j’ai souvenir d’une personne effondrée. Je ne sais plus leur nom.

Et puis, je conserve aussi le souvenir de ces deux photos, tout à la fin, aux dernières auditions. Ils sont morts, j’en suis responsable. Ces deux photos, ce sont celles de Mathis Vinet et d’un autre jeune de Quimperlé qui se sont suicidés.

Ce que je constate, estime l’ex-chirurgien, c’est que je ne peux plus me regarder de la même façon parce que je suis un pédocriminel et un violeur d’enfants.

Il parle lentement :

Il y a eu beaucoup de choses qui ont été dites. Je n’ai pas forcément aujourd’hui tout retenu. Sans doute que ça reviendra au fur et à mesure dans mes pensées en cellule, mais ce que j’ai vu, c’est la souffrance dont je suis responsable.

Pourtant, depuis le début du procès le 24 février, Joël Le Scouarnec a montré à la cour un visage souvent impassible et fait des déclarations succinctes et répétitives. Il avait reconnu en bloc le 20 mars l’ensemble des faits pour lesquels il est jugé devant la Cour Criminelle du Morbihan. Il en avait même reconnu d’autres, prescrits ou qui font l’objet d’une nouvelle procédure, comme des violences sexuelles sur sa petite-fille, révélées en pleine audience.

La présidente le questionne sur les expertises psychiatriques et la complexité, pour lui, d’accéder à la vérité  :

C’était une réalité. Si je commettais ces actes sur des enfants, c’est que, effectivement, je ne voyais pas ces personnes comme des personnes, mais comme les destinations de mes fantasmes. C’était une réalité, l’altérité n’existait pas.

Mais alors qu’à un moment durant le procès, il a été évoqué la possibilité qu’il ait été lui-même victime d’abus sexuels dans l’enfance, il répond :

On cherche absolument à déceler chez moi le fait que j’ai pu être un jour une victime, je ne comprends pas.

Quoi qu’il en soit, je peux affirmer que je n’ai jamais été victime.

Une avocate de la partie civile l’interroge :

Vous protégez votre épouse, ce n’est un secret pour personne, elle savait ?

Joël Le Scouarnec répond :

Non, c’est une réalité, ce n’est pas une protection, elle ne savait pas. Tout ce que j’ai pu commettre, elle n’en avait aucune idée.

Le frère de l’accusé avait pourtant affirmé à la barre en février qu’elle ” était au courant ” et qu’elle ” n’avait rien fait “.

L’ex-chirurgien est enfin questionné par la défense – son avocat, Me Maxime Tessier – sur les expertises psychiatriques :

Qu’est-ce que ça fait de se faire disséquer comme ça ?

C’est très désagréable, répond-il.

L’avocat lui demande également ce qu’il a ressenti après avoir avoué les agressions et les viols :

J’étais enfin capable d’assumer, il a fallu du temps. J’étais soulagé d’avoir pu me libérer, c’était un soulagement.

Le procès du pédocriminel Joël Le Scouarnec touche à sa fin.

Après avoir pris une dernière fois la parole devant la Cour Criminelle de Vannes mardi, c’est au tour des plaidoiries des parties civiles, pour un verdict attendu mercredi 28 mai.

L’ancien chirurgien est jugé pour agressions sexuelles et viols sur 299 victimes, il risque jusqu’à 20 ans de prison.

 

Plaidoiries des avocats des parties civiles

Les plaidoiries des parties civiles, qui ont commencé mardi 20 mai après le dernier interrogatoire de Joël le Scouarnec, se terminent ce vendredi. Les réquisitions sont prévues vendredi dans l’après-midi.

Pendant trois jours, les avocats se sont succédés à la barre une dernière fois après trois mois de procès devant la Cour Criminelle du Morbihan, à Vannes.

L’ancien chirurgien, qui purge déjà une peine de 15 ans de prison pour un viol sur sa voisine et d’autres mineures après une condamnation à Saintes [Charente-Maritime] en 2020, est jugé pour des viols et des agressions sexuelles sur 299 victimes, la plupart mineures à l’époque des faits.

