Couverture du livre La guerre contre nos enfants
La guerre contre nos enfants
Plus qu’un livre, l’aboutissement de dix années de combat de terrain. Un guide accessible pour comprendre, prévenir, alerter et agir face à la pédocriminalité.

France | Les établissements du réseau catholique des Lasalliens pointés du doigt

"Il y avait quinze prédateurs en même temps qui agissaient dans les années 1980"

"Plus de 50 victimes" témoignent de violences physiques ou sexuelles dans les écoles catholiques lasalliennes de Rouen. Lore Marguiraut, avocate de victimes, évoque un "cluster" et précise qu'au moins "17 prédateurs" ont été identifiés.

Actualisation du 01 octobre 2026

“Plus de 50 témoignages de victimes” de violences physiques ou sexuelles dans les écoles catholiques lasalliennes à Rouen ont été reçus, indique jeudi 24 septembre Lore Marguiraut, avocate au barreau de Pau et représentante des victimes des Lasalliens.

Elle décrit “un cluster”, avec au moins “17 prédateurs qui auraient agi sur plus de quatre décennies”.

En février, le collectif de victimes des violences au sein des écoles catholiques lasalliennes avait déjà recensé 40 établissements où des faits ont été identifiés, dont trois en Seine-Maritime (Jean-Baptiste de La Salle de Rouen, l’école Bellefonds de Rouen et Saint-Jean-Baptiste de La Salle de Darnétal).

À Rouen,

“Il y avait quinze [prédateurs] en même temps qui agissaient dans les années 1980”, ajoute l’avocate. “Ça pouvait tout à la fois être un aumônier, des frères, des laïcs, ils étaient absolument en toute impunité et c’était tous les jours”.

Faire sauter la prescription

Avec le collectif de victimes des lasalliens, maître Lore Marguiraut va lancer une série d’actions individuelles au civil. Les dossiers vont être déposés les uns après les autres pour “avoir un effet bélier répété”.

“Chaque dossier va faciliter l’arrivée du suivant parce qu’on va récupérer des éléments de jurisprudence qui vont servir au prochain dossier”, explique-t-elle.

Son combat juridique se portera sur trois mécanismes :

“On va agir sur les points de départ, de prescription, sur le fait que parfois la prescription peut redémarrer si on a une aggravation de l’état de santé de la victime et que, dans certains cas, elle peut même sauter”, décrit Me Marguiraut.

Par ailleurs, comme pour le collectif des victimes de Bétharram, celui des victimes des Lasalliens ne sera pas reçu par le pape lors de sa visite en France qui débute vendredi.

“Le fait de rencontrer le pape ne va pas tout régler, mais c’était une manière de marquer un changement dans la prise de conscience de l’Église”, regrette l’avocate.

Le pape rencontrera tout de même sept victimes.

“C’est extrêmement encourageant, c’est quelque chose de très positif, pense l’avocate, mais l’idée c’était de ne pas faire un tri entre les victimes”.

Sources :

France Info

Actualisation du 15 Septembre 2026

Un ancien moniteur de colonie de vacances prend la parole 60 ans après avoir été témoin d’abus sexuels. Il raconte les agissements d’un de ses collègues, à cette époque directeur de l’école lasallienne Saint-Gatien à Tours. Il estime avoir un devoir moral envers les victimes.

Le pape Léon XIV va rencontrer des victimes de violences sexuelles dans l’Église lors de sa visite, fin septembre, à Lourdes. Des victimes nombreuses et parfois difficiles à identifier. C’est le cas à Tours où l’ex-directeur d’une école catholique est accusé de pédocriminalité par un de ses anciens collègues, un homme décédé en 1980 pour des faits aujourd’hui prescrits.

Le religieux a œuvré toute sa vie au sein du réseau des Frères des écoles chrétiennes, le réseau La Salle. D’après les informations d’ICI Touraine, il fut à la tête de l’école Saint-Gatien, de 1960 à 1966, à l’époque installée rue des Ursulines, dans le centre de Tours, juste à côté de la cathédrale Saint-Gatien.

L’établissement a depuis déménagé et est installé à Joué-les-Tours et à Montbazon.

