Orne | Le maire mis en examen pour viol sur mineures candidat à sa succession

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Comment peut il avoir le droit de se représenter aux élections ?
A la tête de la commune de Saint-Ellier-les-Bois depuis 2020, Edgar Moulin a effectué plusieurs mois de détention provisoire après avoir été mis en cause par des jeunes femmes prostituées. Une affaire dont «Libération» a pu remonter le fil.

Il y a un peu plus d’un an, Saint-Ellier-les-Bois jouissait de la quiétude des bocages normands.

Dans cette commune de près de 250 habitants de l’Orne, posée entre des champs verdoyants en contrebas d’une colline, on célèbre les soldats de la Seconde Guerre mondiale : des drapeaux français et américains flamboyants ornent un monument en mémoire de Paul Chaufty, pilote américain de P-47, tombé près du bourg en août 1944.

Le silence s’y est certes fait plus pesant au fil du temps.

La population baisse, l’école primaire a fermé pour de bon à la fin de l’été 1991 et le club de foot n’a pas survécu non plus.

Tout ceci fait dire à Yvonne (le prénom a été modifié), sexagénaire née dans le village, que les cloches de l’église résonnent parfois trop fort dans les ruelles vides.

«Quand j’étais ado, il y avait une vingtaine de gamins qui couraient dans le bourg. Désormais, il n’y a plus que des vieux et des chats», regrette cette résidente.

La nuit du 11 au 12 janvier 2025 a fait basculer le village dans le vacarme du XXIe siècle.

Le maire Edgar Moulin, 59 ans à l’époque, a été victime d’un cambriolage d’une extrême brutalité – un «home-jacking».

Les cris et les sirènes de gendarmerie ont transpercé la nuit bleue et réveillé une partie des habitants.

L’audience qui s’est tenue au tribunal correctionnel d’Alençon le 8 janvier 2026 a livré le détail de la violence qui s’est abattue sur l’édile, élu depuis 2020.

Tiré de son sommeil après minuit, il est menacé par plusieurs individus cagoulés, armés d’un poing américain et d’une épée.

L’agriculteur reçoit plusieurs coups et est attaché par une corde.

Les cambrioleurs cherchent de l’argent car ils sont sûrs que l’homme, célibataire sans enfants, cache une importante somme en liquide.

Certains s’affairent au rez-de-chaussée de la maison quand d’autres tentent de maintenir l’imposant maire qui se débat.

Edgar Moulin parvient à se libérer, se saisit d’un fusil et les met en joue.

Le groupe s’enfuit.

L’élu se réfugie chez un voisin, nu, le crâne ensanglanté – il recevra sept jours d’incapacité totale de travail.

Au cours des deux mois suivant l’ouverture de l’enquête le 12 janvier 2025, six suspects sont identifiés (cinq sont interpellés), puis poursuivis pour vol avec violence, vol aggravé et complicité de vol : cinq ont entre 19 ans et 26 ans, une ado est encore mineure.

Leur mobile n’est pas tout à fait clair : certains ont évoqué lors du procès du 8 janvier l’idée d’une expédition punitive qui a germé lors d’une fête sous l’effet de divers produits ; d’autres ont indiqué avoir été attirés par l’appât du gain.

Les deux principaux protagonistes – dont l’un est toujours en fuite – sont condamnés à des peines de cinq et quatre ans de prison, deux jeunes femmes à deux ans de prison avec sursis, tandis qu’un mis en cause a été relaxé.

L’histoire aurait pu s’arrêter là mais l’analyse des données téléphoniques obtenues par les enquêteurs après le cambriolage a fait basculer l’affaire dans une autre dimension, révélant les détails d’un mobile bien plus complexe qu’il n’y paraît.

Le maire et certains de ses agresseurs se connaissaient, depuis des années : interrogée lors de sa garde à vue, début 2025, l’une des jeunes femmes interpellées affirme avoir rencontré Edgar Moulin dans le cadre d’un réseau de proxénétisme dont elle était victime lorsqu’elle était encore mineure.

Des traces de nombreux échanges sont retrouvées sur leurs numéros respectifs.

Une autre enquête débute donc peu de temps après le cambriolage dans laquelle les rôles s’inversent, le maire passant du statut de victime à celui de suspect.

La jeune femme affirme aux enquêteurs avoir rencontré Edgar Moulin en 2022, quand elle avait 16 ans.

Selon cette dernière, l’édile avait recours aux prostituées via le site Coco – désormais fermé – connu pour héberger de nombreuses annonces de filles mineures.

Il a fait appel à ses services à de nombreuses reprises, apparaissant ainsi à ses yeux comme un homme fortuné, ce qui aurait motivé plus tard le cambriolage.

Selon des éléments de l’enquête auxquels nous avons eu accès, quatre adolescentes âgées de 14 ans à 17 ans au moment des faits affirment que l’agriculteur les rémunérait pour des masturbations, «une à deux fois par semaine» pour certaines d’entre elles.

Les rendez-vous avaient lieu dans un appartement d’Alençon ou à son domicile de Saint-Ellier-les-Bois.

Avec le temps, Edgar Moulin se serait montré plus insistant, selon leurs témoignages, allant jusqu’à pénétrer l’une d’entre elles par la force.

Auprès des enquêteurs, le maire reconnaît avoir eu recours aux services de prostituées, mais nie avoir eu connaissance de leur minorité.

Il affirme en outre que les pénétrations étaient «consenties» et que «les rencontres se déroulaient avec respect et bienveillance».

«Je leur ai toujours conseillé de faire une formation et de trouver un travail qu’elles aiment», a-t-il déclaré aux enquêteurs.

Pour sa défense, il affirme que certaines de ses accusatrices aggravent les faits pour minorer leur implication dans le cambriolage.