Les avocats des parties civiles, venant de Bretagne et de plusieurs départements de l’ouest de la France, se sont organisés pour plaider ” à l’unisson “, a indiqué Me Céline Astolfe, avocate de la Fondation pour l’enfance, estimant en leurs noms que ” le défi d’un procès utile, mais aussi en considération des victimes a été relevé “.

Me Céline Astolfe, avocate de le la Fondation pour l’enfance

 

Ces avocats entendent balayer toutes les zones d’ombre qui planent encore sur le ” parcours criminel de 35 ans sans obstacles ” de Joël Le Scouarnec, ” ces questions qui nous hantent et ces silences “, a dit Me Astolfe.

Proches, collègues, administrations, institutions médicales : elle a cité tous ceux qui n’ont ” pas pu, pas su ou peut-être pas voulu ” agir pour stopper le pédocriminel au fil des ans.

Joël Le Scouarnec a continué à travailler dans des établissements hospitaliers malgré, notamment, une condamnation en 2005 pour détention d’images pédopornographiques. L’avocate a fustigé en premier lieu ” l’institution judiciaire ” et son ” traitement inapproprié ” de l’accusé à cette époque.

Sa titularisation en août 2006 comme chef du service de chirurgie à Quimperlé [Finistère] avait été validée quelques mois plus tard par le Conseil de l’Ordre des Médecins [CDOM] de ce département breton.

À la barre, au deuxième jour des plaidoiries, Me Negar Haeri, avocate du Conseil National de l’Ordre des Médecins, a indiqué que l’institution ” présentait ses regrets “.

Me Negar Haeri, avocate du Conseil National de l’Ordre des Médecins

Comment faire pour réparer le mal ? (…) Admettre des regrets, le CNOM ne pouvait pas faire moins, a-t-elle déclaré.

Vous avez à juger celui qui a inventé le crime sexuel de masse commis par un seul homme, celui dont on ne connaîtra d’ailleurs jamais le nombre exact de victimes, a encore lancé Me Céline Astolfe aux magistrats à la cour criminelle.

Joël Le Scouarnec a reconnu tous les faits dont il est accusé, qui étaient recensés dans des carnets où il consignait les sévices qu’il infligeait à ses victimes, mais n’en a jamais évoqué de supplémentaires.

Un nombre de crimes et de délits d’une telle ampleur qu’il est généralement du ressort des tribunaux internationaux jugeant les dictatures, relève de son côté Me Cécile de Oliveira.

Me Cécile de Oliveira

 

Pour sa part Rodolphe Constantino, qui passait à la barre ce jeudi, avocat de l’association Enfance et partage, alerte sur la teneur des débats, dans lesquels ” on perd de vue l’univers de la perversion dans ce dossier “, selon lui.

Rodolphe Constantino, avocat de l’association Enfance et partage

Si nous ne prenons pas la mesure de la structure, du fonctionnement pervers, de ce noyau pervers enkysté au plus profond de lui-même, nous allons passer complètement à côte de Joël le Scouarnec, comme en 2005.

Réduire cette affaire à une affaire de pédocriminalité fut elle à grande échelle, serait une erreur de jugement impardonnable.

L’avocate Romane Codou, qui représente huit parties civiles, a tenu à mettre l’accent sur l’humanité qu’elle a ressentie lors de ce procès, malgré l’horreur des faits.

Romane Codou

On a eu le meilleur comme le pire, le néant et la lumière, nous avons dû puiser dans nos ressources les plus profondes pour aller au bout, quand l’air manquait, décrit-elle face aux ” scènes de crime ” qu’elle a lu dans les carnets de Joël le Scouarnec.

On a scruté le plus humiliant, le plus dégradant, mais elle insiste, ce qu’il vous a fait ne vous définit pas, la suite de l’histoire n’appartient qu’à vous.

Elle évoque ensuite les effets du procès sur les parties civiles qu’elle a défendues.

Ce procès reste un procès, il ne répare pas en soi, n’est pas thérapeutique, mais c’est d’elles dont on se souviendra [les victimes].

Me Romane Codou tient à saluer ” ces huit personnes qui nous ont nourries par leur richesse humaine, diversité, c’était eux, mais ça aurait pu être nous “.

