Couverture du livre La guerre contre nos enfants
La guerre contre nos enfants
Plus qu’un livre, l’aboutissement de dix années de combat de terrain. Un guide accessible pour comprendre, prévenir, alerter et agir face à la pédocriminalité.

Strasbourg | Enquête sur le proxénétisme au sein de l'ASE

L'ASE, un risque :"Elle se faisait violer par son beau-père, alors entre la peste et le choléra..."

Trois individus ont été reconnus coupables de proxénétisme, à Strasbourg, de Mila, une adolescente de l'Aide sociale à l'enfance. Un cas loin d'être anodin. De nombreuses jeunes filles placées en foyer entrent dans la prostitution, de force ou non. Des professionnels de la justice dénoncent ce fléau

Entre 2022 et 2023, Mila (prénom modifié), alors âgée de 15 ans, s’est fait séquestrer dans un appartement de Strasbourg. Ses ravisseurs l’ont contrainte à se prostituer. Chaque jour, elle réalisait entre une dizaine et une quinzaine de passes.

Droguée, victime de coups, de brûlures de cigarette, de menaces de mort, elle a finalement pu fuir au bout de dix mois. Le jugement de ses proxénètes s’est tenu en septembre, dans la plus grande indifférence.

Quand elle a été enlevée, Mila vivait dans un foyer de l’Aide sociale à l’enfance (ASE) de la Collectivité européenne d’Alsace. Sa situation n’a presque rien d’exceptionnel. Depuis des années, les jeunes filles placées sont les cibles de proxénètes.

“Les mecs font le pied de grue devant les foyers ou s’y introduisent, pour faire du rabattage”,

S’indigne Me Anaïs Fuchs, avocate au barreau de Strasbourg spécialisée en droit de la famille. Elle défend régulièrement les intérêts d’enfants placés.

“Même si ce n’est pas toujours poursuivi, la prostitution vient presque toujours colorer les dossiers des jeunes filles qui sont en foyer.”

Des proies faciles

Si les réseaux de proxénètes visent les jeunes des établissements de l’ASE, c’est qu’elles sont des “proies faciles”. Isolées, elles n’ont pas de famille, de parents, pour leur demander des comptes sur leurs fréquentations.

Et quand elles disparaissent,

“elles sont déclarées en fugue”

, souligne Me Fuchs.

Ça a été le cas de la cliente qu’elle représente, Mila. Pendant les dix mois qu’a duré son calvaire, elle n’a pas été recherchée.

Tous les dossiers ne sont cependant pas aussi violents. Certaines jeunes rejoignent volontairement des réseaux de prostitution, ou du moins le “croient”, note Michel Gueller, magistrat honoraire au tribunal judiciaire de Strasbourg.

Juge des enfants pendant dix ans, à Mulhouse puis Strasbourg, il a eu à examiner de nombreuses affaires de ce genre. Au point de commencer à y voir des similitudes.

“Pour pas mal de celles que j’ai rencontrées, elles avaient tellement peu de repères que c’était une manière, à nos yeux très triste, mais pour elles excitante, de transgresser les règles. (…) Dans les premiers moments, c’est l’euphorie. L’émulation entre copines, les sorties en boîte, l’univers bling-bling, les sacs de luxe.”

En parallèle de l’appât du gain, les adolescentes nouent souvent des relations amoureuses avec leurs proxénètes. Ces “lover boys”, souvent à peine plus âgés, parfois mineurs eux-mêmes, viennent combler leurs carences affectives.

“Il y a beaucoup de manipulations, d’emprise”, souligne Me Fuchs.

Et quand ce n’est pas une relation amoureuse qui les fait basculer, c’est une amitié. La cliente d’une consœur de Me Fuchs, Me Crosnier-Leconte, a été recrutée par une de ses camarades du foyer. Mais dans le dossier, elle est bien considérée comme l’une des victimes.

D’après une lettre de l’Observatoire national des violences faites aux femmes de 2026, plus de la moitié (54 %) des mineures victimes de prostitution forcée avait pour proxénète leur petit ami ou une personne de leur cercle amical.

Un statut de victime difficile à reconnaître

Nos interlocuteurs pointent surtout du doigt l’incapacité des jeunes filles à se reconnaître elles-mêmes comme victimes. Par fierté ou pudeur, d’abord, comme ça a été le cas de la cliente de Me Crosnier-Leconte. Malgré des SMS explicites à ses proxénètes et clients, l’adolescente a longtemps refusé d’admettre qu’elle avait été prostituée.

“Je ne voulais pas la replonger là-dedans mais j’étais un peu obligée”, se remémore l’avocate.

“Au bout d’une heure de rendez-vous, elle a fini par le reconnaître et à fondre en larmes. Elle était en panique absolue et elle ne voulait pas qu’on en parle devant le tribunal. D’ailleurs, elle n’a pas voulu venir à l’audience.”

Selon Me Crosnier-Leconte et Me Fuchs, les enfants de l’ASE rencontrent, de manière générale, une difficulté à identifier les situations de violence pour ce qu’elles sont. Souvent placées à cause de violences dont elles ont été témoins ou victimes dans l’enfance, leur sensibilité aux abus est faussée.

Mais surtout, ces jeunes filles sont présumées consentantes. Par les voisins des logements où elles sont exploitées, d’abord, qui ne les signalent pas forcément aux forces de l’ordre, mais aussi par la justice elle-même.

“Au bout d’un moment, Mila n’était plus prisonnière, elle avait le droit de sortir”, prend pour exemple Me Fuchs. “Les enquêteurs lui ont dit : ‘vous auriez pu partir’, sans prendre en compte le fait qu’elle avait été menacée pendant des mois.”

