France | Des mineurs harponnés sur les réseaux : un grand flou juridique
Des millions d'enfants victimes à travers le monde
Des adolescents sont sollicités sur différentes plateformes par des profils anonymes, pour envoyer des photos de leurs pieds en échange d’argent. Si cette pratique peine à être définie par le code pénal, le risque d’engrenage vers d’autres formes de violences sexuelles existe.
Agathe, 15 ans, la seule adolescente a avoir accepté de témoigner auprès de Libération sous son vrai prénom, a déjà reçu des dizaines de messages sur Snapchat.
«Tu vends des photos de tes pieds avec des socquettes ?» «Envoie-moi des photos de tes pieds en talons, je te paye.» «Tu peux m’envoyer des photos de tes pieds, ça m’excite.»
Des propositions qui émanent toujours de profils inconnus et qui proposent parfois jusqu’à une centaine d’euros en l’échange d’une seule photo.
Pire encore, cette lycéenne n’est pas un cas isolé :
«J’ai énormément de copines et tout le monde a reçu ce genre de demandes, mais jamais personne ne l’a fait», affirme-t-elle.
Longtemps cantonné aux marges tarifées du Web entre adultes consentants, le business de la photo de pieds s’invite désormais à la sortie des lycées.
Devant les grilles, le sujet est bien connu.
Tous ont témoigné sous un prénom d’emprunt :
«Moi, j’ai souvent des comptes qui demandent si je veux envoyer des photos contre de l’argent», glisse Lila, 15 ans.
A ses côtés, son amie Julie réplique, hilare :
«Moi, j’avais ajouté un garçon. Il avait dit, envoyez vos pieds sur Snapchat. Il m’avait proposé 300 euros !»
Même refrain pour Léane, 16 ans, interpellée sur Instagram :
«Un Anglais m’avait dit, “je peux être ton sugar daddy. Tu m’envoies juste tes pieds”.»
Côté plateformes, TikTok, Instagram et Snapchat reviennent le plus souvent dans les récits.
De l’autre côté de l’écran, des hommes, de tous âges :
«Je suis tombée sur deux vieux de 40-50 ans, des gens d’une vingtaine d’années et même des gens de mon âge», raconte Agathe.
S’il est difficile d’établir un profil type de ces acheteurs car ils usent bien souvent de comptes anonymes, d’après les témoignages, un dénominateur commun demeure : leur genre.
Tous sont des hommes.
Rien d’étonnant pour le docteur Sébastien Doerper, sexologue au centre de santé sexuelle de Lunéville (Lorraine) :
«Le fétichisme des pieds est très porté par les hommes, qu’ils soient hétérosexuels ou homosexuels.»
«Des demandes de plus en plus sexuelles»
Derrière ces demandes, la sexualisation des contenus par les demandeurs est systématique.
Lisa a commencé par vendre des photos de ses pieds à 18 ans.
Sept ans plus tard, elle confirme :
«En général, ça commence par des pieds et ensuite, ce sont des demandes de plus en plus sexuelles. Ça va être ton corps en entier, en sous-vêtements, puis sans sous-vêtements. Même au niveau des conversations, ils vont se faire de plus en plus intrusifs dans ta vie intime, te parler de sexe, etc.»
Pour les adolescents exposés à ce type de demandes se pose alors le risque d’un dangereux engrenage.
L’ampleur du phénomène reste difficile à mesurer :
«On a l’impression qu’il y en a plus qu’avant. Mais peut-être parce qu’avant, on n’en entendait pas parler», commente Sébastien Doerper, également président du Comité de coordination régionale de la santé sexuelle (Coress) dans le Grand Est.
Ces échanges sur les réseaux sociaux sont par nature difficiles à quantifier, mais ils semblent assez significativement nombreux pour l’avoir poussé à intégrer, en 2018, un module «réseaux sociaux» au programme de prévention qu’il mène dans les lycées avec sa collègue Anne Locuty-Strack, psychologue et sexologue.
Ce volet, en concordance avec les plans nationaux de santé sexuelle 2017-2030 et de lutte contre la prostitution des mineurs de 2021, est dédié, entre autres, à sensibiliser les jeunes à ces pièges sexuels d’un nouveau genre.
«La moitié de la classe est prête à vendre son corps»
«Au cours des deux heures d’animation, on introduit la phrase :
“Qui est prêt à vendre son pied pour 50 euros ?” Et là, vous avez 80% des jeunes qui lèvent la main», explique Sébastien Doerper.