La lumière de la salle d’audience va bientôt s’éteindre. La lumière de la vie et de la joie doit jaillir. C’est ce que je souhaite à toutes les victimes, a conclu Me Penhoët, avocate des parties civiles au barreau de Lorient.

Me Wanig Penhoët

 

Les réquisitions doivent commencer vendredi après-midi, pour un verdict attendu le 28 mai.

 

Réquisitions du ministère public

Après trois mois d’audiences, au 89e jour du procès Le Scouarnec, l’avocat général Stéphane Kellenberger s’exprime en début d’après-midi après les dernières plaidoiries des avocats des parties civiles et avant les plaidoiries de la défense.

Stéphane Kellenberger Avocat Général

 

Stéphane Kellenberger débute sa prise de parole en évoquant une ” procédure en dehors des normes ” soulevant des questions sur les effectifs du monde judiciaire, la prise en charge des victimes, des questions sociétales, etc.

Le procureur de la République de Lorient a précisé qu’il y aura ” probablement une nouvelle procédure ” sur d’autres potentielles victimes.

Depuis 13h, Stéphane Kellenberger donne ses réquisitions. En d’autres termes, au nom du ministère public, il propose la peine adaptée pour l’accusé. Des réquisitions rares devant la Cour Criminelle du Morbihan, mais motivées par le procureur qui a évoqué l’extrême dangerosité de l’ex-chirurgien pédocriminel.

L’idée de ces réquisitions, c’est de limiter au maximum la possibilité pour Joël Le Scouarnec d’être libéré un jour.

L’avocat général demande 20 ans de réclusion criminelle.

Nous sommes en France, il n’y a aucun cumul de peines [avec ses 15 autres années de prison, N.D.L.R.], précise l’avocat général.

Cette peine est assortie d’une mesure de sûreté des deux tiers [12 ans et 4 mois].

Il a demandé surtout une rétention de sûreté, une mesure complémentaire rare, réservée aux criminels les plus dangereux et qui l’oblige à passer devant une commission après avoir purgé sa peine.

Commission qui décide ou pas de le remettre en liberté. C’est le maximum de ce qui pouvait être requis.

L’avocat général ajoute aussi une injonction de soins, d’une indemnisation des victimes, de ne pas avoir d’animaux ou encore une interdiction de territoire dans l’ouest de la France [Bretagne, Charente, Pays de la Loire, etc.].

Il demande une interdiction d’exercer la médecine et toute fonction en lien avec des mineurs ou le public.

 

Plaidoiries de la défense

Le procès de Joël Le Scouarnec touche bientôt à sa fin. Depuis plus de trois mois, l’ex-chirurgien est jugé pour viols et agressions aggravées sur 299 personnes devant la Cour Criminelle du Morbihan.

Ce lundi 26 mai 2025, l’audience a démarré à 10 h, avec les plaidoiries des deux avocats de la défense, c’est-à-dire de l’accusé, Me Maxime Tessier et Me Thibaut Kurzawa.

Certains avocats des parties civiles soulignent ” l’humanité ” avec laquelle Me Tessier et Me Kurzawa ont traité les victimes pendant toute la durée du procès.

Me Maxime Tessier – Me Thibaut Kurzawa

 

Dans une partition à deux voix, Me Thibaut Kurzawa et Me Maxime Tessier ont axé leur plaidoirie sur la reconnaissance totale des faits par Joël Le Scouarnec, sans chercher à le déresponsabiliser, ni à amenuiser la peine requise à son encontre.

Qui était l’homme entré dans le box, le 24 février, devant la Cour Criminelle de Vannes ?

Autant de perversions sexuelles chez une même personne, avec un spectre si large et une fréquence si haute, c’est un concentré comme je n’en avais jamais rencontré, avait lancé à la barre le psychologue Patrice Le Normand pour évoquer Joël Le Scouarnec, accusé de viols et d’agressions sexuelles contre 299 victimes, en majorité des enfants.

Mais quel homme en sortira, après trois mois d’audience ?

Le même, un intraitable pédocriminel ?

Ou alors un autre, un humain en route vers la rédemption ?

Convaincre la cour de cette seconde hypothèse était l’enjeu des plaidoiries de la défense, lundi 26 mai.

Me Thibaut Kurzawa est le premier des deux avocats de la défense à s’avancer vers le pupitre.

