Couverture du livre La guerre contre nos enfants
La guerre contre nos enfants
Plus qu’un livre, l’aboutissement de dix années de combat de terrain. Un guide accessible pour comprendre, prévenir, alerter et agir face à la pédocriminalité.

Foix | Un an de bracelet électronique pour agressions sexuelles sur sa filleule

"Pour éviter que sa filleule de huit ans ne soit traumatisée par les films d’adultes..."

Illustration | Palais de Justice de Foix - Crédit Photo : La Dépêche
Toujours en liberté

Un homme de 61 ans a été condamné par le tribunal de Foix à trois ans de prison, dont un an sous bracelet électronique, pour des agressions sexuelles sur sa filleule, alors âgée de 8 ans.

Bernard* n’en démord pas, même plusieurs années après les faits : tel était son raisonnement quand il a agressé sexuellement Léa*, la fille de son cousin, à l’été 2016.

Une semaine en enfer pour la fillette, âgée de seulement huit ans, qui venait simplement passer des vacances en Ariège, à Verniolle. Pendant que l’épouse de Bernard était au travail, ce dernier insiste pour se baigner nue avec sa filleule, lui passer de la crème solaire sur l’intégralité de son corps et qu’elle lui en mette également, se doucher avec elle pour “économiser de l’eau” et la laver.

Un cran supplémentaire dans la violence est franchi quand, le dernier jour, alors qu’il est dans une pièce seul avec elle en slip, il entreprend de lui expliquer la conception des enfants en se masturbant devant elle.

Il faut plusieurs années à la jeune fille pour dénoncer ces faits, quelques-uns parmi tant d’autres anecdotes dont la présidente Chaulet fait la lecture ce mardi 13 octobre au tribunal de Foix. Bernard, tassé sur sa chaise, ne se montre pas plus fier quand il s’avance à la barre.

Pas bien grand, air débonnaire et couronne de cheveux gris sur un crâne dégarni, le sexagénaire tente de ramener la cour à cette année 2018, lors de laquelle il était dans “un état de stress très profond”. La faute à un incident subi par sa fille, qui avait été soumise à des images pornographiques par une amie qui l’ont choquée.

Et c’est là que se nouent les agressions :

“Quand j’ai vu Léa qui jouait comme ça, tranquille, je me suis dit : ‘Si ça se trouve, quelqu’un va lui faire pareil’. Ce n’était plus s’ils vont voir quelque chose, mais quand, et il fallait la préparer à voir ça.” Soit le “meilleur moyen de lui montrer l’anatomie de manière tranquille, pédagogique”.

Dans le silence qui est tombé sur la salle Fébus, l’explication lunaire est répétée ad nauseam :

“C’est le raisonnement dans lequel je suis enfermé à l’époque”

, s’enferre-t-il.

Et aujourd’hui ?

“Je ne pense plus ça aujourd’hui. C’est de la folie, d’avoir fait ce que j’ai fait”

, terme qui déplaît à la présidente.

“Vous lui avez fait subir ce que vous déploriez pour votre fille. Est-ce que huit ans, c’est un âge pour voir un sexe d’homme ?”

, reprend la magistrate.

“Je n’ai pas d’explication”

, souffle Bernard, le souffle court.

D’autant que l’homme a enjoint la fillette à ne pas en parler à ses parents.

“Est-ce que ce n’est pas contradictoire, d’avoir cette visée pédagogique, et de ne pas associer ses parents, ou même votre épouse ? Si c’était fait de bonne foi, pourquoi y aurait-il un problème ?”

, pointe la magistrate. Sans que le mot “pédophilie” n’ait encore été prononcé, on le sent planer dans la salle.

Une projection de pulsions et de désirs inassouvis

La véritable explication de ses agissements, ne voudrait-il plutôt la voir, tant elle est dérangeante ? La présidente relit l’expertise psychologique :

“Il est dit que vous avez projeté des pulsions et des désirs inassouvis sur Léa. Est-ce qu’il n’y a pas quelque chose derrière, et vous vous réfugiez derrière l’excuse de la pédagogie pour cacher ça ?”

Silence, encore.

“Il n’y avait pas de désir sexuel”

, finit par balbutier l’homme, qui ratiocine sur les douches où il savonnait avec assiduité la fillette :

“J’aurais fait pareil pour ma fille. Il ne faut pas tout confondre”

, argue-t-il, l’agacement colorant sa voix.

Mais la gêne revient quand il est rappelé que, deux ans après les faits, alors que Léa était revenue en vacances avec sa famille, il est arrivé par derrière elle et a saisi ses seins, commentant “Tu as des petites boules, c’est tes seins qui poussent.” Blague de boomer, ne peut-il que répondre d’un ton faible, il n’avait pas réfléchi.

“C’est bien le problème. Si tout le monde faisait comme vous, on vivrait dans une société très insécurisante, surtout pour les enfants.”

Et la magistrate d’enfoncer le clou : “Vous n’avez pas d’explication, c’est inquiétant pour nous.” 

La substitut du procureur emprunte la même voie :

“Monsieur ne semble pas voir les choses en face, c’est une évidence.”

