Calvados | Les réseaux criminels visent les enfants placés et menacent les éducateurs

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Des enfants en situations de danger au centre de réseaux d’exploitation sexuelle de mineurs
Elles sont adolescentes, suivies par les services sociaux, mais cela ne les protège pas pour autant de la prostitution. Le fléau de l’exploitation sexuelle des mineurs touche tous les départements, même les zones rurales.

Face à l’ampleur du phénomène, les professionnels de l’enfance semblent totalement démunis.

Comment expliquer que des enfants, normalement protégés par les services sociaux, se retrouvent dans des situations de danger, au centre de réseaux d’exploitation sexuelle de mineurs ?

Le phénomène, autrefois visible dans les grandes agglomérations, est désormais présent partout.

C’est notamment le cas dans le Calvados, comme le révélaient récemment nos confrères de Ouest-France.

” La première fois qu’on a parlé de l’exploitation sexuelle des jeunes, on nous a regardés de travers “, explique Marie-Christine Quertier, vice-présidente du Conseil départemental du Calvados et présidente de la commission Enfance, Insertion et Lutte contre la pauvreté.

” On pensait à Paris, la région parisienne, mais pas à nos villes de régions et nos zones rurales. Les élus ont eu besoin de prendre conscience de çà.”

Il a fallu ouvrir les yeux, c’est tellement bouleversant et inentendable qu’on ne peut pas y penser d’emblée, déclare Marie-Christine Quertier, présidente de la commission Enfance au Département du Calvados

” C’est un phénomène qui touche tous les jeunes, pas seulement ceux de l’Aide sociale à l’enfance ” tient-elle à préciser.

Mais l’élue le reconnaît, “ils sont une cible”.

Des enfants suivis mais pas protégés

Selon Jérôme Turge, délégué CGT à l’Association calvadosienne pour la sauvegarde de l’enfant à l’adulte (ACSEA), les services sociaux de l’agglomération de Caen tirent la sonnette d’alarme depuis 2022.

Le travailleur social explique qu’un document émanant de l’Académie, transmis par erreur à leurs services, recense 24 jeunes filles et un garçon exploités dans des réseaux de prostitution de mineurs à Caen.

Des éducateurs menacés

Les éducateurs ont identifié un réseau organisé qui vient chercher les mineurs là où ils se trouvent, dans de belles voitures.

” Ce sont les mêmes adultes à chaque fois “, précise le travailleur social.

Les mineures concernées ont entre 14 et 16 ans, et sont pour la plupart placées en foyer ou suivis par les services de protection de l’enfance. Les professionnels eux-mêmes sont menacés par les réseaux criminels.

” Des voitures attendent les jeunes filles à l’extérieur et menacent directement les collègues des foyers “, si les éducateurs tentent de retenir les jeunes filles.

Des jeunes filles disparaissent plusieurs jours

Certaines jeunes filles disparaissent régulièrement pendant plusieurs jours.

” Les gamines s’absentent une semaine, quinze jours. C’est signalé tous les soirs “, précise Jérôme Turge, délégué CGT d’ACSEA.

” C’est su par les services de police, donc par les services de protection d’enfance. Au département, il n’y a aucun doute là-dessus. Pour autant, il n’y a rien de fait “, constate-t-il.

Du côté des instances du Département Calvados, qui ont pour compétence la protection de l’Enfance, le dossier de la prostitution de mineurs interroge tout autant.

” L’exploitation sexuelle des mineurs est un phénomène qui était peu visible et peu pris en charge et qui s’est amplifié “, explique Marie-Christine Quertier, vice-présidente du Conseil départemental et présidente de la commission Enfance, Insertion et Lutte contre la pauvreté.

” Il y a de véritables recrutements qui s’opèrent, des voitures qui viennent chercher les ados à leur domicile ou même devant les foyers d’accueil. Le repérage des enfants victimes est une notion difficile parce qu’eux-mêmes ne se sentent pas victimes. “

Les jeunes filles prostituées obtiennent “un statut social”

Le paradoxe, pour les adultes, c’est de s’apercevoir que les jeunes victimes, happées dans des réseaux de prostitution de mineures, ne se considèrent pas comme des victimes et pensent agir librement.

” Appartenir à ce genre de réseau, c’est quand même avoir un statut, indique l’éducateur. Ces jeunes filles ont une indépendance financière “.