“Il les faisait asseoir sur ses genoux”

Les faits décrits remontent aux années 60, et fait rare, c’est un témoin qui raconte ce qu’il a vu. Il fait partie de l’association des Victimes des Lasalliens, l’association Mémoire, vérité et reconnaissance (MVR).

Albert* a suivi presque toute sa scolarité dans une école lasallienne et il a été moniteur de colonies de vacances, toujours au sein de la congrégation, quand il était étudiant, l’été. C’est là qu’il explique avoir assisté à des attouchements de la part de l’ancien directeur de Saint-Gatien, lui aussi encadrant.

“Avec le recul de maintenant, je vois bien qu’il jouait au grand-papa. Il était plus qu’affectueux avec ces petits-enfants d’adoption : il les cajolait, il les embrassait et il les faisait asseoir sur ses genoux. Ce n’étaient jamais les mêmes, c’étaient toujours les plus jeunes parmi les colons. Les premiers avaient 7 ans, 8 ans, et je dirais que les plus âgés avaient 10 ans.”

Albert prend le temps de peser chacun de ses mots et se souvient d’une scène qui l’a marqué :

“Il se passait des choses que j’ai vues à deux mètres de moi. Toujours à peu près dans les mêmes scénarios, dans l’intérieur de la colonie de vacances, c’était sur des chaises qui étaient là, dans la cour du bâtiment, sous des frais ombrages et il y avait toujours un petit qui était assis sur lui, qui était assis sur ses genoux, qu’il caressait un peu partout. On va dire les choses telles qu’elles sont : il avait des érections.”

Les enfants ne réalisaient pas selon lui, seule l’attitude du frère trahissait ses actes.

“Il avait un orgasme parce qu’il était pris de tremblements. Il devenait en sueur tout d’un coup. Il était extatique.”

Les jeunes garçons venaient de toute la province dite Maine-Normandie, qui englobait aussi la Touraine. Le camp de vacances “Bruyères et Sapin”, c’est son nom, s’installait chaque été dans un endroit différent, en montagne, avec à chaque fois de nouvelles agressions, selon l’ancien moniteur – “une à deux fois par semaine sur les quatre semaines du mois de juillet”.

Les faits dénoncés s’étalent pendant six ans, de 1965 à 1970, à Aiguebelle (Savoie), Saint-Girons (Ariège), Xonrupt-Longemer (Vosges), Saint-Romain (Puy-de-Dôme), Tuzaguet (Hautes-Pyrénées) et à Laguépie (Tarn-et-Garonne).

Près de 60 ans de silence : “Je me sentais un peu seul”

Mais alors pourquoi avoir autant attendu pour parler ?

“Je me sentais un peu seul. Aller [parler] tout seul, pour dire quoi ? On m’aurait dit : « Mais Monsieur, vous n’êtes pas victime. » J’avais peut-être l’impression qu’en parlant même discrètement au frère directeur, j’aurais mis un peu la pagaille.”

Un contexte à replacer dans celui de la IVᵉ République, précise Albert, qui a aussi été témoin de brimades et de violences physiques lors de sa scolarité, en Normandie.

“Qui parmi les élèves et les parents d’élèves se serait exprimé ? C’était la sociologie de l’époque. Je pense que les parents ne les auraient pas crus, donc les enfants se taisaient. Et même s’ils les avaient crus, qui parmi les parents aurait fait un signalement à la police ?”

Le déclic est donc venu près de 60 ans plus tard, en début d’année :

“Le 14 février dernier, c’est un samedi. Au petit-déjeuner, ma femme me dit : « Tu sais, il se passe des choses graves sur les Frères des écoles chrétiennes en France. » Alors j’ai dressé les oreilles et là, ça a été le choc. Je n’ai pas de compte à régler, pas de vengeance à assouvir.”

Celui qui n’a jamais perdu la foi estime plutôt avoir un devoir moral envers les victimes, “de dire ce que j’ai vu et ce que j’ai entendu”. Des révélations justifiées aussi par un sentiment d’urgence car, à 81 ans, le témoin est “l’une des plus vieilles mémoires” de ces faits, selon lui. “Quand on remonte aux années 50, c’est difficile. Au-delà, il n’y a plus personne. Moi je suis lucide, je suis l’un des derniers témoins. Beaucoup de mes camarades, quand j’étais élève, ne sont plus de ce monde.”