La magistrate renchérit que Bernard a “imposé le silence à Léa”, sidérée, apeurée, qui culpabilise, pour qui elle espère que le procès sera aujourd’hui “libérateur”. Elle balaie d’un revers de main l’explication de la pédagogie et assène, requérant quatre ans de prison dont deux de sursis avec mandat de dépôt :

“La prise de conscience n’est non seulement pas aboutie, je me demande même si elle a été entamée.”

Alors que son client, sonné, souffle, “C’est pas possible”, Maître Balbo tonne :

“Ce sont des faits de huit et dix ans, vous jugez un homme de 61 ans qui a reconnu les faits !” Pourquoi faire “haro sur le baudet”

, poursuit le pénaliste, et appuyer sur la pédophilie ?

“Flinguons la vie d’un homme, d’une famille”

, ironise-t-il, colère dans la voix, accusant le parquet de “faire monter la sauce” :

“La justice, ce n’est pas un règlement de comptes, de la méchanceté ou de la vindicte.”

La robe noire décrit un homme d’un certain âge, élevé à l’époque :

“des écrits de Matzneff, où on avait une relation particulière avec le corps des adolescents”

, d’où cette malheureuse blague de boomer. Concédant qu’il reste quand même du travail à fournir avec un psychologue, l’avocat presse la cour :

“Aujourd’hui, il a fait amende honorable, n’a pas recommis de nouveaux faits, a un casier vierge.”

Une plaidoirie entendue par la cour, qui condamne Bernard à trois ans de prison, dont un an sous bracelet et deux de sursis probatoire. Il devra en outre se soumettre à des soins, ne devra pas entrer en contact avec Léa et ses parents et sera inscrit au Fichier judiciaire automatisé des auteurs d’infractions sexuelles ou violentes.

Quand Bernard explique “qu’il faut en passer par là pour ne pas être traumatisé”, Léa lâche un petit rire incrédule. Regard franc derrière ses lunettes et cheveux chatains clairs noués négligemment en chignon, la jeune femme âgée d’à peine 18 ans fait plus mature, avec ses habits noirs distingués, ses chaussures vernies et son collier de perles ; mais subir ce qu’elle a subi, à seulement 8 ans, est-ce que cela ne force pas à grandir d’un coup ?

Son mal-être, elle l’a trainé pendant de longues années. Jusqu’à ce qu’en 2024, les vannes s’ouvrent quand son père lui parle de ses résultats scolaires en berne et lui demande si quelque chose la chagrine.

“Pendant 8 ans, j’ai imposé sa présence à ma fille”, souffle le papa, cousin du prévenu, en audition, après avoir immédiatement porté plainte.

Et la révélation ne vient pas seule. La soeur de Léa, qui avait déjà remarqué que sa soeur n’était “pas bien”, se rappelle ce séjour en Espagne en 2009 où Bernard, devant elle, enlève son short sous lequel il n’a rien.

Une vision choquante pour la petite fille qu’elle était, qui n’avait jamais vu de sexe d’homme, et qui se souviendra toujours de son “comportement exhibitionniste” :

“Quand Léa m’a raconté ce qu’elle avait vécu, ça ne m’a pas étonnée”

, lâche la soeur aux forces de l’ordre.

En 8 ans ont prospéré le syndrôme de stress post-traumatique, les conduites d’évitement, l’altération de son rapport aux autres. Aujourd’hui, la psycholoque de Léa est à côté d’elle dans la salle Fébus ; elle a fait le déplacement depuis Paris, où réside la jeune femme et où elle la suit depuis plusieurs années.

“Les choses vont mieux pour moi aujourd’hui”, reconnaît-elle, après une période lycéenne compliquée, “même si je n’ai pas pu tout régler en cet espace de temps.”  Mais demeure toute de même cette “appréhension” : “Est-ce que dans mes relations amoureuses, je vais associer ce que je vis à ce moment-là, est-ce que ça ne va pas ressurgir ?”

Pour Maître Fardeau, avocat de Léa et ses parents, reste tout de même le courage de cette petite fille qui a porté son fardeau seule pendant 8 ans.

L’ancien bâtonnier du barreau ne peut que laisser la pitié se peindre sur son visage quand il entend Bernard se débattre sous le feu des questions de la cour, expliquant d’une voix faible mais qu’il ne s’est pas vraiment mastrubé, qu’il avait juste le sexe en érection, que c’était une réaction purement physique et non née d’un désir pour Léa :

“Je ne cherchais pas le fantasme, seulement l’explication.”

L’avocat déplore cette ligne de défense :

“J’avais espoir qu’on ne nous ressorte pas cette excuse de la pédagogie, mais Monsieur ne veut toujours pas voir qu’il a eu une réaction de pédophile. Tant qu’il n’admettra pas son attirance pour des petites filles, on ne pourra pas avancer.”

Le ton enfle, se fait sans pitié.

“Il faut arrêter de se moquer du monde ! Vous aviez 50 ans, et vous avez plongé une petite fille de 8 ans dans votre univers sexualisé, vous avez fait d’elle votre chose !”