Me Thibaut Kurzawa

C’est durant sa carrière qu’il va commettre l’impensable en tant que chirurgien, mais il va aussi soigner, guérir, sauver, soulager des milliers de personnes, a relevé l’un de ses avocats, Me Thibaut Kurzawa.

Réduire Joël Le Scouarnec à ce qu’il a fait de mal, durant une période aussi importante soit-elle, avec un nombre de victimes aussi important soit-il, ce serait inévitablement nier l’autre visage d’un homme, a plaidé l’avocat.

La défense de Joël Le Scouarnec, 74 ans, a déjà admis devant la Cour Criminelle du Morbihan qu’il est ” archi coupable ” mais elle a constamment insisté sur l’évolution accomplie depuis son arrestation à Jonzac [Charente-Maritime] en 2007 après le viol d’une voisine de six ans.

Ce travail sur lui-même a fini par être fructueux et s’est traduit par un fait majeur : la reconnaissance pleine et entière de l’ensemble des faits qui lui sont reprochés, le 20 mars, a réaffirmé Me Kurzawa lundi.

Joël Le Scouarnec a même avoué des violences sexuelles déjà prescrites et d’autres encore inconnues, comme celles commises sur sa propre petite-fille, qui font l’objet d’une nouvelle procédure au parquet de Lorient.

Pour Me Kurzawa, l’accusé après son arrestation, voici huit ans, a formulé un vœu: celui ” d’avancer et de réparer ” et ” c’est cette réparation qui l’anime “, ” seule boussole dans sa cellule “.

S’il n’y a qu’un coupable, ici, il n’y a pas qu’un seul responsable, indique Me Thibaut Kurzawa, faisant allusion aux professionnels de santé qui n’ont jamais sonné l’alerte alors qu’ils avaient parfois des soupçons sur le comportement de Joël Le Scouarnec.

Depuis le début du procès, la défense répète qu’elle ne cherche pas à ” déresponsabiliser ” ou à ” victimiser ” Joël Le Scouarnec, mais il est important de ” chercher à comprendre comment il est devenu ” pédophile, a ajouté Me Kurzawa.

Me Thibaut Kurzawa estime nécessaire de s’interroger sur la paraphilie de l’ex-chirurgien de 74 ans en rappelant que les troubles paraphiliques sont définis pas l’existence de fantasmes envahissants qui génèrent un désarroi et sont handicapants.

La Cour Criminelle replonge au début des années 1980 qui sont ” le début de la descente en enfer ” de Joël Le Scouarnec.

L’achat de poupées pour assouvir ses fantasmes, l’alcool pour oublier.

Et pourtant, il y a eu des alertes, fustige Me Thibaut Kurzawa.

Dès 2007, lorsqu’il arrive à Jonzac, il indique spontanément avoir été condamné en 2005 pour détention d’images pédopornographiques.

N’y avait-il pas derrière cette annonce, autre chose que de prévenir un employeur qui, dans tous les cas, aurait été prévenu ? soupçonne son conseil.

Me Thibaut Kurzawa regrette que l’ex-chirurgien n’ait pas été assisté d’un avocat dès sa garde à vue, une occasion manquée, selon lui, d’un possible aveu.

 

C’est au tour de Maxime Tessier qui dresse le bilan de ces trois mois d’audience, un procès ” extrêmement fort “, selon lui.

Me Maxime Tessier

À cet instant où je prends la parole devant vous, c’est avec la ferme conviction que le procès de Joël Le Scouarnec n’a de sens que s’il fait œuvre de justice réparatrice pour les victimes et la société, débute Me Maxime Tessier.

Réparatrice aussi, pour Joël Le Scouarnec, qui ne se réduit rien au diable, ni au pire pédocriminel de l’Histoire. Il a posé un acte de réparation extrêmement puissant : Celui des aveux, mais également celui de la rencontre avec l’immense souffrance des victimes que Monsieur Le Scouarnec a reconnu systématiquement et pour laquelle, systématique aussi, il a tenu à demander pardon.