Aujourd’hui, il n’attend rien de la justice car si les faits sont avérés, ils sont prescrits.

L’ancien directeur de Saint-Gatien mis en cause est mort en 1980 et aucune procédure judiciaire récente n’a été portée à notre connaissance. Ce que demande Albert en revanche, c’est l’ouverture des archives de la congrégation des frères La Salle :

“Parce qu’à mon avis, à l’heure actuelle, on ne connaît même pas le centième de la vérité.”

Les cas de pédocriminalité dénoncés par le collectif, depuis sa création début 2026, sont loin d’être un phénomène marginal, d’après Albert.

“J’ai un bon exemple à proposer. Mon beau-père a été élève des frères [La Salle] dans la Loire et un jour, il me prend à part, un peu gêné, un homme qui était né en 1905. Il me dit : « Mais est-ce qu’il y a eu de la pédophilie chez les frères, chez vous ? » J’ai dit « bien sûr ». Il a craché le morceau devant moi. On était entre hommes dans un coin. J’ai dit : « Attendez, vous êtes gêné de me dire ça, mais allez-y, parce que j’ai vu la même chose ». “

L’association des victimes demande l’ouverture des archives

L’association MVR a recensé plus de 305 victimes, à ce jour. Ses représentants ont écrit à Léon XIV pour le rencontrer en septembre, mais le souverain pontife n’a pas répondu à leur lettre. Ils demandent notamment la mise en place d’un référent indépendant dans chaque établissement lasallien, “l’engagement de la responsabilité civile de la Congrégation, sans distinction de statut de l’auteur” et “l’accès inconditionnel aux archives des Lasalliens pour les victimes historiques pour mettre fin à l’omerta institutionnelle”.

Le groupe d’anciens élèves prépare une action civile coordonnée contre les Frères des écoles chrétiennes.

De son côté, la congrégation assure par la voix de son avocat n’avoir reçu aucun signalement depuis la création de sa cellule d’écoute en 2014, concernant le dit frère accusé d’agressions sexuelles sur des enfants. Elle rappelle avoir publiquement reconnu certains faits commis par des religieux du réseau lasallien et avoir demandé pardon aux victimes, fin juillet, par le biais d’un communiqué.

C’est à cette occasion qu’elle a aussi annoncé mettre sur pied une commission “neutre”, “composée exclusivement de personnes extérieures à la congrégation”, selon l’institution, soit “une étude approfondie destinée à comprendre comment des frères ont pu agresser des élèves au sein des établissements lasalliens et, pour certains, récidiver”.

L’avocat du réseau La Salle, Me Matthias Pujos ajoute : “La cellule d’écoute demeure ouverte à toute personne, y compris tout ancien participant aux colonies « Bruyères et Sapins », souhaitant faire état de faits survenus dans le cadre de ces colonies, et l’invite, le cas échéant, à se faire connaître.”

Il insiste aussi, la sécurité des élèves est une “priorité absolue”, et souhaite mettre hors de cause les établissements actuels qui “fonctionnent aujourd’hui dans un cadre profondément renouvelé” : “Placés sous le contrôle des autorités académiques, ils appliquent strictement les obligations légales de signalement au procureur de la République et au rectorat.

Les équipes éducatives actuelles n’ont aucun lien avec les personnes mises en cause pour des faits anciens, dont certains remontent à près de soixante-cinq ans.” Sollicités, le parquet de Tours et la direction diocésaine ne nous ont pas répondu pour le moment. La direction actuelle de l’établissement Saint-Gatien indique ne pas connaitre “les personnes citées”.

L’école Saint-Gatien de Joué-lès-Tours est mentionnée dans une autre affaire. D’après nos informations, l’abbé Tartu s’y rendait régulièrement, à la fin des années 70. Ce religieux rattaché au diocèse a lui été condamné par un tribunal pénal canonique en 2024 pour des abus sexuels sur mineurs, commis au sein de la chorale Les Petits chanteurs, qu’il a fondée en 1954 et qui a perduré jusque dans les années 90.

Source : Ici

Article du 13 Février 2026

C’est une nouvelle affaire de violences dans l’enseignement catholique privé, qui vient s’ajouter à la longue liste des scandales de l’institution.