L’édile est mis en examen le 28 mai 2025 pour «viol sur une personne se livrant à la prostitution et recours habituel à la prostitution de mineurs» et placé en détention provisoire pendant cinq mois avant d’être libéré sous contrôle judiciaire.

Lors de la perquisition du domicile d’Edgar Moulin, les enquêteurs ont par ailleurs découvert de nombreux échanges numériques avec des prostituées et d’autres conversations impliquant une dizaine de personnes au sujet d’actes sexuels tarifés.

Sur son ordinateur, des traces de visites sur des sites à caractère pédocriminel et des vidéos filmées à l’insu de certaines de ses partenaires sont également retrouvées.

Edgar Moulin reconnaît auprès des enquêteurs avoir transmis le numéro d’une des jeunes filles à un de ses amis, pour que ce dernier ait recours à ses services.

Pour ces derniers faits, il est mis en examen pour «proxénétisme aggravé».

L’enquête est encore en cours et l’élu reste présumé innocent.

Contacté, le parquet d’Alençon n’a pas souhaité communiquer.

Deux des quatre victimes présumées, ainsi que les associations Agir contre la prostitution des enfants (ACPE) et Equipes d’action contre le proxénétisme, se sont constituées partie civile.

Sentiment d’impunité des clients

En ce début d’année 2026, Edgar Moulin, libéré sous contrôle judiciaire en attendant son éventuel procès, a repris ses fonctions de maire.

Le 17 janvier, lors des traditionnels vœux à ses administrés, l’homme est apparu fatigué mais déterminé à prouver son innocence, officialisant sa candidature à sa succession pour l’élection municipale de mars.

Dans le village, depuis cette annonce, les journalistes locaux sont venus donner encore un peu plus d’écho à l’affaire.

«On vous appelle les fouineurs», glisse la secrétaire de mairie.

«On n’avait pas besoin de ça en plus. J’aurais préféré qu’il se fasse discret en attendant son jugement», regrette une autre.

Certains anciens décrivent un maire dévoué, affable, un «gamin du coin» qu’ils pensent innocent.

«Je le connais depuis longtemps, il n’aurait pas pu faire ça», veut croire une retraitée.

«Une prostituée qui se dit violée, il faudra qu’on m’explique comment c’est possible…» ironise une autre.

Loin de la commune, les associations et défenseurs des droits des femmes observent cette candidature avec un certain désarroi.

Selon eux, l’initiative illustre le sentiment d’impunité des clients de prostituées mineures, peu inquiétés par la justice, ou qui, lorsqu’ils le sont, poursuivent une vie publique.

«C’est difficile de sensibiliser sur ce sujet quand son voisin ou son maire, qu’on pense être un homme bien, est concerné.

On pense que ce phénomène ne touche que les grandes villes, mais c’est partout», estime une haute fonctionnaire, qui souhaite rester anonyme.

«Il y a une banalisation de la société sur ce sujet et ce cas l’illustre très bien : ça ne lui pose pas problème de se représenter et ça n’a pas l’air de gêner grand monde», déplore la responsable du pôle juridique de l’ACPE, Sarah Pantalone.

Les derniers chiffres publiés par le gouvernement sont alarmants, faisant état d’au moins 15 000 enfants en situation de prostitution en France.

Du côté des clients, en 2024, seulement 230 hommes ont été verbalisés pour des faits impliquant des mineurs – ils encourent jusqu’à cinq ans de prison et 75 000 euros d’amende.

La déléguée générale de l’association “Amicale du Nid”, Delphine Jarraud, fulmine :

«Pourtant, si on fait les calculs, des centaines de milliers d’hommes ont recours à la prostitution de mineurs.

Quand ils sont inquiétés, certains se font passer pour de pauvres hommes alors qu’ils recherchent précisément des enfants sur les sites qu’ils fréquentent.»

A la mairie de Saint-Ellier-les-Bois, le regard de la secrétaire se fige.

Elle nous tend le téléphone.

La voix rocailleuse de l’édile résonne dans le combiné.

«Je n’ai rien à vous dire, j’attends la justice. J’ai été attaqué à l’épée par un mac et ses putes, c’est moi la victime !» clame sèchement l’éleveur de vaches allaitantes avant de raccrocher.

Une demi-heure plus tard, nous le croisons par hasard sur le parking.

Il entre dans son imposant pick-up gris et nous interpelle.

«Mitterrand disait que les journalistes étaient des chiens, moi je dis que vous êtes des clébards», assène-t-il sans s’embarrasser de formule de politesse.

«Je n’ai jamais violé une nana de ma vie, même avec mes yeux.

Une nana qui est triste, je n’y touche pas !

Vous allez voir, moi je vais bientôt balancer le nom de ces gonzesses.

Vous irez leur demander si je les ai violées parce que c’est votre métier !

Quand je suis sorti de prison, j’avais 50 personnes chez moi.

Je suis un ange.»

La future élection, imaginée de sa part comme un plébiscite, doit servir à prouver son innocence et à le réhabiliter.

«Je ne suis pas idiot, je connais le résultat du jugement, sinon je ne me représenterais pas», assène l’édile en nous regardant fixement de ses yeux bleu azur.

«Je n’ai jamais fait de recherche pédopornographique, poursuit-il. Attendez la fin, vous verrez, vous aurez honte.»

Avant de s’approcher un peu plus et de menacer :

«J’ai envie de te foutre une claque dans la gueule, espèce de clébard. T’es un bâtard. Tu peux le mettre ça : t’es un bâtard.»

Pour l’heure, aucune liste concurrente à celle d’Edgar Moulin ne s’est déclarée.

Mais un murmure court dans le bourg ces derniers jours : plusieurs habitants auraient entamé des discussions pour présenter un autre projet.

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