Pour Me Tessier, Joël Le Scouarnec a été ” un accusé pas du tout agressif, qui reconnaît tout, qui reconnaît même toutes les conséquences de ses actes et même les moins évidentes, qui reconnaît plus que ce qui lui a été reproché “. L’ancien chirurgien a notamment dit se sentir responsable de la mort de deux anciennes victimes, qui se sont suicidées.

Pour certains, cette reconnaissance est systématiquement discréditée comme si elle était interdite, paradoxalement inacceptable, regrette Me Tessier. Or, l’audience est ce moment du déblocage. Vous aviez le droit, monsieur, à la repentance, et c’est ce qui s’est passé sous nos yeux.

Aucun scénario n’était écrit à l’avance, assure-t-il. Ce n’était qu’un pur moment de vérité.

Il a été reproché à Joël Le Scouarnec de reconnaître ces faits pour ” garder le pouvoir et le contrôle “. Pour rappel, l’ex-chirurgien a parfois reconnu plus que les infractions retenues. 

Un fait exceptionnel, souligne Me Maxime Tessier. Pourtant, il lui a été reproché de vouloir nuire aux victimes en reconnaissant un viol, là où il était poursuivi pour agression sexuelle.

L’avocat tient aussi à ” reconnaître ” la colère de certaines victimes, sur les ” oublis ” de Joël Le Scouarnec concernant certains faits.

Le temps passé, et ce ne sont pas mes mots, ce sont ceux du psychiatre, la dilution des faits, fait qu’il est absolument possible que celui-ci ne parvienne pas à avoir de souvenirs individuels. Mais attention, l’absence de souvenir individuel, (…) ne signifie pas l’amnésie.

Me Maxime Tessier se lance dans une longue diatribe à l’encontre des acteurs du monde médical :

Ce sont eux qui ont parlé de bons chirurgiens, compétents, car il n’y avait pas de plaintes de patients. Ce sont eux qui ont jugé que les actes décrits dans les carnets étaient peut-être médicaux. Eux qui, après la condamnation de 2005, ont osé estimer à l’audience que ce n’était pas leur affaire. Eux qui l’ont laissé en activité alors qu’il n’a jamais dissimulé sa condamnation et a pu envoyer des signaux d’alerte. Eux qui ont rendu possible la poursuite des agissements de Joël Le Scouarnec. Eux qui ont fait des choix, pris des décisions, et qui ont préféré maintenir Joël Le Scouarnec en poste. Eux qui ont traité les victimes comme des dégâts collatéraux.

 C’est de courage que Joël Le Scouarnec a fait preuve quand d’autres n’ont donné que le spectacle de leur lâcheté, lance Me Maxime Tessier, s’attaquant à la responsabilité des institutions de santé.

Nous pouvons faire le constat que nombre des acteurs disaient que les actes ne pouvaient pas s’être produits. Les aveux de Joël Le Scouarnec réduisent tout cela à néant.

Ce procès aurait dû ” contraindre le monde médical à faire son travail d’introspection. Mais nous sommes face à un naufrage. Il y a une absence totale de réflexion de la part du monde médical et politique “, regrette-t-il.

Maxime Tessier a également un mot pour les avocats des parties civiles, qui ont rendu hommage à la défense ” respectueuse “.

J’en suis extrêmement touché, je leur exprime ma profonde gratitude. Nous avons développé une défense conforme à nos personnalités, précise l’avocat.

Pour ces derniers mots avant le délibéré, l’ancien chirurgien, 74 ans, n’a d’ailleurs pas demandé à échapper à la peine requise par l’avocat général, vingt ans de réclusion, le maximum pour ces faits.

Mais, il a sollicité ” le droit de devenir meilleur et de reconquérir cette part d’humanité qui lui a tellement fait défaut “.

C’est ce chemin vers ” une justice réparatrice pour les victimes, la société et Joël Le Scouarnec ” qu’a défendu Maxime Tessier, l’un de ses deux avocats.

La plaidoirie de Me Maxime Tessier arrive à sa fin.

Cette reconnaissance n’a rien d’utilitaire. Il n’a jamais rejeté la faute sur qui que ce soit : ” je suis le seul coupable “. Il n’a pas été guidé d’amoindrir sa peine ou de se soustraire à toute forme de peine. Il ne demande pas à échapper à la peine requise par le ministère public. Il assume ses actes.