Une vingtaine d’anciens élèves d’établissements du réseau catholique des Lasalliens, réunis en collectif, dénoncent des «viols, des coups, des humiliations…» commis entre 1955 et 1985 et pour la plupart prescrits.

Dans un communiqué publié le dimanche 1er février, les anciens élèves, essentiellement âgés de 50 à 70 ans, accusent «un projet éducatif dévoyé, fondé sur un usage systématique» de la violence.

Les écoles Lasalliennes appartiennent à la congrégation des Frères des écoles chrétiennes, qui gère aujourd’hui 150 établissements privés sous contrat en France.

Par l’intermédiaire de son avocat, Me Matthias Pujos, l’organisation a assuré prendre ces signalements «très au sérieux» et explique avoir déjà indemnisé 70 personnes, pour 72 signalements reçus.

«Consciente […] de la responsabilité qui lui incombe», la congrégation a mis en place depuis 2014 une cellule d’écoute, chargée de recueillir des signalements, «d’accompagner» les victimes et de «mettre en œuvre des démarches de reconnaissance et de réparation», écrit Me Pujos dans un communiqué paru dimanche 1er février.

Les écoles concernées se situaient notamment à Quimper, Rouen, Mende, Langogne (Lozère), Rueil-Malmaison, Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine), Grenoble, Igny (Essonne), Nantes ou Paris, a détaillé Philippe Auzenet, membre fondateur du collectif d’anciens de 73 ans. Certaines n’appartiennent plus aux Frères.

«J’avais une amnésie traumatique»

A l’école Lasallienne de Rouen :

«Entre 7 et 9 ans, j’ai été menacé de mort, violenté, ligoté, on me pendait par les pieds, ils avaient des couteaux de boucher et menaçaient de m’arracher les yeux. Cela a bousillé ma vie»

, témoigne Philippe Auzenet.

«J’avais une amnésie traumatique, et tout est remonté»

, au moment de l’affaire Bétharram, rapporte-t-il.

Philippe B., 62 ans, se dit, lui, victime «de violences et d’attouchements» entre 1969 et 1978 par des frères et enseignants laïcs, à Saint-Augustin, établissement de Saint-Germain-en-Laye (Yvelines).

«C’étaient des gifles, coups de poing, de pied», certains enfants «se faisaient rouer de coups par des frères, devant toute la classe, sur l’estrade», étaient «accrochés sur les portemanteaux» ou placés «dans des poubelles», décrit-il.

Au moment de la confession, le prêtre pouvait «questionner sur les pensées impures», demandant par exemple «est-ce que tu penses à jouer avec le sexe de tes copains ?» et avoir des gestes déplacés, témoigne-t-il.

«Les conditions idéales pour des prédateurs sexuels»

Dans son communiqué, le collectif d’anciens élèves reproche notamment à la congrégation d’avoir longtemps permis l’impunité des auteurs, en les «déplaçant simplement» d’un établissement à l’autre.

«En imposant une obéissance absolue, l’institution a créé les conditions idéales pour des prédateurs sexuels», accuse le collectif. Il réclame aujourd’hui que la congrégation reconnaisse «sa responsabilité» dans des violences qu’il juge «systémiques», qu’elle crée un fond de réparation doté de 100 millions d’euros, ouvre ses archives et lance un appel à témoignages.

A ce jour, les indemnités financières versées par la congrégation des Frères des écoles chrétiennes s’élèvent à «un montant total de 2 434 882 euros», conformément aux recommandations de la Commission reconnaissance et réparation (CRR) mise en place par l’Eglise, appuie Me Pujos.

Trois signalements en justice

Depuis 2022, la congrégation a également effectué «trois signalements en justice, dont le dernier date du 15 décembre 2025, auprès des procureurs de Besançon, Evry-Courcouronnes et Reims», comme elle le fait «systématiquement» lorsqu’un religieux de la congrégation mis en cause est encore vivant, assure l’institution.

Elle regrette toutefois n’avoir pu effectuer à ce jour de «recensement complet» des signalements réalisés à l’égard d’enseignants laïcs du réseau Lasallien car ceux-ci sont directement effectués par les établissements.

«Chaque situation» portée à la connaissance de l’institution «fait l’objet d’une attention rigoureuse, dans un souci constant d’écoute, de discernement et de responsabilité», écrit Me Pujos.