” C’est relativement récent de voir des jeunes dans ces situations qui ne se considèrent pas comme des victimes “, annonce Marie-Christine Quertier, présidente de la commission Enfance au Département du Calvados

” On trouve des jeunes happées par un petit ami qui demande une photo de nu, qui fait ensuite du chantage et on tombe dans un engrenage “, décrit Marie-Christine Quertier.

” Mais il y a aussi des réseaux qui donnent un sentiment de liberté aux jeunes filles exploitées, en leur proposant de venir quand elles veulent, avec un planning ouvert. Elles ont l’impression d’être respectées, d’avoir un statut, c’est complètement paradoxal.”

“Il faut savoir que ce sont souvent des jeunes qui ont été confrontées à des violences enfants, pour elles le repère du respect du corps a sauté très tôt “, précise la présidente de la commission Enfance du Calvados.

Des foyers devenus des lieux de danger

Les familles ne sont pas toujours informées de la situation que vivent leurs enfants. Jérôme Turge prend un exemple récent :

” On l’a appris au père qui, lui, croyait que sa fille allait à l’école tous les jours, tout simplement. Et pourtant, l’école signale des absences à l’inspection académique, enfin à tous les services, et ça ne réagit pas.”

Paradoxalement, les foyers censés protéger les enfants sont même devenus des lieux à risque. L’éducateur explique que, lors d’une audience, le Département s’est même opposé au placement d’une jeune fille, estimant qu’ “au vu du profil des jeunes filles déjà présentes dans le foyer, c’était la mettre en danger.”

“Elles ne sont pas en sécurité en foyers”, déplore le travailleur social.

“L’idée du placement devient un danger à cause justement de ce dossier de prostitution, en tout cas, du risque de prostitution pour les jeunes filles. Ça intervient maintenant dans les choix d’orientation.”

Pour le syndicaliste, le constat est sans appel :

” Il faut se dire que la protection de l’enfance ne protège plus. C’est aussi bête que ça, c’est aussi terrible que ça “, déclare Jérôme Turge, délégué CGT d’ACSEA.

Des moyens insuffisants

Les éducateurs dénoncent une charge de travail inadaptée pour prendre en charge correctement les enfants, “un éducateur a 31 gamins à accompagner”.

Résultat : les jeunes ne sont vus qu’une fois toutes les trois semaines au mieux.

” Comment voulez-vous qu’on puisse travailler la question des problèmes aussi graves que la prostitution des mineurs ? ” s’interroge l’éducateur.

Le Département assure délivrer des formations aux éducateurs, pour gérer ce phénomène.

” Pour arriver à ce que la jeune fille, parce que ce sont majoritairement des filles, ne ressente pas de honte mais comprenne qu’elle est victime, c’est compliqué ” admet Marie-Christine Quertier, vice-présidente du Conseil départemental.

” L’extraire du réseau et la prendre en charge est une chose, veiller à ce qu’elle n’y retourne pas en est une autre. ” poursuit Marie-Christine Quertier, présidente de la commission Enfance au Département du Calvados

“On a besoin de soignants du psychisme”

” Il nous faut plus de professionnels pour prendre en charge ces jeunes. Il faut savoir où les accueillir une fois qu’ils sont sortis, dans quel lieu de vie, sans mettre en danger les professionnels. Il faut pouvoir isoler le jeune et le mettre en sécurité “, explique-t-elle.

” Ce qui est important, pour nous, c’est la coordination entre tous les acteurs sociaux, pour qu’il y ait un minimum de trou dans la raquette et que le jeune accepte son statut de victime “, insiste l’élue.

” Ce n’est pas pour rejeter la faute, mais on a besoin de soignants du psychisme, et on n’en a plus suffisamment,” alerte Marie-Christine Quertier.

” On a aussi un autre phénomène à prendre en compte, celui des mineurs qui deviennent proxénètes, dont la barrière morale n’a jamais été mise en place, qui ont été eux-mêmes victimes”, ajoute-t-elle.

“Une heure avec un prédateur est une heure de trop”

La durée des enquêtes judiciaires, “pour faire tomber la tête du réseau”, est un élément qui exaspère les éducateurs.

Pour eux, cette justification ne tient pas : “ce n’est pas notre affaire. Notre affaire, c’est la sécurité des jeunes au quotidien, et on se dit qu’une heure de plus aux mains de ces prédateurs sexuels, c’est une heure de trop.”

Leur constat est amer : “c’est un travail qui est totalement insupportable, et physiquement, et psychiquement.”

Dans l’attente d’une réponse plus ferme des autorités, ils rappellent que des dizaines de mineurs restent exposés quotidiennement aux prédateurs sexuels.

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