La présidente se tourne vers l’accusé :

Avez-vous quelque chose à ajouter pour votre défense ?

Joël Le Scouarnec se lève et s’empare du micro : 

Oui, je voudrais m’adresser à toutes ces femmes, à tous ces hommes, qui ont eu à subir des actes les plus ignobles qu’on puisse commettre. J’ai pris conscience de la douleur immense qu’ont provoqué mes crimes, sur eux, et sur leurs proches.

À la cour, je ne sollicite aucune mansuétude. Accordez-moi seulement le droit de devenir meilleur et de reconquérir cette part d’humanité qui m’a tellement fait défaut.

L’audience est suspendue. Elle ne reprendra que mercredi 28 mai 2025, à la mi-journée, pour le verdict.

 

Délibéré

Après trois mois d’audience, les cinq magistrats de la Cour Criminelle du Morbihan à Vannes se sont retirés, lundi 27 mai, pour délibérer dans le cadre de l’affaire Le Scouarnec, avec une logistique très particulière.

En effet, c’est dans un hôtel que les sept juges qui composent la Cour Criminelle du Morbihan vont se retirer pour prendre leur décision. Une situation peu courante qui s’est imposée en raison du manque de place dans le palais de justice de Vannes.

Les délibérations du procès Le Scouarnec vont durer plusieurs heures et il fallait donc trouver un espace disponible où les juges ne seront pas interrompus et qui permettent également d’assurer une parfaite confidentialité des discussions. Il a donc été choisi de délocaliser la salle des délibérés.

Une logistique qui rappelle les contraintes rencontrées tout au long de ce procès. La salle d’audience où les débats ont eu lieu était elle aussi trop petite, alors pendant trois mois des locaux a proximité du tribunal ont été réquisitionnés pour y installer les parties civiles, la presse et le public…

Pour les délibérations, l’espace investi sera lui surveillé par des policiers afin d’éviter tout incident. Et une fois les portes de la salle fermée, les sept juges vont s’interroger sur la culpabilité de l’accusé pour chacune des 299 victimes, en déterminant la présence ou non de circonstances aggravantes.

Le vote a lieu à bulletin secret et seuls cinq juges votent, les deux autres étant suppléants.

Leur verdict est attendu ce mercredi, normalement en début d’après-midi. Ils doivent répondre aux 841 questions de la procédure et se prononcer sur la culpabilité de l’ancien chirurgien et le quantum de la peine.

L’avocat général a requis 20 ans de réclusion criminelle assortie d’une peine de sûreté des deux-tiers ainsi qu’une peine de rétention de sûreté, qui prévoit à l’issue de l’incarcération de réévaluer la dangerosité et le risque de récidive du détenu.

Parmi les moments marquants de ce procès, on retiendra les dépositions de la famille de Joël Le Scouarnec au début du procès. Le témoignage de son ex femme notamment, Marie-France, qui a juré qu’elle ignorait tout des agissements de son mari, malgré les preuves du contraire, soulignées à l’audience par Aude Buresi, la Présidente de la Cour Criminelle.

On se souviendra également des paroles prononcées par deux de ses trois fils, entre condamnation et volonté de distinguer le père du criminel. Et surtout de l’aveu de Joël Le Scouarnec au moment où son fils ainé dépose à la barre: ” j’ai commis des abus sexuels sur ta fille, ma petite fille “.

Mais ce qui restera sans doute dans l’esprit de tous ceux qui ont assisté à ce procès hors normes, ce sont les dizaines de victimes venues raconter leurs traumatismes à la barre. Troubles du comportement alimentaire, addictions, culpabilité, dépressions… Des hommes et des femmes qui pour la plupart, ignoraient avoir subi des agressions sexuelles ou viols commis par Joël Le Scouarnec, une majorité l’a appris par les gendarmes ou les policiers.

Là où certains auraient préféré ne jamais connaître les agissements pédocriminels de l’ancien chirurgien jugé à Vannes, d’autres ont enfin pu entamer leur reconstruction.

Face à ces destins brisés, l’ancien chirurgien de 74 ans a fini par reconnaitre le 20 mars l’intégralité des faits reprochés. Un moment ” de vérité ” pour ses avocats, qui ont souligné dans leurs plaidoiries le chemin parcouru par leur client depuis son arrestation en mai 2017.