«La congrégation regrette» que l’un des représentants du collectif, «à qui un rendez-vous avait été proposé, ait finalement annulé cette rencontre» : elle «demeure toutefois pleinement ouverte» au dialogue, ajoute l’avocat de la congrégation.

Huit jours après le lancement d’un appel national à témoignage, le collectif de victimes au sein des écoles catholiques lassaliennes recense 40 établissements où des faits de violence ont été identifiés, selon un communiqué transmis à Radio France. Il y en a quatre en Bretagne.

“Le nombre d’établissements identifiés est passé de 18 à 40“, écrit le collectif. Cette progression “vient corroborer le constat d’une défaillance systémique, ayant marqué l’institution.” Les faits recensés “interviennent depuis les années 1950 à nos jours“, précise le collectif, qui s’appuie sur les nombreux témoignages de victimes reçus ces derniers jours et sur des informations parues dans la presse.

Les témoignages recueillis décrivent “un climat de terreur et de violence“, des violences physiques, psychologiques et sexuelles. “Le silence des responsables de l’époque a laissé prospérer” ces actes pour protéger l’institution plutôt que les enfants, dénonce le collectif.

Quatre lycées en Bretagne

Le collectif dénonce la stratégie d’indemnisation de la congrégation, particulièrement les “clauses de silence“, des clauses de confidentialité signées que le collectif aimerait voir levées. Il demande également que la congrégation reconnaisse sa responsabilité et appelle l’état à déclencher des inspections “dans tous les établissements lassaliens de France“.

Dans la liste de 40 établissements, quatre figurent en Bretagne, dans le Finistère. Il s’agit du Likes et Saint-Corentin La Salle à Quimper, Jean-Baptiste de La Salle de Plouguerneau et Saint-Antoine La Salle de Lannilis.

En mars 2025, un collectif d’anciens élèves du lycée Saint-Pierre du Relecq-Kerhuon, dans le Finistère, dénonçait des violences physiques de la part des enseignants de ce collège privé dans les années 1960-1970.

“Le frère nous attirait dans sa chambre” : une nouvelle victime de Jean-Baptiste-de-La-Salle, sous clause de confidentialité, sort du silence

Les témoignages d’anciens élèves du groupe scolaire catholique Jean-Baptiste-de-la-Salle, à Rouen (Seine-Maritime), s’accumulent en ce début février 2026. Tous relatent des faits de violences physiques ou sexuelles au sein de l’établissement.

Un pensionnaire dans la fin des années 1960, sous clause de confidentialité, raconte pour la première fois son combat pour la vérité.

L’affaire est tentaculaire. Depuis le 1er février 2026, de nombreux anciens élèves des instituts catholiques Lasalliens — dont ceux du pensionnat Jean-Baptiste-de-La-Salle, à Rouen — prennent la parole dans les médias pour dénoncer les violences physiques et sexuelles subies pendant leurs études.

Après Philippe Auzenet, co-fondateur du collectif, c’est au tour de Jacques* de nous livrer son douloureux récit, malgré une clause de confidentialité signée avec la Congrégation. Il témoigne pour la première fois sur France 3 Normandie.

Entré en 6e au pensionnat dans la fin des années 1960, ce n’est que l’année suivante, en classe de 5e, qu’il subira viol et agression sexuelle de la part d’un religieux.

“Il mettait sa main dans les culottes de pyjama”

“Le frère chef de division, qui surveillait les 6e et les 5e, nous attirait les uns et les autres dans sa chambre. Elle était contiguë au grand dortoir, qui comptait entre 70 et 80 lits”

, se souvient Jacques.

“En plus, nous étions prépubères, donc c’était odieux. Et après plusieurs semaines comme ça, il essayait de nous mettre dans son lit“

, ajoute l’ancien élève rouennais, expliquant que le frère essayait alors d’inverser l’acte en demandant aux jeunes garçons de le masturber.

Par chance, le petit garçon qu’il était à l’époque a “réussi à se sauver” de la chambre de l’homme religieux.

“Je n’étais pas le seul, ça, j’en suis sûr. On en parlait entre nous, ça se savait et ça se redoutait”

, affirme-t-il.

En effet, il explique que certains noms circulaient entre les élèves, comme un certain professeur de latin, qui occupait aussi la fonction de sacristain.

