Couverture du livre La guerre contre nos enfants
La guerre contre nos enfants
Plus qu’un livre, l’aboutissement de dix années de combat de terrain. Un guide accessible pour comprendre, prévenir, alerter et agir face à la pédocriminalité.

Lausanne | L'association ESPAS accompagne des victimes d’abus pédocriminels

Vanessa Gianinazzi nous explique les mécanismes

Vanessa Gianinazzi, psychologue psychothérapeute à l’association ESPAS, accompagne des victimes d’abus pédocriminels. Elle nous détaille les engrenages de cette violence.

L’association ESPAS est logée au cœur de Lausanne.

Chaque année, ses employés accueillent environ 400 victimes d’abus sexuels pédocriminels. Ces dernières sont majoritairement de sexe féminin.

Certaines ont tout juste 3 ans – elles sont alors accompagnées d’un adulte –, d’autres ont déjà soufflé 80 bougies.

Une cinquantaine d’auteurs d’abus mineurs sont aussi reçus sous mandat du tribunal.

Vanessa Gianinazzi est responsable pour les victimes adolescentes et adultes. Elle revient sur les mécanismes qui mènent à la pédocriminalité.

« Les agresseurs utilisent rarement la violence pour contraindre leur victime »

Comment une enfant en arrive-t-elle à se laisser abuser ?

Personne ne se laisse abuser par un agresseur.

Les auteurs d’abus, souvent un proche ou une personne de confiance, utilisent des mécanismes d’emprise pour piéger les victimes.

D’autres menacent la perte du lien. La dépendance affective de la victime joue un grand rôle.

On pense souvent que l’agresseur utilise de la violence, mais c’est rarement le cas.

Par ailleurs, quand une victime a été abusée une fois, le risque de revictimisation peut augmenter fortement. C’est comme si un mode automatique de soumission ou sidération s’enclenchait.

La victime peut entrer dans un état de dissociation entre son corps et son esprit.

Pourquoi les agresseurs mineurs franchissent-ils le pas ?

Ils sont poussés par la curiosité et influencés par des contenus pornographiques. Ils ne sont pas forcément conscients de l’illégalité de leurs actes ni des conséquences pour les victimes.

Dans 90% des cas, les agresseurs ont eux-mêmes vécu des traumatismes. Ça peut être des abus sexuels, physiques, psychologiques, du harcèlement scolaire ou des contextes familiaux difficiles.

Les mécanismes de pédocriminalité sont-ils différents en ligne ?

Selon notre expérience, oui. Autant du côté des victimes que des agresseurs, les actes paraissent moins concrets dans le monde virtuel. Et tout est plus simple.

C’est plus facile d’adresser la parole par tchat, derrière un écran, qu’en vrai.

C’est plus facile d’envoyer une photo érotique sur internet que de se dénuder devant quelqu’un.

Les victimes ont souvent l’impression que ce n’est pas eux, c’est juste leur corps.

Les auteurs mineurs ne réalisent pas toujours que, derrière la photo, il y a un enfant qui souffre.

Le cerveau des jeunes n’est pas encore complètement construit. Il leur est difficile d’anticiper les conséquences de leurs actes, et encore plus dans le monde numérique.

À partir de quand peut-on parler d’abus en ligne ?

Depuis juillet 2024, quand deux jeunes du même âge, consentants, s’envoient des contenus intimes d’eux, c’est légal.

Quand il y a transmission à un tiers, sans consentement, ça ne l’est plus.

Quand la différence d’âge pour les mineurs est supérieure à trois ans, c’est aussi illégal.

Comment s’assurer que la photo envoyée l’a été de manière consentante ?

C’est délicat. S’il faut insister pour la recevoir, c’est généralement que la personne ne le veut pas.

J’aimerais souligner que les jeunes femmes proposent rarement d’elles-mêmes des photos intimes.

Les hommes en font le plus souvent la requête. Elles s’exécutent pour leur faire plaisir ou par peur de perdre la relation.

Je recommande de se rencontrer d’abord en vrai, dans un endroit public sûr, et de tisser une relation, avant d’exposer son intimité.

Après une rencontre physique, peut-on s’envoyer des photos intimes ?

Légalement, s’il y a consentement oui, mais je le déconseille. Même pour les adultes. Prendre en photo l’intimité de son corps et l’exposer dans le virtuel, c’est objectiver la personne.

Notre corps n’est pas dissocié de nos sentiments et de nos pensées. Une fois les photos sur internet, c’est quasi impossible de les retirer.

Peut-on parler d’abus si la victime a reçu de l’argent ?

Oui. Les victimes font rarement des vidéos pour leur plaisir. Il y a généralement un rapport de pouvoir affectif ou matériel.

Certaines victimes d’abus sexuel passent par une «phase de prostitution». C’est une manière de reprendre une forme de contrôle, car leur corps a été abîmé sans qu’elles n’aient rien pu faire.