Ils ont exhorté la cour ” à retenir aussi les éléments favorables dans leur délibéré, comme pour n’importe quel accusé “.

Dans ses derniers mots, Joël Le Scouarnec a dit lui ne solliciter ” aucune mansuétude “.

 

Verdict

Après trois mois d’audience, la Cour Criminelle du Morbihan a rendu son verdict ce mercredi dans le procès de Joël Le Scouarnec, un épilogue très attendu.

Avant le verdict, le collectif de victimes et proches de victimes s’est rassemblé en début d’après-midi, vers 13h30. Ils ont déployé des banderoles représentant 355 victimes du Joël Le Scouarnec, celles représentées lors du procès, mais aussi celles pour qui il y a prescription. Une action pour souligner l’ampleur de ce procès, par son nombre de parties civiles, mais aussi par l’horreur des crimes commis.

Joël Le Scouarnec écope de la peine maximale. Ce mercredi 28 mai, la Cour Criminelle de Vannes [Morbihan] a condamné l’ancien chirurgien à 20 ans de réclusion, dont deux tiers de peine de sûreté, pour viols et agressions sexuelles sur près de 300 victimes, la plupart mineurs.

Il a été tenu compte que les faits commis sont d’une particulière gravité en raison à la fois du nombre de victimes, de leur jeune âge et du caractère compulsif des actes de l’accusé de 74 ans, indique la cour dans son délibéré.

L’ex-médecin échappe cependant à la rétention de sûreté, une mesure rare qui permet de placer dans un centre un criminel présentant un risque élevé de récidive après la fin de sa peine, compte tenu notamment de sa ” volonté de réparer ” et de son âge, 74 ans.

C’est ce qui met en colère bon nombre des victimes qui ont écouté ce verdict depuis l’amphithéâtre qui leur a été réservé tout au long du procès, car cela veut dire qu’un jour, l’ancien chirurgien pourra être libre.

Le verdict est assorti d’une injonction de soins, d’un suivi socio-judiciaire pendant 15 ans, de l’interdiction définitive d’exercer même bénévolement toute activité médicale ou une activité qui entrerait en contact avec des mineurs et l’interdiction définitive de détenir un animal, car Joël Le Scouarnec, parmi ses nombreuses perversions, a aussi avoué des penchants zoophiles.

Les avocats de l’ex-chirurgien, Me Maxime Tessier et Me Thibaut Kurzawa ont annoncé à l’issue du verdict, que Joël Le Scouarnec ne fera pas appel de sa condamnation et qu’il n’en a jamais eu l’intention de le faire.

Ce procès ne sera vraisemblablement pas le dernier de l’ex-chirurgien pédocriminel :

Il y aura probablement une autre procédure, avait lancé l’avocat général lors de ses réquisitions.

Le parquet de Lorient a ouvert deux enquêtes liées à ” l’affaire Le Scouarnec “, dont l’une concerne ” des victimes éventuellement non identifiées ou nouvellement déclarées ” d’agressions sexuelles et viols perpétrés par l’ex-chirurgien viscéral.

 

Nous sommes devant un procès qui n’est composé que d’un seul accusé !.. Mais combien de personnes auraient dû être assisent au côté du prévenu !!

Famille, amis, collègues, institutions, tous se sont tus, ont fait semblant de ne rien voir, pour se protéger, eux ou pour préserver la famille… Nombre d’agressions et de viols auraient pu être empêchés…

Cette affaire est un condensé des dysfonctionnements de beaucoup d’institutions. Ce procès a souligné de nombreuses défaillances, du système judiciaire et du monde médical notamment, qui ont permis à l’un des plus grands pédocriminels français d’agir pendant plus de 25 ans dans les hôpitaux français sans être inquiété.

Joël Le Scouarnec a été condamné le 28 mai à 20 ans de réclusion criminelle, soit 14 jours de détention par victimes.. En France, vous pouvez violer un enfant, un adulte ou en violer 300, le quantum de peine maximal est de 20 ans, une aberration.

Cette affaire, vu l’ampleur des crimes, aurait évidemment dû être jugée aux assises.

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