Il raconte comment, petit à petit, les prédateurs augmentent les exigences et habituent les mineurs à une «normalisation», en proposant par exemple «au bout de deux mois», «la jambe avec les pieds pour 100 euros».
A la fin de séance, quand il interroge les élèves, «vous avez la moitié de la classe qui est prête à vendre son corps contre de l’argent».
Un travail qui permet de prendre conscience des risques de ces échanges qui s’avèrent être des pratiques «préprostitutionnelles», selon ces spécialistes.
En effet, si proposer de l’argent à un mineur pour obtenir des photos sexuelles est évidemment puni par la loi et relève de l’exploitation d’images pédocriminelles, le flou juridique persiste sur le cas spécifique du pied.
Selon les circonstances, la justice peut tout de même retenir les infractions de corruption de mineur ou de sollicitation à caractère sexuel.
Quoi qu’il en soit, que les photos vendues soient à caractère sexuel ou non, la qualification de «prostitution» ne peut pas être retenue par le juge, en raison de l’absence de contact physique, ce qui empêche de poursuivre pour proxénétisme les plateformes qui hébergent ces images d’enfants.
Pour Olivia Sarton, directrice juridique de l’association Juristes pour l’enfance et ancienne avocate, le droit en vigueur est «obsolète à l’ère du numérique».
La proposition de «loi intégrale» contre les violences sexuelles et sexistes contre les femmes et les enfants entend pourtant qualifier de prostitution les échanges numériques à caractère sexuel.
Ainsi, le fait «d’aider, d’assister ou de protéger la réalisation par une personne à distance, au moyen d’une communication au public par voie électronique, sur un réseau de communication au public en ligne ou par courrier électronique, d’actes de nature sexuelle en échange d’une rémunération» ou «de faire office d’intermédiaire, en ayant connaissance de la nature de ce service, entre deux personnes» serait assimilé à du proxénétisme.
Le texte de loi pourrait donc bien viser, dans le même temps, les nouveaux géants de la pornographie, comme OnlyFans ou MYM, qui permettent l’achat et la vente directe de contenus pornographiques, même si ceux-ci s’exercent entre adultes.
La loi pourrait aussi entériner la reconnaissance du statut de victimes de violences sexuelles aux mineurs embarqués dans ces transactions virtuelles, sans qu’il soit nécessaire d’établir une contrainte ou une menace.
Mais, malgré cette avancée notoire, les photos de pieds sont destinées à rester l’angle mort de la proposition, car cette partie du corps n’est pas considérée comme un organe sexuel par le code pénal.
Et ce, même si leur sexualisation par les acheteurs est certaine.
Pour les demandeurs de ces photos, les cibles sont majoritairement des jeunes filles ou des jeunes garçons ouvertement homosexuels.
Si ces pratiques concernent toutes les classes sociales, des facteurs de vulnérabilité demeurent :
«Cela peut être des accidents biographiques, des antécédents de violences sexuelles dans l’enfance. On peut avoir aussi des carences affectives, la précarité sociale, des contextes de tensions familiales qui font qu’on va davantage entrer dans cet engrenage», complète Anne Locuty-Strack.
Quoi qu’il en soit, tous présentent une faiblesse commune : leur âge.
«La puberté, l’adolescence est une période de mue psychique où il y a une fragilité», termine la psychologue.
Neuf millions d’enfants victimes
Selon une enquête de l’Unicef, parue en septembre dernier et portant sur 21 pays, neuf millions d’enfants ont été invités à participer à des conversations à caractère sexuel ou à partager des images sexuelles contre leur gré.
Près d’un enfant sur cinq a subi une forme d’exploitation ou d’atteinte sexuelle facilitée par le numérique.
«Près de 60% des cas ont eu lieu sur des plateformes de médias sociaux, notamment sur Facebook, Instagram, Snapchat, TikTok et WhatsApp», souligne Nida Aok, chargée de plaidoyer numérique au sein de l’Unicef France.4822:35
Pour les prédateurs, plus besoin d’arpenter les sorties de collège, un clic et un message privé suffisent à s’inviter dans l’intimité des adolescents :
«Le souci, c’est la possibilité d’être mis en contact très facilement avec des mineurs, ce qui n’arrive pas forcément dans la vie réelle. Le numérique permet à quelqu’un de n’importe quel pays, à n’importe quelle heure, d’approcher l’enfant, de le solliciter, de lui demander des images», alerte-t-elle.
Parmi les raisons qui poussent les adolescents à vendre des photos de leurs pieds une fois sollicités : l’appât du gain quand les tarifs augmentent, mais aussi l’apparition d’un système de récompense. Les enfants transgressent les règles et en tirent de l’excitation :
«Au même titre que quand on consomme du chocolat, ça libère de la dopamine, ça fait du bien, ça donne envie de recommencer», rappelle Sébastien Doerper.