La “loi du silence”

Avait-il eu l’occasion d’alerter un adulte de la situation ?

“Impossible d’en parler, c’était complètement inaudible, répond Jacques. Ce qui était frappant, c’était la loi du silence, comme partout, c’était l’époque et c’était tout un système.”

“On savait qu’on ne serait pas entendu et on pressentait bien que cela se retournerait contre nous. C’est un procédé classique : l’agresseur devient la victime.”

“J’ai notamment entendu le témoignage de Pierre [diffusé chez nos confrères et consœur d’Ici Normandie], un ancien pensionnaire qui avait fait une fugue. Je me souviens très bien de cette fugue. On se demandait tous ce qui avait piqué ce garçon très bien intégré, qui avait des copains. Maintenant, je comprends. Et c’est lui qui a fini par se faire engueuler.”

“Interdiction de critiquer les Lasalliens dans la presse”

Contrairement à d’autres victimes souffrant d’amnésie pendant de longues années, Jacques est hypermnésique :

“je me souviens de tout : des odeurs, des gestes, des visages, de l’heure exacte“.

Cela ne rend pas son parcours de reconstruction plus aisé pour autant.

“On se sent tout à fait honteux, on n’a pas envie d’en parler. Je me suis construit, j’ai fait ma vie, j’ai fait avec. Je ne dis pas que je ne suis pas affecté, mais j’ai trouvé les moyens pour regarder ça en face“

, analyse-t-il.

Depuis la fin du Covid, Jacques a décidé de témoigner devant les commissions de la CIASE (qui n’existe plus aujourd’hui), de la Commission Reconnaissance et Réparation (CRR) , et devant la cellule d’écoute de la Congrégation des frères des écoles chrétiennes. Il se dit “moyennement satisfait” de ce dernier processus.

“Ce qui est insupportable c’est que les Lasalliens ont cherché à maintenir cette loi du silence encore aujourd’hui, notamment avec la clause de confidentialité“

, que les victimes comme lui sont obligées de signer afin de recevoir une compensation financière.

“Un document de huit pages, qui autorise à parler des abus du passé mais impose la confidentialité sur l’accord d’indemnisation et interdit de critiquer les Lasalliens dans la presse, sous peine de poursuites judiciaires“

, dévoile France Inter ce lundi 9 février.

Jacques ajoute que la cellule “propose systématiquement des montants d’indemnisation inférieurs aux recommandations de la CRR“.

Cette commission indépendante a par ailleurs mis fin à sa collaboration avec la cellule d’écoute de la Congrégation en mars 2023, en raison de “leur attitude envers les victimes“, selon France Inter.

Depuis sa création en 2014, la cellule d’écoute a été saisie à neuf reprises au sujet de faits qui se seraient produits dans la région rouennaise, dont deux précisément à Jean-Baptiste-de-La-Salle.

“À ce stade, entre 2022 et 2025, cinq protocoles ont été conclus entre la Congrégation et les plaignants au titre de faits prescrits survenus dans la région de Rouen”

, détaille Maître Pujos, représentant la Congrégation. Les réparations atteignent un montant total de 130 000 euros.

“La réputation passe avant les victimes”

Dans un second communiqué publié jeudi 5 février, la Congrégation écrit que :

“les dérives et manquements de quelques individus, aussi condamnables soient-ils, ne peuvent en aucun cas justifier un amalgame généralisé jetant le discrédit sur l’ensemble des établissements du réseau Lasallien“.

“Ils mettent les problèmes sous le tapis, ils font tout pour que ça reste secret. C’est insupportable qu’en 2026 leur ligne de défense soit encore la réputation de l’institution qui passe avant les victimes.”

Même la reconnaissance de violences lors d’une célébration de l’école rouennaise, évoquée par Mgr Lebrun sur notre plateau vendredi dernier, ne le satisfait pas.

“La déclaration a été lue par un laïc et n’a fait l’objet d’aucune publicité ensuite. Les victimes n’étaient pas invitées, et les personnes présentes étaient triées sur le volet. Ils ont fait le service minimum dans un entre-soi complet“

, s’agace-t-il.

À ce jour, Jacques n’a pas déposé plainte. Mais il ne s’interdit pas une action commune avec le collectif des anciens élèves de la Congrégation à l’avenir.