Pire, la juge d’instruction qui auditionne Mila, à 16 ans, lui demande si, tout ce temps, elle était consentante. “Elle lui a répondu quelque chose de très cru, en rapport avec le fait de se faire pénétrer quinze fois par jour.”

“La justice ne les considère pas assez comme des victimes”, ajoute l’avocate. “Quelque part, on considère qu’elles ont été attirées par l’argent et qu’elles ont leur responsabilité.”

L’âge de la première situation d’exploitation sexuelle de ces adolescentes est pourtant situé entre 14 et 15,9 ans, selon les associations. “Elles sont mineures et vulnérables”, insiste Me Fuchs.

Pour les juges, le dur choix du placement

Le problème est si fréquent que les juges des enfants sont obligés de le prendre en compte avant de décider d’un placement.

“Il y a des profils de pré-ados dont l’histoire familiale est porteuse d’indices laissant penser que le risque d’entrée dans la prostitution est réel”, indique l’ancien juge Michel Gueller.

L’un de ceux-ci est la survenue de violences sexuelles dans l’enfance. En 2024, 100% des mineures rencontrées par l’association d’aide aux personnes en situation de prostitution, l’Amicale du Nid, avaient subi des violences. 77 %, des violences sexuelles.

Encore une fois, le cas de Mila fait figure d’exemple, elle qui a été violée par son beau-père quand elle était petite.

“De toute façon, un placement est un arbitrage entre un mal et un mal. Le juge des enfants doit trancher. Quand le milieu familial est incapable d’assurer la sécurité éducative, psychique et relationnelle de l’enfant, on prend le risque du placement”, conclut Michel Gueller.

Son placement, Sarah (prénom modifié), en avait elle-même fait la demande. Elle dénonçait des violences sexuelles de son beau-père et physiques de sa mère quand Me Fuchs l’a représentée pour la première fois.

“Il y avait cette crainte à l’audience : si on la place en foyer, il y a des risques”, se remémore l’avocate. “Ils se sont concrétisés.”

Sarah n’a pour sa part pas été victime d’un proxénète mais d’un pédocriminel. Sous l’identité d’un jeune homme la soutenant dans ses difficultés, un quinquagénaire lui a soutiré des photos dénudées. Il l’a ensuite invitée à fuguer chez lui, avant de la retenir plusieurs mois.

Interrogée sur d’éventuels regrets d’avoir soutenu le placement de cette jeune fille, Me Anaïs Fuchs déclare :

“Elle se faisait violer par son beau-père à la maison, alors entre la peste et le choléra…”

Un manque de moyens dans les foyers

Le cas de Sarah illustre le constat dressé par Gilles Weber, directeur délégué de l’institution Saint-Joseph,un foyer de Strasbourg : l’exploitation sexuelle subie par les victimes ne se limite pas à la prostitution.

“L’exploitation peut être polymorphe. Quand on dit prostitution, on se fait des idées, alors que ça peut être bien plus complexe que ça.”

Et si autant de jeunes filles subissent ces formes de violence sexuelle, nos interlocuteurs sont unanimes : ce n’est pas faute de mauvaise volonté des foyers. À l’institution Saint-Joseph, par exemple, des accès sécurisés ont été installés pour se prémunir des visites inopinées des rabatteurs.

Mais dans d’autres foyers, les installations ne sont pas toujours optimales et le personnel peut venir à manquer.

“[Les éducateurs] essaient vraiment. Ils sont conscients du problème, mais ils sont dépassés. Il y a beaucoup de turnover, des burnouts, des arrêts maladie. Ils subissent une pression énorme”, a constaté Me Fuchs au fil de ses nombreux dossiers.

“En France, il y a un manque de moyens criant pour l’Aide sociale à l’enfance. Entre les objectifs fixés par la loi et la réalité des moyens, il y a un énorme écart. Et ça indigne moins que ça devrait”, abonde le magistrat Michel Gueller.

Quant au volume de cas qui remonte dans les mains de la justice, il est dérisoire. “Je suis sûre que le phénomène est important et courant, mais on n’a pas d’enquête ou très peu”, note la procureure de Strasbourg, Clarisse Taron.

“Le sujet n’est pas l’arsenal législatif, qui est tout à fait intéressant pour le proxénétisme. En période post-affaire Lyhanna, on n’a pas le temps d’aller enquêter sur la prostitution des mineurs.”

Raccrocher les jeunes à la normalité

Des cas comme celui de Mila, séquestrée pendant dix mois, l’ASE cherche à s’en prémunir avec de nouveaux dispositifs. Comme Mousqueton, porté à Strasbourg par l’institution Saint-Joseph, et financé par la Collectivité européenne d’Alsace. L’objectif est d’assurer un suivi des jeunes ayant disparu de leurs lieux de placement.

Les animateurs les contactent sur les réseaux sociaux et gardent un lien écrit avec eux, peu importe leur lieu de résidence. Ils leur proposent des activités ou des soins, un accompagnement moins “cadrant” ou “enfermant” que celui des foyers.

Pour les jeunes filles victimes d’exploitation sexuelle, “Mousqueton permet de raccrocher à la normalité”, explique encore Gilles Weber, le directeur de l’institution. Opérationnel depuis août 2025, le dispositif accompagne actuellement une vingtaine de jeunes, âgés de 13 à 18 ans, à Strasbourg et dans les proches environs.

Le 23 septembre 2026, le principal mis en cause dans le proxénétisme de Mila a été condamné à cinq ans d’emprisonnement avec mandat de dépôt. Ses complices, à huit et douze mois sous bracelet électronique.

Documents PDF à télécharger :

Observatoire national des violences faites aux femmes_système prostitutionnel PDF – avril 2025

Observatoire national des violences faites aux femmes PDF – avril 2026