Un système dopaminergique boosté par l’adolescence, pour Anne Locuty-Strack :
«13-15 ans, c’est l’âge des défis, des prises de risques. Ce type de pratique, c’est se lancer sur des risques pas très engageants dans les représentations puisque ce n’est pas le sexe, c’est le pied.»
Enfin, la barrière du numérique efface la méfiance pour ces jeunes, selon elle :
«Ça protège, l’écran, on a l’impression qu’on ne s’engage pas soi, on n’engage que son corps, mais pas ses émotions et sa pensée, pas le cœur et la tête.»
Au départ, le sentiment de contrôle prime :
«Les jeunes filles, elles disent “Je gère”», rapporte la sexologue.
Mais bien souvent, la sensation de pouvoir est illusoire et le risque de chantage, omniprésent :
«Ça s’appelle la sextorsion. C’est “tu m’envoies une photo de tes pieds. Je vais dire que t’as gagné de l’argent grâce à ça. Donc en fait, maintenant, si tu ne m’envoies pas une photo de toi tout entier, je le dis à tes parents”», explique Nida Aok.
Le piège est parfait, refermé en deux clics.
Et pour cause, plus de 40% des cas de violences sur les enfants rendues possibles par la technologie n’ont jamais été révélés à qui que ce soit, selon l’enquête de l’Unicef.
Au-delà du chantage, le risque est aussi celui du partage des images.
Une fois cédé, le cliché circule, se monnaie, parfois même modifié par intelligence artificielle.
«Il y a un impact psychologique»
Et même si l’échange en reste aux pieds, le business s’avère rapide, mais pas facile, selon Sébastien Doerper :
«Il y a un impact psychologique et sexologique sur la personne qui va vendre. Sur l’estime de soi, la confiance en soi. L’image de soi va être perturbée tôt ou tard.»
Car ce marchandage du corps structure la sexualité et la personnalité de ces adolescents et peut forger «une relation à l’autre où l’on se positionne en tant qu’objet», selon Anne Locuty-Strack.
Autre danger de ce marché où le corps se découpe au détail, se représenter la sexualité de façon morcelée :
«Quand on est sur des morceaux de corps, on rentre sur des modèles qui sont très pornographiques. Ces jeunes filles vont grandir avec ce clivage entre le corps, le cœur et la tête.»
Enfin, face au chantage ou aux demandes de plus en plus sexuelles et de mieux en mieux payées, la frontière est poreuse entre simple échange de photos de pieds et exploitation sexuelle dans un cadre de prostitution.
Anne Locuty-Strack le rappelle, «c’est un phénomène progressif».
Si le troc d’images virtuelles garde des airs de jeux consentis par les mineurs, souvent il n’en est rien.
Sébastien Doerper en est témoin :
«J’avais un jeune que j’avais accompagné. Lui, il est allé plus loin, jusqu’à faire des fellations pour 500 euros. Il est rentré dans la prostitution. Les premières années, il n’y a pas de problème mais c’est après coup qu’il est venu me voir. Il me disait “je ne peux pas me regarder dans un miroir, je me sens sale, je me sens dégoûtant. Qu’est-ce que j’ai fait ?”»
Dans ce cas précis, la qualification juridique est bien celle de prostitution car le contact physique est établi.
Mais, comme le soulignent des associations comme l’Amicale du Nid, un mineur ne «se livre» pas à la prostitution.
Il est exploité sexuellement.
Une précision sémantique que devrait aussi entériner la loi intégrale.
Par ailleurs, cette exploitation sexuelle, y compris si elle semble être à l’initiative du mineur, encourt toujours la qualification de viol ou d’agression sexuelle quand un majeur est impliqué.
Pour lutter contre ce fléau, pas de discours moralisateurs mais de la prévention dans les collèges et les lycées :
« Nous, on leur dit “OK vous le faites, mais attention, il y a des risques derrière”», recadre le sexologue. Convaincu qu’interdire n’est pas protéger, il préfère «une posture d’accompagnement» pour «réfléchir ensemble à quels sont les impacts».
Une fois la séance de sensibilisation terminée, la prise de conscience est unanime :
«A la fin, ils disent, “Finalement, on est tous capables de le faire”», relate Sébastien Doerper.
L’enjeu consiste alors à poser des garde-fous, collectivement, «pour, justement, éviter de mettre le doigt dans l’engrenage».