*Le prénom a été changé pour garantir l’anonymat de la victime

“J’ai tout fait pour me faire virer” : Vincent révèle comment il a échappé à 3 tentatives de viols au pensionnat Jean-Baptiste-de-La-Salle

On ne peut pas dire que Vincent est un homme à se laisser marcher sur les pieds. Si la bienveillance est sa boussole, l’homme d’une soixantaine d’années tient l’injustice en horreur.

Un caractère influencé par les premières années de sa vie, après son passage au pensionnat Jean-Baptiste-de-La-Salle à Rouen, en 1975-1976.

Trois fois, lui qui est un petit garçon à l’époque, il subit des tentatives de viols de la part de laïcs. Trois fois, il s’échappe. Le début de son cauchemar a une date précise : “Noël 1975“.

Deux petits mots si lourds dans sa mémoire, chargés d’un traumatisme qui le suivra jusqu’à aujourd’hui.

Un professeur de latin mis en cause

“L’histoire est assez simple“, pose Vincent en préambule, dimanche 8 février.

“Je suis un garçon doué, ma maîtresse m’adore. Plus tard, on m’a raconté qu’elle m’appelait ‘mon petit génie’ mais je ne m’en souviens pas. Je suis un bon élève, gentil, heureux, bien éveillé. Je n’ai jamais compris pourquoi en récompense on m’envoie dans ce grand lieu triste et gris“.

Il est âgé de “dix ans tout juste” lorsqu’il fait son entrée au pensionnat catholique Jean-Baptiste-de-La-Salle, à Rouen, sous l’égide de la Congrégation des frères des écoles chrétiennes.

Le premier trimestre se déroule normalement pour le fils de paysans normands.

“Bien sûr, comme beaucoup de petiots, j’ai beaucoup pleuré sur mon lit le soir parce que ma maman me manquait“

, raconte-t-il.

Vient le fameux Noël de l’année 1975. Son premier agresseur est un professeur de latin (évoqué par d’autres victimes dans leurs témoignages), également sacristain, soit la personne responsable de l’entretien matériel de l’église et de sa sacristie.

“Je ne me rappelle pas exactement de quelle manière je le suis, librement ou s’il m’entraîne dans la salle”, essaye de se souvenir Vincent.

“Lorsque je me retrouve avec lui, il m’installe sur ses genoux et commence à me caresser les parties intimes… J’ai un réflexe et je lui met un grand coup dans l’estomac, je réussis à me dégager.”

“Et en passant la porte, je me retourne”, ajoute l’ancien pensionnaire.

“J’ai ce souvenir précis qu’en le regardant c’est comme si je surveillais un chien méchant, enchaîné, dont il fallait se méfier.“

Après cette première agression, il retourne au dortoir et se cache sous les draps pour pleurer.

“Il sort son sexe en érection”

La deuxième tentative de viol met en cause un autre élève en classe de 3e :

“Un grand au faciès reconnaissable, très dur. Un jour, il m’entraîne dans un coin qu’on appelait le parking à vélo, là, il sort son sexe en érection et il essaye de me le faire toucher… Je me débats et j’arrive à me barrer“.

Vincent sait qu’il y a eu une troisième agression sexuelle lors de sa scolarité, mais avec qui ? Où ? L’ancien élève ne s’en souvient plus précisément.

Puisqu’il a osé mettre son professeur de latin en échec, ce dernier le frappe et le gifle “copieusement” pendant les cours. Mais les agressions sont aussi verbales, psychologiques.

“Mon professeur de musique aussi m’humilie constamment, alors que j’adore la musique et j’adore chanter, encore aujourd’hui”.

, Vincent, ancien pensionnaire de Jean-Baptiste-de-La-Salle à Rouen.

Pour échapper à ce climat incessant de violences, le petit garçon se réfugie sous la grande nappe de l’autel lors des cours de musique.

Là, caché à la vue de ses agresseurs, introuvable, il trouve enfin un peu de tranquillité.

“Il fallait être des super-nuls pour se faire éjecter”

Mais pour avoir enfin la paix, Vincent sait qu’il n’a qu’une seule solution : se faire exclure de l’école.

“J’ai tout fait pour me faire virer. En 5e, je ne fous plus rien du tout. Avec un camarade on se dit qu’il fallait être des super-nuls pour se faire éjecter.“

Après de nombreuses bêtises et mauvaises notes, le plan fonctionne. Viré. “Soulagé“.

Vincent intègre un collège d’enseignement général et redevient un bon élève.

“J’avais des professeurs sévères mais justes. Il y avait beaucoup de femmes et pour moi ça a été une libération”

, expose-t-il.

Malgré tout, il indique qu’il ne retrouvera jamais une pleine confiance envers le corps enseignant.

Sauvé de ses pensées suicidaires

Vincent n’a jamais essayé de parler des agressions jusqu’à ses 37 ans. Il explique venir d’une famille “très bienveillante” mais aussi “croyante” avec “un fort sens de la hiérarchie“.

“Mon père n’était pas un idiot, c’était une force de travail extraordinaire avec une ferme superbe. Mais il faisait plus confiance à la parole des figures d’autorité qu’à celle de ses enfants… C’était dingue !“

, s’exclame-t-il.

“J’aime mon papa, mais je lui aurais bien mis deux baffes pour lui dire : ‘mais dis, tu pouvais pas voir que ton gamin n’allait pas bien’ ?”

La boîte de Pandore s’ouvre à nouveau un beau jour, par surprise. Un collègue en déplacement professionnel apprend que lui aussi “a fait JB”.

Il sort une photo de classe de son blouson, avec des insultes écrites sous certains visages. Lui, a subi des viols.

“Et là, vous avez deux petits garçons qui se tiennent les mains et qui pleurent“

, s’émeut Vincent.

Toute “la bouillasse” lui revient alors en pleine figure.

“J’ai mis très longtemps à guérir, j’ai pensé au suicide, plusieurs fois”

, confesse-t-il.

Un cousin, qui ne lui tirera jamais les vers du nez, l’amenait en promenade chaque semaine quand il était plus jeune.

“Il ignore qu’il m’a sauvé du suicide”, souffle Vincent, qui refuse catégoriquement d’être étiqueté comme une victime.

“J’ai toujours cru que j’étais un imposteur, pas fait pour ce monde sale, j’ai toujours éprouvé un sentiment de trahison envers les adultes. À quoi ça sert d’être bon si personne ne le remarque ?”

, s’interroge-t-il.

“Il ne faut pas que ça recommence”

Vincent le comprend aujourd’hui, les violences de son enfance ont eu des conséquences sur sa vie entière. Jusqu’à exprimer un malaise à l’idée d’une proximité physique avec ses filles adolescentes, terrifié par la peur irrationnelle de “faire un geste déplacé“.

“J’avais l’impression d’avoir un venin en moi. Comme lorsqu’un vampire vous mord, vous craignez de devenir vampire à votre tour…“

, illustre l’ancien élève.

Avec l’aide de sa femme, dans la confidence de ses traumatismes, il est à présent certain de ne plus avoir de venin en lui.

Vincent, qui se définit comme croyant, tient à préciser qu’il n’a jamais subi de violences sexuelles de la part de religieux.

Il se souvient particulièrement d’un frère, “un grand bonhomme à lunettes cerclées, au regard bienveillant. Lui, je pense qu’il était prisonnier de sa hiérarchie. Oui, il était un peu lâche mais qui pouvait lutter à l’époque ?”

Vincent est en contact avec le collectif de victimes des écoles lasalliennes, cofondé par Philippe Auzenet. Il va porter plainte, pour lui, mais aussi pour son collègue, et tous les autres.

Longtemps, l’ancien pensionnaire rouennais ne pouvait se résoudre à contacter l’institution lasallienne et ses anciens bourreaux.

“Si je les voyais je les aurais tués. Ma haine aurait explosé“

, lâche-t-il sans détour.

Aujourd’hui, la haine a fait place à “un immense mépris” face à un système broyant des vies innocentes.

“Moi tout seul je suis Terminator, je m’en fous. C’est pour prévenir les gens que ça peut arriver que je le raconte. Tous ces abus sexuels et physiques, il ne faut pas que ça recommence”

, assène-t-il.

La détermination de Vincent se ressent au travers du téléphone. Il est enfin prêt à demander réparation de son injustice.

Source : France 3 – France Info